Patrick Beaune, Champ Vallon — Commune

Patrick Beaune, éditeur : « Publier de la littérature est un saut dans le vide »

Éditeurs au travail — Patrick Beaune, Champ Vallon

Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes. Patrick Beaune développe, depuis quarante ans, les éditions Champ Vallon, maison devenue référence en sciences humaines, particulièrement reconnue en histoire mais également ouverte à la littérature et à la poésie. Il nous raconte son travail de fourmi au service d’une exigence éditoriale aujourd’hui largement reconnue.


Comment avez-vous commencé Champ Vallon ?

Ça a débuté il y a plus de quarante ans. Tout a commencé par un compagnonnage avec l’Écomusée du Creusot, qui traite d’archéologie industrielle, en rapport avec un milieu précis. J’ai été très intéressé par l’archéologie au départ, l’archéologie industrielle m’intriguait. Ça m’a amené à me rendre sur place et à rencontrer les responsables de l’Écomusée, en particulier Marcel Evrard. À ce même moment-là, il avait justement l’intention de s’ouvrir à la publication. C’est comme ça que j’ai pris en charge la diffusion de la revue Milieux, qui a été publiée pendant une vingtaine d’années. J’avais proposé à Marcel Evrard et Jean-Claude Beaune, philosophe enseignant à Dijon, de créer une collection — « Milieux », dans la continuité. L’idée a pris, et la collection a débuté avec plusieurs ouvrages, sur l’école, sur la philosophie des techniques, l’histoire des techniques, l’urbanisme, le paysage, la philosophie du paysage… La collection a trouvé un public et elle continue jusqu’à aujourd’hui ; j’y publie prochainement un livre sur la cybernétique et les techniques de gouvernement.

Est-ce que Champ Vallon a une ligne éditoriale engagée politiquement ?

Il n’y a pas de choix a priori, mais en filigrane les choses se dessinent : une histoire des techniques du côté des ouvriers et qui retrace la domination par la technique. De ce point de vue nous avons publié des livres importants : Pensée et machine, un recueil avec un texte d’Alan Turing, le livre de von Neumann sur les automates, un ouvrage de Mathieu Triclot, un enseignant, sur la cybernétique, Un moment cybernétique, que je vais rééditer bientôt. Le paysage a également été une composante assez importante de la maison, grâce à l’impulsion de François Dagognet, ce qui a donné lieu à des collections comme « Pays et paysages » ou encore, dans le champ de l’histoire, « L’environnement a une histoire ». Les choses se sont mises en place progressivement pour constituer un ensemble qui a sa cohérence.

Et l’histoire ?

Très vite est venue l’envie de développer un secteur d’histoire, qui est le fonds le plus important d’aujourd’hui. Ça correspond à des rencontres et à un besoin de publier des livres de recherche historique, ce que négligent sans doute les grands éditeurs. C’est ainsi que j’ai publié le grand universitaire Denis Crouzet, dont c’était le premier livre, et que je continue de publier aujourd’hui : à la fin de l’année paraîtra un livre de lui sur la mémoire de la Saint-Barthélémy, sur la manière dont l’événement a été exploité et interprété.

Les ouvrages en recherche historique publiés par Champ Vallon sont assez pointus et traitent de sujets de haute précision, comment faites-vous pour aller chercher le lectorat ?

Le public existe puisque ces diverses collections perdurent. Il y a un besoin d’ouvrages d’histoire, de renouvèlement de la recherche. C’est ce qui m’a permis de publier des travaux importants. Certes, ce public est peut-être en voie d’amenuisement. C’est un public d’étudiants, et d’historiens de profession. Les livres de recherche, en termes de vente, c’est environ 400 exemplaires la première année. Mais sur le long terme, les bons livres résistent, et il faut parfois les réimprimer, c’est à la fois un plaisir et un problème — de coût !

Justement, comment faites-vous économiquement ?

