Clarisse Genton — Commune

Urbanisme, murs et check points : en Palestine, l’architecture sert aussi à faire la guerre

À rebours du récit médiatique dominant sur la Palestine, Clarisse Genton propose une lecture spatiale du conflit. Dans une thèse remarquable — et dans cet entretien pour Commune mené par Claire Angelini —, elle montre comment l’architecture, l’urbanisme et l’aménagement du territoire sont devenus les instruments d’une colonisation méthodique, pensée pour rendre impossible toute souveraineté palestinienne.


À l’heure où la bourgeoisie commence à peine à frémir aux nouvelles et aux images de l’insoutenable calvaire des Palestiniens de Gaza, le travail de la jeune chercheuse Clarisse Genton, autrice d’une thèse en architecture, nous a paru déplacer opportunément la question israëlo-palestinienne du côté de l’organisation de l’espace. L’écouter est une leçon d’histoire en même temps qu’une école du regard.

Dans sa thèse, « L’Oasis Forteresse : l’architecture comme dispositif de colonisation, à des fins de conquêtes territoriales à Jérusalem-Est et Ma’ale Adumim (1967-2018) » (Université Paris-Est, 2024), Clarisse Genton part du présupposé que l’espace tout entier, c’est-à-dire une route aussi bien qu’un check-point, un hangar autant qu’une colonie de peuplement, un aménagement d’autoroute comme la configuration d’un bâtiment, sont porteurs d’une signification architecturale en elle-même profondément politique. Cet état des lieux au sens littéral du terme, dans ce petit pays de souffrance et de violence, elle nous le livre au fil d’une conversation où les cartes et les plans concourent à la compréhension de son propos tandis que d’atroces nouvelles nous arrivent de Gaza.

La jeune femme pose d’abord le décor. Celui d’une géographie guère plus vaste que l’Aquitaine. Elle rappelle l’annexion de Jérusalem en violation du droit international à la suite de la guerre des Six Jours de 1967, ainsi que l’occupation illégale de la Cisjordanie. Tout ceci concerne son sujet car il en découle une politique de construction agressive qui ne doit rien au hasard. Au passage, elle rappelle que dans le contexte du conflit à Gaza, le nettoyage ethnique en cours garde aussi le souvenir des colonies israéliennes qui y furent démantelées sous le mandat d’Ariel Sharon en 2005, opération qui concerna quelques 8000 personnes.

Clarisse Genton — Commune
Photographie Clarisse Genton

La jeune universitaire raconte d’abord sa perception spatiale de Jérusalem, les contradictions étonnantes d’une ville collinaire méditerranéenne construite sur une ligne de crête suscitée par la rencontre de deux plaques tectoniques – qui voit le désert commencer au-delà d’elle et s’étendre ensuite jusqu’à la mer Morte par un dénivelé d’une rare brutalité. Elle se souvient de la présence de jeunes gens et jeunes femmes faisant leur service militaire avec des armes de guerre, de la pauvreté des quartiers palestiniens et de la violence des check-points (points de contrôle) dont elle fit elle-même l’expérience éprouvante, gardant l’image précise de files s’étirant dès l’aube dans un univers spatial de hangars de tôles, de tourniquets à barreaux, de couloirs étroits destinés à susciter un sentiment d’inquiétude et d’oppression pour un contrôle absolu des corps.

Face aux dispositifs spatiaux de toutes natures qu’elle a pu observer, elle a développé une approche de l’architecture l’amenant à comprendre comment celle-ci participe activement au conflit. Son étude englobe tous les aspects de l’organisation spatiale dans le pays : la disposition des infrastructures routières et des routes de contournement, la présence et l’usage des tunnels, les zones administratives, les terrains et bases militaires, mais aussi les forêts, les check-points, les Kibbutzims, la voirie et l’aménagement. En somme tout ce qui organise et modèle la vie à la fois urbaine et rurale dans le contexte d’un dispositif général de colonisation. Pour elle la question est celle-ci : qui saisit les terres, qui les occupe ?

Pour étudier ces rapports entre architecture et politique elle s’est rendue longuement sur le terrain. Elle a pratiqué la marche, l’arpentage, le dessin, la photographie, cherchant à cataloguer les formes spatiales qu’elle avait sous les yeux par des portraits de ces lieux et des graphiques patiemment établis. Elle a appris l’hébreu et croisé cette recherche visuelle avec des entretiens qu’elle a conduits avec des architectes israéliens et des acteurs directs de la planification urbaine et territoriale.

Clarisse Genton — Commune
Photographie Clarisse Genton

Claire Angelini : Tu commences avec Jérusalem et la colonie de Ma’ale Adumin, pour quelles raisons ?

