Éditeurs au travail — Martine Derain, les éditions commune
Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes.
Artiste multiple (photographie, art dans l’espace public, éditions) Martine Derain a fondé il y a plus de vingt ans, dans l’effervescence marseillaise, les éditions commune. À travers celles-ci, il s’agit de faire le récit d’expériences singulières de création et de recherche, et pour la collection cinéma hors capital(e), de ramener au jour des parcours de cinéastes militants oubliés (Jocelyne Saab, Bruno Muel, Renaud Victor, etc.). Il s’y tente une synthèse entre art, cinéma, mémoire ouvrière tandis que, sur un mode militant, se déploie en leur sein un dialogue « inter-méditerranéen ».
Tout d’abord, quel est ton parcours et comment ce projet d’éditions découle-t-il des œuvres qui tu as faites, en particulier en Palestine à la fin des années 1990 ?
Au commencement, il y a Marseille. En arrivant dans cette ville, en 1985 – car je suis originaire du nord de la France – j’ai eu le sentiment d’une seconde naissance et surtout, alors que j’avais toujours eu du mal à définir en quoi j’étais une artiste, brusquement cette ville m’ouvrait à tous les possibles. J’y ai surtout rencontré des gens qui, au sein des institutions artistiques de la ville m’ont écoutée et fait confiance, en particulier la Chargée de mission en art contemporain et conservatrice du patrimoine, Christine Breton, avec laquelle je travaille encore aujourd’hui. Elle avait su animer à Marseille, au sein d’une Direction des Affaires Culturelles tout juste créée après l’arrivée de la gauche en 1981, un mouvement, une circulation de la pensée et des œuvres, bref, j’ai été portée par la dynamique culturelle d’une ville qui, par ailleurs, savait offrir gracieusement à ses artistes des ateliers gigantesques.
Quelle fut ta première création marseillaise ?
Il s’agissait d’une revue murale d’affiches d’artistes, une proposition développée en duo avec une autre artiste, Laure Maternati. Nous avons cherché à dessiner, pendant 4 ans, un parcours dans Marseille, qui allait du centre-ville aux quartiers Nord, où il n’y avait pas de lieux culturels ni même de bibliothèques, via des affiches conçues pour l’espace à la fois de la page imprimée et de la rue (il ne s’agissait pas de reproduction d’œuvres existantes) à l’esthétique noir et blanc très affirmée et réalisées dans une imprimerie industrielle. Donc dès mes débuts, l’imprimé, le travail collectif et la longue présence dans un lieu.

Et le travail en Palestine ?
Il faut d’abord rappeler le contexte politique de la commande. Nous sommes en 1998, et quelque chose subsiste encore de la chimère des Accords de paix d’Oslo, en tout cas de l’idée d’une autonomie pour les Palestiniens. C’est l’AFAA (Association Française d’Action Artistique) qui me passa commande d’une œuvre fixe sur la Ligne verte, (qui désigne la « frontière » séparant Israël d’avant 1967 des Territoires palestiniens occupés.)
Je venais de rencontrer la plasticienne Dalila Mahdjoub, avec laquelle une intense complicité s’est révélée dès notre rencontre, nous venions de terminer ensemble le dernier numéro de la revue d’affiches par une grande cartographie des centres de rétention pour les étrangers… Ensemble nous avons imaginé et réalisé cette intervention.
Dès mon arrivée en Palestine pour les repérages, découvrant les conditions de vie des gens, j’ai vite compris qu’il me serait impossible de leur demander d’aller voir l’œuvre que nous étions censées réaliser alors qu’ils risquaient chaque jour leur vie dans leurs déplacements quotidiens. Mon premier travail fut donc de reformuler la commande, en lien avec le Consulat de France. Il fallait travailler là où étaient les Palestiniens et pas « à l’Occidentale » dans la perspective d’une œuvre fixe, pérenne : à nous de nous déplacer ! Pas aux Palestiniens, pas aux Palestiniennes !
Le système d’oppression et d’apartheid mis en place par le régime israélien découpe le territoire en zones contrôlables, qui repose sur un système de plaques d’immatriculation différenciées, impliquant des droits ou des interdictions au déplacement. Très vite aussi, j’ai compris que le seul papier non contrôlé par les soldats israéliens au check-point d’Ar Ram, c’était les tickets de bus, émis par l’unique compagnie reliant Ramallah à Jérusalem.