Tout le problème est lié au fait que le milieu de l’édition et de la diffusion en France fonctionne sur le principe de ce qu’on appelle les « retours ». Les libraires commandent un certain nombre d’exemplaires [on parle alors « d’office », NDLR], mais au bout de quelques semaines ils peuvent retourner les invendus au distributeur-diffuseur. Ce qui créé un mouvement d’allers-retours considérable. Ce qui empêche tout petit éditeur d’assurer lui-même sa distribution. C’est un jeu de comptabilité considérable. Il faut ainsi envoyer les offices tous les mois, récupérer les retours et les détruire. Pour un livre qu’on vend à 2000 exemplaires, il y en a environ 500 qui sont détruits. Dans le meilleur des cas j’épuise un livre alors qu’il y en a 500 qui ont disparu. Il est dans l’air du temps d’empêcher les gâchis, mais celui-là semble insoluble.

La difficulté ne vient-elle pas du fait que les nouveautés restent de moins en moins longtemps dans les rayonnages des librairies ?

Le pauvre libraire, il fait un métier physique qui m’impressionne. Il s’agit tous les mois, l’espace étant restreint, de faire sortir autant de bouquins qu’il en arrive, notamment par le fait des grosses maisons qui imposent un certain type de bouquins. Le rythme de production étant ce qu’il est et ayant tendance à augmenter, cela oblige à réduire le temps d’exposition, le libraire ne peut pas suivre. Il y a quarante ans, on pouvait avoir un office de 1000, aujourd’hui on est plus proche de 300.

Et encore, pas dans tous les domaines… 

Une mise en place pour un livre de poésie c’est 100 à 150 exemplaires. Tout se joue avec la commande, le réassort. Le libraire, s’il a pris un livre et qu’il l’a vendu, est encouragé à le reprendre. Certains libraires sont fidèles et peuvent être séduits par la qualité de nos livres. Mais au vu des difficultés, ça m’a toujours étonné de voir de nouvelles personnes candidater à devenir libraires. C’est souvent dû à la méconnaissance du métier. C’est un travail multiple, un travail de commerçant : il faut être là, présenter les livres, et donc avoir une connaissance de ce qu’on présente. Leur marge est ridicule, 30 à 40 % par vente.

Revenons à Champ Vallon. Pourquoi ce nom ?

C’est le nom d’un lieu-dit. Ça sonne bien, ça a un petit côté liqueur de monastère…

Comment en êtes-vous venu à publier de la littérature ?

En fait c’est venu assez vite. À l’origine, un des associés était Christian Bobin qui travaillait au Creusot. La revue Milieux abordait souvent les choses de biais, et l’un des biais était la littérature. Il y a eu une collection d’essais sur des œuvres, « Champ poétique », le dernier paru est un Aragon par Olivier Barbarant. Juste après, il y a eu une collection qui a eu un succès de réputation, « Des villes ». C’était une assez belle collection, sur un beau papier, avec des couvertures sobres et chic : il s’agissait de donner à des écrivains la possibilité d’écrire sur une ville, un texte d’humeur, d’amour, de répulsion. Il y a eu un Julien Green sur Paris qui a eu du succès, un Londres, puis toute une série de villes petites ou grandes, un Lourdes ou un Venise. La collection a bonne réputation. Il y a eu de très beaux textes, un Rouen par Philippe Delerm par exemple.

La littérature est venue après, on a avancé à pas mesurés. Publier de la littérature n’est pas facile. En histoire il y a des sujets, le titre lui-même est une balise. Vous ne connaissez pas l’auteur mais si vous vous intéressez à l’histoire de la sorcellerie, vous achetez le livre. La littérature c’est un saut dans le vide, personne ne vous attend. Il y a un public large mais happé par les goûts du jour, par les auteurs connus, par le bruit que fait la presse. Tout ça fait que vous partez à la pêche à la ligne. Il faut convaincre le libraire. Je devinais que c’était difficile, je ne m’étais pas trompé. Je publie très rarement du roman : un par an. La réputation de Champ Vallon, elle est construite sur l’histoire, sur les essais. La littérature un peu, mais chez les happy few.

Il y a une unité dans ce que je publie, il s’agit de mes goûts. Une écriture romanesque doit quand même un petit peu s’apprivoiser, il s’agit de livres qui ne sont pas donnés immédiatement. Le dernier roman qu’on vient de publier est Marx en Amérique, par Christian Laval, un sociologue. C’est un livre qui intrigue, qui résiste. Un livre de littérature, ordinairement, chez les grands éditeurs est mis en place à 1000 exemplaires. Chez Champ Vallon c’est 300. Ce qui fait que dès le départ, les choix sont déjà restreints.