Clarisse Genton : Pour comprendre la situation, il faut d’abord parler de Jérusalem. À la sortie de la Guerre des Six Jours, Israël annexe 86 km² de terres palestiniennes pour les intégrer aux frontières municipales de Jérusalem, dont la vieille ville, la partie développée sous le mandat jordanien et un ensemble de villages palestiniens qui jusque-là n’avaient jamais été compris dans Jérusalem. Or il faut se souvenir que celle-ci n’a commencé à s’étendre en dehors des murailles – qui remontent à Soliman le magnifique – qu’à la fin du XIXe siècle. Il faut avoir à l’esprit qu’il s’agit d’un tout petit territoire : un kilomètre carré qui comprend les lieux saints des trois religions dites « Du Livre », le Saint Sépulcre, l’Esplanade des mosquées et le Mur des lamentations. De 1948 à 1967, où elle est sous mandat jordanien, on observe peu de travaux de développement. En 1967 la ville s’étend jusqu’à six kilomètres carrés car des villages palestiniens indépendants ont été rattachés à Jérusalem formant une urbanité en continu malgré la géographie très tourmentée avec, d’un côté, une vallée verte et, de l’autre, le début du désert. En effet Jérusalem est la dernière ville qui bénéficie d’un climat méditerranéen marqué par une végétation de cyprès, d’oliviers et d’agrumes. De l’autre côté, commence le désert.

C’est là que se trouve la colonie de Ma’ale Adumin que j’ai étudiée, à sept kilomètres de Jérusalem-Est et à treize kilomètres du Jourdain, en Cisjordanie et à 500 mètres d’altitude. Elle fait partie des quatre grandes colonies israéliennes, ayant acquis le statut de ville. Elle occupe le territoire cisjordanien à l’endroit où celui-ci est le plus étroit, le divisant en deux, ce qui rend, de fait, ce territoire non viable dans l’hypothèse d’une Palestine indépendante.

Qui a fondé cette colonie ?

Il existe près de deux cent colonies, en comptant celles entreprises à l’initiative du gouvernement et celles issues du mouvement sioniste religieux. Elles quadrillent le territoire de la Cisjordanie, reliées les unes aux autres par des routes souvent exclusivement à usage des Israéliens. Ma’ale Adumin tire justement son origine d’une initiative de colons sionistes religieux venus de Mishor Adumim, la zone industrielle de Jérusalem. Ils ont décidé de créer là un premier village, en 1975. La colonie comprend aujourd’hui 40 000 habitants et ambitionne prochainement d’atteindre les 100 000 ; c’est prévu dans son plan d’urbanisme. Le paradoxe, bien sûr, c’est que les conditions de son établissement, aux portes du désert, n’avaient rien d’évident, eu égard à l’environnement, à l’altitude et au climat, ce dont témoigne sa forme urbaine que je qualifie « d’oasis-forteresse ».

Photographie Clarisse Genton

Peux-tu préciser le sens de ce terme ?

Il faut pour cela revenir aux débuts de cette implantation. Le Ministère du tourisme, qui constate la présence des premiers colons, décide de « l’accompagner » en passant commande à l’architecte Thomas Leitersdorf, auteur de plusieurs bâtiments en Afrique de l’ouest, en particulier à Abidjan, dans le cadre d’une initiative de l’État d’Israël lancée par Ben Gourion en 1963, poursuivie par Golda Meir, tendant à faire du pays un « expert en développement » post-colonial pour les pays africains – mais aussi en Asie, Amérique latine, Iran. La décolonisation apparaissait alors aux autorités d’Israël comme un moyen de consolider sa reconnaissance internationale en se liant à cette problématique et d’étendre son « modèle » idéologique en matière de développement, planification et construction.

Ce qui frappe, dans l’architecture de Ma’ale Adumin, c’est une dichotomie appuyée et assumée entre intérieur et extérieur. Une mise en espace d’un type particulier. À l’intérieur, quand on parcourt les rues, le bâti semble celui d’une petite ville à deux étages, tranquille et préservée ; tandis que depuis l’extérieur la colonie présente un aspect tout autre : des immeubles de sept étages opposent une compacité créant littéralement le sentiment d’une enceinte. En fait l’organisation architecturale de Ma’ale Adumin permet à comprendre comment le dehors, l’extérieur, est perçu comme porteur de danger, avec ses intrus, tandis que la ville se protège, en excluant ce qui n’est pas « elle ». C’est à la fois un système de remparts et un dispositif de vision d’où l’on peut surveiller et contrôler l’extérieur, tout en filtrant les entrées par une route unique permettant d’entrer et de sortir. Cet axe rejoint lui-même la Route n° 1, uniquement réservée aux Juifs israéliens qui est l’une des plus importantes du pays, permettant aux habitants de la colonie de rejoindre facilement tous les grands centres économiques du pays. De fait pratiquement tous les habitants de cette colonie travaillent à Jérusalem.