Avec Dalila, nous avons proposé de réaliser une série de tickets de bus pour cette compagnie, c’est-à-dire de remplacer les siens par les nôtres, réellement et sous la forme d’une minuscule édition. Le sujet, c’était de faire circuler des histoires de résistance au quotidien. Il faut expliquer que l’entièreté de la vie palestinienne est régie par un corpus israélien d’ordres militaires, avec son arsenal d’interdictions multiples et totales, allant de l’interdiction de planter des courgettes à tel ou tel endroit, à celle de tel ou tel livre de philosophie, de marcher au bord des routes, de posséder des livres d’histoire, etc.
Nous avons donc fabriqué 30 000 tickets qui ont remplacé ceux de la Jerusalem-Al Bireh-Ramallah Company, notre complice dans cette intervention, devenus le support de ces histoires de résistance et qui étaient en eux-mêmes une forme de résistance, aussi modeste soit-elle.
Il faut imaginer un recto et un verso. Au recto, ces récits. Pour le verso, nous avons travaillé avec Sylvie Fouet, chercheuse à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris et rattachée au bureau de la Commission européenne dans les Territoires palestiniens. Elle a proposé d’inscrire spatialement les nouveaux indicatifs téléphoniques des villes dites libérées : ainsi, il faut imaginer qu’à l’arrière de notre planche d’impression, on retrouvait comme une carte de la Palestine… Une fois découpés, une Palestine en morceaux… Nous avons monté ces tickets à la main, pour que personne dans le bus n’ait la même histoire que son voisin, et beaucoup de gens se sont mis à les collectionner.

À cette époque, nous avions quand même quatre heures de contrôle par les Israéliens qui avaient tout pouvoir, celui de casser mon appareil photo aussi bien que d’arracher la pellicule qui se trouvait à l’intérieur – et je peux vous dire que le contrôle était encore plus violent envers Dalila ! Il fallait donc être très prudents. La mise en circulation des tickets a été progressive et les tickets eux-mêmes sont arrivés par la valise diplomatique. Je pense que nous avons bénéficié d’une conjoncture exceptionnelle, impossible six mois plus tard. D’ailleurs nous avons fini par nous fâcher aussi bien avec les Français, qu’avec le Fatah, signe que c’était un bon travail (rires). Nous étions en 1998 et les Fedayin qui venaient tout juste de rentrer de leurs exils, Bangkok, Tunis, Amman, Le Caire, Tokyo… qui avaient négocié Oslo, ignoraient tout ou presque de la situation sur le terrain – par ailleurs ils n’avaient que mépris pour toutes ces petites gens qui prenaient le bus. Ils nous disaient : mais pourquoi faites-vous des œuvres artistiques pour les pauvres ? Mais cette expérience a marqué le début de mon histoire personnelle, intime, avec la Palestine et qui se poursuit encore aujourd’hui. Et m’a permis de toujours savoir pour qui je travaille…
Ce rapport à la chose imprimée, via une création qui me confronte à une réalité très violente, est devenue l’un des axes majeurs de mon travail et de ma réflexion. Alors, de retour à Marseille, travaillant dans un espace d’art contemporain, il a bien fallu que je me déplace tout autant, car cet espace d’art était souhaité dans le cadre de la rénovation urbaine du centre-ville – et bien sûr on voulait en expulser ses habitants les plus pauvres… et particulièrement les vieux travailleurs nord-africains. Je me suis alors parallèlement investie dans une association militante, Centre-Ville Pour Tous, qui luttait pour le droit au logement de tous…
Avec cette association, je me suis placée au côté des habitants de la rue de la République, rue centrale et populaire, qui venait d’être rachetée par un Fonds d’investissement franco-américain qui voulait là aussi les faire disparaître du centre-ville, pour faire valoir leurs droits… Tout en me mettant en relation avec les 500 familles qui restaient dans cette immense rue abandonnée depuis des années, je me suis mise à photographier la situation. Au sein de notre association, nous militions, on négociait des départs des familles, soit chez eux une fois les appartements rénovés, ou un relogement digne et dans de meilleures conditions. Finalement toutes ces personnes ont été regroupées dans des immeubles de bonne facture avec des prix stables. Ce fut une forte lutte, mais victorieuse. Mais en attendant, et au fil de cette lutte nous avions accumulé une masse énorme de documents. Et c’est ainsi que je suis devenue éditrice…
Peux-tu préciser ?
Le troisième axe de ma présence, c’était d’être artiste associée d’une équipe de recherche qui étudiait la mobilisation exemplaire que nous avions construits, habitants et militants ensemble, et je suis devenue éditrice car je ne voulais pas laisser dire que les gens de cette ville ne savaient pas se battre. Nous avions gagné cette bataille urbaine, nous avions des documents qui le prouvaient et je voulais donner une forme à notre rapport de recherche. Ce fut mon premier livre grâce auquel j’ai compris que l’édition était ma voie. Auparavant, je me heurtais aux contraintes gigantesques de la réalisation d’une œuvre dans l’espace public. Le livre au contraire m’ouvrait un espace de liberté où mettre en œuvre des formes de narration au moyen d’archives et de documents. Et tout cela en outre, pouvait vivre sans moi.