Dans votre fonction d’éditeur, êtes-vous amené à retravailler beaucoup sur les textes ? Publier un livre d’histoire nécessite de vérifier rigoureusement les faits et les sources, j’imagine ?

Je suis conseillé, je n’avance pas sans garantie. Il y a une exigence de qualité, le public est informé. Si on publiait des erreurs on n’irait pas loin. C’est la clé de la survie, surtout dans un domaine scientifique. Le travail de l’éditeur consiste d’abord à voir si le manuscrit en question a bien une forme-livre, entre 200 et 400 pages. Même si j’ai publié des choses colossales, un premier livre de 1700 pages par exemple. Récemment, j’ai édité un livre de Mirelle Touzery sur la fiscalité française depuis le Moyen Âge, 1400 pages tout en couleur. Il y a 300 cartes. Immédiatement je me suis rendu compte de la qualité du travail. C’est le travail d’une vie, un incontournable.

Comment construire l’équilibre économique pour un ouvrage aussi épais ?

Il y a des aides, au sein de l’université, et avec le CNL. Le CNL c’est une administration qui fonctionne bien. Ils font lire le livre. Il y a une honnêteté dans l’évaluation du travail. Et quand vous vous prenez un refus de leur part, ce n’est pas bon.

Est-ce que vous publiez également des traductions ?

C’est un exercice extrêmement difficile. Parmi les traducteurs, vous tombez toujours sur des gens qui prétendent être meilleur que l’autre. Or, la traduction est très complexe, l’éditeur ne doit pas relire en rêvassant, il faut tout vérifier. À chaque fois il y a des problèmes, des faux sens. Je lis l’anglais : même avec de très très bons traducteurs, il y a toujours un moment où il y a une grosse erreur. C’est un travail d’une exigence de tous les instants. Il suffit d’un rien et le texte bascule. Quand je repère une faute, je suis obligé d’argumenter, de le mettre sous les yeux du traducteur, c’est une bataille. J’admire une maison comme Actes Sud qui a fondé sa réputation sur la traduction. Ils ont eu le flair d’ouvrir des domaines nouveaux, de trouver un public.

Comment est-ce que vous gérez la promotion de vos ouvrages une fois qu’ils sont parus ?

Pour ce qui est des sciences humaines, c’est beaucoup plus facile que la littérature. Dans la presse on voit qui fait quoi, il y a peu de mouvements. Il y a la presse nationale généraliste, Le Figaro, Le Monde, Libé et La Croix, ça s’arrête là. Quand il s’agit d’histoire il y a une, deux ou trois personnes en charge du domaine. Pour ces gens-là, la marque éditoriale compte énormément. Tout est lié à une espèce de cohérence, à une qualité moyenne qui fait que la marque, la maison est repérée et respectée. Si vous changez la marque, tout change. Quand on sort un livre, on en envoie trente à quarante en exemplaires de presse. En littérature, par contre, c’est vraiment la bouteille à la mer. Mais on a parfois des bonnes surprises. Il y a longtemps, j’ai publié le premier livre d’Anne Serre, Les gouvernantes. Au Monde, tout de suite, elle a eu un magnifique article avec photo. Ça compte, parce qu’à l’époque une parution dans la presse avait des conséquences. En histoire on a eu plusieurs fois des grands articles de Frédéric Pagès dans Le Canard, en particulier un livre sur la débauche chez les ecclésiastiques, un peu grivois. L’article attirait l’œil, il y a eu des échos. La presse, ça ne permet pas seulement de vendre un livre, ça permet aussi d’imposer une maison, que les auteurs soient reconnus. Il y a trente ans, après un article dans Le Monde des livres, les libraires réassortissaient tout de suite, maintenant c’est fini. J’ai publié deux ou trois livres de Pierre Sansot, notamment La France sensible, j’avais eu deux articles avec en particulier la une du Monde des livres, ça avait été assez spectaculaire. Ça fait plaisir à l’éditeur et à l’auteur, ça fait partie de la publication. Si on ne fait pas ça, on n’a plus qu’à aller fermer la boutique.