Photographie Clarisse Genton

Justement, quelle est la sociologie de ces habitants ?

Évidemment, contrairement aux Bédouins, relégués dans des bidonvilles au creux de la vallée et empêchés de s’adonner à leur mode de vie traditionnel, ou aux paysans palestiniens, ces nouveaux habitants ne sont ni des bergers ni des cultivateurs. Dans le contexte d’un pays très densifié et où le foncier est très élevé – à Tel Aviv ou Jérusalem les prix sont ceux de Paris –, les jeunes couples urbains sont attirés par ces logements spacieux et meilleur marché des colonies, avantages auxquels s’ajoutent des abattements fiscaux mais aussi la promesse d’infrastructures et de services municipaux et publics de meilleure qualité, écoles, voirie, équipements.

Pourrais-tu revenir sur le terme de « mise en espace ». Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

J’appelle mise en espace, quelle que soit l’échelle, un travail de façonnement de l’espace dans une visée de conquête territoriale définitive. Car ces outils de l’aménagement du territoire que sont les colonies, les check-points, le mur et les routes rendent ce qu’on appelle « la solution à deux États », irréalisable.

Photographie Clarisse Genton

Donc même les check-points sont pour toi une architecture, à étudier comme telle ?

Absolument. J’estime que c’est malgré tout de l’architecture. Pour moi l’architecture commence avec l’organisation de l’espace. Aménager un check-point est tout sauf neutre puisqu’il s’agit de contraindre spatialement des piétons, des bus, des taxis ou encore des voitures à un certain type de trajet, c’est-à-dire, à un filtrage. Certes, aucun architecte n’a dessiné ces check-points. Pourtant, ils ont été conçus par des spécialistes de l’aménagement, au sein des services de planification de l’Armée où certains ont même fait des études d’architecture.

Ici le choix de la forme est fonction de l’importance du flux à contrôler. Il existe ainsi toute une typologie de check-points, certains évoquant plutôt des miradors, d’autres plutôt des couloirs. Les plus importants d’entre eux sont ceux de Bethléem et Qalandiya, le dernier check-point avant Ramallah. Moi-même j’ai eu à en passer à plusieurs reprises. Ces points de contrôle ne sont pas seulement dévolus au triage et au filtrage, ce sont des dispositifs de contrôle des corps et d’intimidation voire, dans certains cas, d’humiliation. En fonction de son statut, son âge, son genre, son lieu de travail, on pourra passer ou non, et bien sûr, les hommes de moins de 50 ans sont bien plus souvent contrôlés que les autres. Certains sont même contraints de se déshabiller en public et rester en caleçon.

Au check-point de Bethléem que je connais bien, il faut s’arrêter, sortir de son véhicule ou de l’autobus et entrer dans un hangar très haut de béton et d’acier aux fines fenêtres zénithale. Ce n’est ni bien éclairé ni bien aéré, surpeuplé et très bruyant car l’espace résonne et les couloirs sont extrêmement étroits. Au terme de sa progression dans ce boyau, on est confronté au même arsenal que dans un aéroport avec un grand nombre de caméras. À la sortie, le même couloir entièrement grillagé et étroit nous attend où l’on ne passe qu’en file indienne et sous une chaleur écrasante. Régulièrement d’ailleurs des drames se produisent, évanouissements dans le meilleur des cas mais parfois aussi décès lorsque des patients palestiniens gravement malades ou blessés doivent d’abord être fouillés puis transférés dans une ambulance israélienne avant d’accéder à l’autre côté.

J’ai établi toute une liste de ces « formes » de check-points. Certains sont très massifs, d’autres sont dits « légers » car des points de contrôle volants, donc imprévisibles. En réalité il est très difficile de documenter réellement tel ou tel check-point à cause de la présence de l’armée et des services de sécurité, d’ailleurs en partie privés. Mais la présence des check-points ne doit pas nous faire oublier celle du mur.

Photographie Clarisse Genton

Parle-nous de ce mur.

Il est immense : huit mètres de haut, avec grillages et barbelés. Là où s’arrête le béton commence la barrière électrifiée longue de plus de sept cents kilomètres, dont l’emprise s’étend sur quarante mètres de chaque côté, avec son lot de capteurs, bandes de sable, fossés, etc. C’est la plus grande entreprise d’armements du pays qui s’est occupée du mur après que sa construction a été votée à l’unanimité à la Knesset. Et c’est un colonel, Dany Tirza, architecte de formation, qui a décidé de son tracé. Le dernier dessin a été adopté en 2006 mais le début de la construction était antérieur.