Ce premier ouvrage a été suivi d’un ensemble de livres réalisés dans les quartiers Nord avec la conservatrice et historienne de l’art, Christine Breton, qui travaillait avec une coopérative d’habitants. Cela permettait de raconter l’histoire et les savoirs de ces quartiers populaires. Ces savoirs sont en partie oraux, mais cette chercheuse s’intéressait à la racine de ces traditions. Avec elle j’ai pu retracer par exemple le trajet d’une diaspora palestinienne, celle des ermites et des moines, arrivée à Marseille au IVe siècle.
Raconter l’histoire de ces quartiers nord permettait de lire autrement les paysages, de tisser des liens entre les deux rives de la Méditerranée. Pour ce livre, je suis même allée dans un fonds photographique conservé à Jérusalem par des Pères dominicains férus de l’histoire longue. Ce fut une grande aventure…
Chaque édition tisse donc des liens géographiques et culturels entre des espaces…
Ils sont là, mais parfois peu visibles. Le travail éditorial consiste à les faire resurgir, à leur redonner une consistance. En somme, à réactualiser le passé selon la célèbre formule. Regarder ce qui se cache dans le paysage urbain d’aujourd’hui, pour s’affranchir de la violence actuelle. Par exemple, pour notre livre Mais de quoi ont-ils eu si peur, réalisé avec le photographe et philosophe Sylvain Maestraggi et Christine Breton, nous sommes partis à la recherche de plusieurs intellectuels allemands, Walter Benjamin, Ernst Bloch et Siegfried Kracauer qui s’étaient retrouvés à Marseille en septembre 1926, à l’occasion de la publication d’un article d’Ernst Bloch dans la revue Les Cahiers du Sud. Le propos était de nous interroger sur la place de Marseille, et de ce qu’ils ont vu là, une ville qui se détruit elle-même, dans leur pensée urbaine.
Et puis il y a la collection cinéma hors capital(e)
En même temps que ce premier livre sur la rue de la République, j’ai rencontré le Polygone étoilé, lieu de création cinématographique indépendante, émanation du collectif de cinéastes Film flamme, ancré depuis 1996 dans un quartier avec lequel il dialogue sous forme d’ateliers cinéma avec les habitants. C’est le seul lieu d’art qui m’avait accueillie, avec les habitants, pour y montrer les films tournés sur la rue par beaucoup d’artistes intéressés par la mobilisation, sans me demander ce que j’allais dire ni quels films… À cette époque, le collectif venait d’accompagner la restauration d’un film appelé Flacky et camarades, du réalisateur Aaron Sievers, par l’Immagine ritrovata, laboratoire de restauration et de conservation lié à la cinémathèque de Bologne. La collection a été conçue avec Jean-François Neplaz, fondateur du lieu et chargé de la restauration du film. Nous avons commencé avec Flacky. Le projet éditorial consistait à accompagner la sortie de ce film avec un ensemble de documents et, en même temps, éclairer la démarche de son auteur qui avait utilisé des images tournées par des étudiants de cinéma. Après, bien sûr, je me suis laissée prendre au jeu, découvrant l‘œuvre de ces cinéastes militants que sont Jean-Pierre Thorn, Bruno Muel. Ou encore celle de Marc Scialom, et de sa fiction poétique tournée entre Tunis et Marseille à la fin des années 1970, film également restauré par Film flamme. C’est une collection placée sous le signe de l’histoire – et non du spectacle…

Parle-nous du choix des films et des textes de ces différents livres.
D’abord, ce sont des livres accompagnés de DVD. Notre travail d’édition consiste à travailler à partir de films qui sont restaurés au Polygone étoilé ou que nous estimons faire partie de notre histoire. De retrouver des archives ou des écrits produits par les cinéastes eux-mêmes puis d’inviter des cinéastes « de notre temps » pour penser ces films. Mon action, encore une fois, c’est de remettre en circulation ces différents éléments. Dans Rushes de Bruno Muel, on trouve à la fois un texte inédit du réalisateur, des documents sur les groupes Medvedkine, des photogrammes de Rio Chiquito et de Septembre chilien et un DVD comprenant la version restaurée d’Avec le sang des autres et un court métrage de René Vautier (Les trois cousins). Le film Avec le sang des autres est réalisé à un moment très difficile, celui de la fin des groupes Medvedkine, ces collectifs ouvriers de Sochaux qui, après 1967, avaient commencé à filmer leurs conditions de vie et de travail, soutenus par des cinéastes militants, dont Bruno Muel justement.