Comment avez-vous fait pour trouver un prestataire pour la distribution et la diffusion des ouvrages ?

Au tout début, le premier livre, c’était un livre de photographies un peu morbide, avec un texte de John Berger, un grand livre, dans un format impossible, une couverture audacieuse, très clinique. Ce livre, je ne savais pas comment faire pour le diffuser, je suis allé voir les PUF [Presses Universitaires de France] qui s’autodistribuaient. Le directeur commercial m’a dit oui tout de suite. On a eu deux ou trois pages dans Libé, ça s’appelait Le photographe et le pharmacien. Ça a permis d’enclencher la mécanique. Je vivais de rien et je ne payais pas de location. C’était une autre époque. Juste après nous, Actes Sud est arrivé aux PUF, puis Métailié, Complexe (en histoire), La Différence. Ils ont construit un vrai catalogue de diffusion. Les PUF ont permis ça : ils misaient sur une maison qui était naissante. Ils avaient une vraie machine.

Et puis un jour, j’ai publié un livre de Michel Deguy. Il était au comité de lecture de Gallimard, il en avait démissionné faute de voir ses choix respectés. Il a publié Le Comité, sur le sujet. J’avais pour une fois, à l’époque, sorti quelques passages aux PUF, croyant bien faire. Or le directeur commercial m’a fait savoir qu’il ne souhaitait pas diffuser ce livre. C’était polémique. Je me suis retrouvé sans diffuseur. C’est finalement Verdier qui a assuré la diffusion du livre…

Aujourd’hui Champ Vallon travaille avec le distributeur-diffuseur Harmonia Mundi. Comment cela se passe-t-il ?

Il faut savoir que tous les éditeurs pestent contre leur diffuseur, quel qu’il soit. Il y a des râleurs discrets, des râleurs supérieurs. Or, distributeur-diffuseur c’est un métier très difficile, c’est de la logistique très fine. Il s’agit de stocker des livres, et quand on pense à la quantité ! Chez Harmonia, il y a deux équipes, plus de 200 nouveautés tous les mois qui s’ajoutent à la quantité du catalogue, et tout ça bouge dans tous les sens. Il s’agit de gérer des flux de départ, de retour, de stocker, de trier… Sachant que le livre qui revient de la librairie est toujours abimé. Déjà à mon niveau, ici, quand on doit envoyer deux ou trois livres par jour, c’est un travail : il faut expédier le service de presse — tous les jours 3 à 4 bouquins —, il faut faire les paquets. Le stockage, c’est effrayant : il faut empiler les cartons dans les endroits humides, le carton d’en-dessous se ramollit, ça vous tombe dessus. Il y en a partout, je ne sais plus où les mettre, on ne les retrouve pas, on ne peut pas. Il faut être costaud !

Quelles sont à vos yeux vos plus grandes réussites éditoriales ? Interdiction de répondre « tous mes livres » !

Et pourtant c’est le cas… En histoire, il y a Les guerriers de Dieu, de Denis Crouzet. Publier un livre de cette taille, deux tomes de 800 et 744 pages, quand j’y repense je me dis que j’étais bien gonflé. Crouzet est un personnage absolument délicieux, qui vous place au pinacle, alors que l’éditeur ce n’est pas grand-chose par rapport à un chercheur de cette dimension. Il est fidèle à Champ Vallon alors qu’il peut publier où il veut. En littérature, il y a John Berger. Mais j’aime bien tous mes auteurs, sauf ceux qui ne m’aiment pas. Il y a ceux qui pensent qu’on ne fait pas assez pour eux.

Parfois l’éditeur reproche la même chose à l’auteur, de ne pas assez se bouger pour faire exister le livre, non ?

Je ne pense pas que ce soit très bon signe : l’auteur ce n’est pas un commerçant, il ne peut pas. Mais effectivement, en sciences humaines, je le vois avec certaines de mes nouveautés, quand l’auteur s’active et que le sujet mobilise, il y a de belles possibilités !

Propos recueillis par Maxime Cochard

Retrouvez les autres entretiens de la série « Éditeurs au travail »