Avec le sang des autres, 1974, marque la fin de cette aventure politique et esthétique, marquée par la reprise sur les corps et les esprits d’un patronat agressif qui signe la destruction de l’utopie en même temps que l’usine malmène comme jamais le corps ouvrier. Dans les images on voit justement comment le cinéaste Muel et le preneur de son Antoine Bonfanti rentrent en contact avec les ouvriers et fabriquent le film avec eux. C’est un livre que j’aime beaucoup, quoiqu’il soit très difficile à vendre. Je me souviens que lorsque j’ai présenté le livre à la Fête de l’Humanité en 2017, les cinéastes ne sont pas venus, mais les ouvriers de Sochaux, oui. Ils ont acheté massivement le livre et en ont assuré la diffusion.
Le livre pour sortir au jour, autour de la réalisatrice franco-libanaise Jocelyne Saab, lui, est lié à l’arrivée d’un scanner au Polygone étoilé et d’un travail commun avec la chercheuse Mathilde Rouxel, chargée de la restauration de l’œuvre de la cinéaste. Ce scanner dynamise la création contemporaine sur pellicule – puisque de plus en plus de cinéastes se remettent à tourner en argentique – mais aussi permet d’accueillir des archives que les cinémathèques ne restaurent pas, ou pas entièrement car choisissant un film, un « chef d’œuvre » et non une filmographie entière. On ne cherche pas à combler les trous et les manques l’histoire du cinéma, on la réécrit à partir de ses marges, et on la bouleverse.
Ici, typiquement, l’œuvre de Saab était tombée dans l’oubli engendré par le numérique. Nous avons procédé à la numérisation et à la restauration du fonds en collaborant avec des techniciens libanais.
Pour le livre, j’ai choisi un film réalisé avec la poétesse Ethel Adnan. Saab, chrétienne pro-palestinienne, est une personnalité très intéressante qui est partie de la télévision et travaille avec des poètes. Dans ce film, elle filme la guerre civile dans sa ville, Beyrouth, qui a détruit sa maison familiale et invite Adnan à écrire sur ses images. C’est un film âpre, difficile à voir aujourd’hui, mais les questions qu’il pose sont passionnantes. À ce film nous en avons joint un autre, de fiction celui-là, réalisé également lors de la guerre civile et qui permet de voir un geste d’artiste en son entier. C’est donc un travail sur les films, sur cette femme et sur l’histoire.
En fait, année après année, j’ai fini par constituer ce qu’on appelle une collection. C’est-à-dire des échos d’un livre à l’autre où des histoires racontent l’Histoire. Il y a une logique interne à nos choix de livres car je vais vers des sujets qui se complètent et s’alimentent les uns les autres. La question est peut-être aussi, tout simplement, celle de la valeur : certains considèrent que certaines choses n’ont pas de valeur. Or par cette exhumation et cette remise en circulation, d’autres que moi peuvent reconnaître qu’elles en ont. Et que tout ceci nous concerne.
D’où le mot Commune ?
Peut-être. Je fais de l’édition comme une pratique d’artiste. Je ne suis pas exactement une éditrice. Mais j’ai peut-être commencé à me sentir éditrice malgré tout, avec le livre sur Walter Benjamin, celui sur Muel et sur Saab. Être éditeur c’est faire des choix de textes et de construction. C’est faire dialoguer ou non les éléments d’un livre. C’est comme le montage d’un film. C’est rapprocher ou écarter des éléments et faire tenir ensemble des masses documentaires. C’est une mise en contexte historique pour amener le lecteur jusqu’à aujourd’hui, bref s’interroger sur notre époque à partir de ce que l’on comprend du passé.
J’imprime à Marseille dans l’imprimerie du Parti communiste sur des papiers italiens, les meilleurs. Il y a là deux femmes chefs de fabrication, avec lesquelles le dialogue est réel, bien différemment qu’avec les hommes. La fabrication, cela me passionne. Je trouve important d’imprimer en France parce que sinon on perd les chaînes techniques. Ici, en région, nous avons déjà perdu la reliure, je ne voudrais pas contribuer à liquider le reste de nos savoirs techniques. Je tire en général à 500 exemplaires. Certains à 1000, mais beaucoup plus rarement. Je n’ai pas de distributeur mais aucun de mes livres n’est parti au pilon, car nous organisons projections et lectures, nous sommes référencés et inscrits dans l’économie réelle, mais à notre l’échelle… Et je préfère ne pas faire de gros tirages mais tirer sur du papier de luxe. C’est mon hommage à moi à la classe ouvrière !
Propos recueillis par Claire Angelini
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