Quelle est la place des architectes au début du sionisme ?

Le plus connu est Arieh Sharon (né Ludwig Kurzmann en Galicie en 1900), émigré en Palestine au passage de l’Empire ottoman à la Palestine mandataire. Il participe très jeune à la fondation d’un kibboutz puis repart en Europe faire des études d’architecture au sein du Bauhaus de Dessau, alors sous la direction de Hannes Meyer. Avec ce dernier il se rend à Moscou visiter les ateliers supérieurs d’État d’art et technique du Vkhoutemas. Quand, en 1930, sur pression des Nazis bientôt à la tête du gouvernement de l’Anhalt, Meyer est démis de ses fonctions en raison de son engagement communiste et part en URSS, Sharon rentre en Palestine. Dès 1932 il construit nombre de bâtiments notamment à Tel Aviv, y compris durant la guerre où il se tourne vers des matériaux locaux et participe à la construction de kibboutz. Après 1948, il est chargé par le gouvernement de Ben Gourion de responsabilités importantes en matière de planification des constructions destinées aux immigrés juifs et il devient l’un des architectes les plus célèbres du jeune État, construisant, en particulier à Tel Aviv, des écoles et des hôpitaux de style moderniste aux côtés d’autres architectes israéliens issus des autres écoles européennes, celle de Le Corbusier en particulier, mais aussi d’Auguste Perret, etc. Par la suite, comme il a été dit tout à l’heure à propos de Thomas Leitersdorf, les architectes israéliens, mandatés ou aidés par les autorités ont exporté le « modèle » israélien en Afrique notamment et se sont servis de ces expériences à grande échelle dans le développement des colonies dans les territoires occupés de Cisjordanie et à Gaza1.

Quel est le rapport entre les kibboutz et les colonies ? Y a-t-il une articulation entre les deux ? C’est-à-dire, est-il le fer de lance conscient d’une occupation du territoire ?

Il faut rappeler ce qu’est un kibbouz : un village agricole coopératif, idéologiquement marqué à gauche à l’origine, avec un modèle collectiviste inspiré de la Russie bolchévique. Mais bien sûr, le kibboutz participe aussi de l’idée de la construction de l’État, qui alors n’existe pas encore. S’installer, c’est aussi travailler la terre. Ce mouvement qui se veut agricole, rejette la période de la diaspora, symbole de vie dans les villes avec ses ghettos et ses interdits. Revenir à la « terre d’Israël », c’est avoir l’opportunité de devenir un homme nouveau et libre tout en travaillant « la terre promise ». Il faut aussi se rappeler qu’en Europe les Juifs n’avaient pas le droit d’être propriétaires terriens. Certes, le kibboutz mobilise un imaginaire laïc, mais il n’est pas détaché d’une relation symbolique à la terre, par rapport à laquelle il mobilise un langage et un imaginaire religieux. Par ailleurs et même s’il y a eu des exceptions, c’est-à-dire des relations établies avec des villages palestiniens, le kibboutz est un système excluant. Il a pour doctrine de ne pas travailler avec les Palestiniens.

L’architecture des kibboutz fait donc partie de ta réflexion sur l’espace.

Oui, totalement. Car il y a des continuités et des ramifications très intéressantes notamment concernant l’aménagement même du kibboutz, unité fermée et centrée sur elle-même. L’exemple type est celui du kibboutz Degania, fondé en 1909 près de Tibériade, réalisé par l’architecte et planificateur Richard Kauffman : un cercle parfait comportant une entrée unique et dont la centralité se manifeste dans toute l’organisation du bâti, à l’intérieur.

L’autre ressemblance entre le kibboutz et la colonie, est cette façon très particulière d’accrocher les bâtiments les uns aux autres tout en donnant l’impression, via de légers décrochages, que chaque maison possède son individualité. C’est exactement ce qu’on observe à Ma’ale Adumin. Mon hypothèse est donc que le kibboutz propose un répertoire de formes, dans lesquelles les architectes et les planificateurs des colonies puisent de façon évidente, voire assumée.

Mais je voudrais ici parler aussi des kibboutz dits offensifs, c’est-à-dire ceux qui ont été pensés pour conquérir le territoire. Ils ont émergé en 1936, au moment des émeutes palestiniennes sous mandat britannique. Chaque kibboutz réalisé à partir d’éléments préfabriqués, pouvait être monté en une nuit. Ces unités ressemblaient à des petits camps fortifiés comportant une tour et un mur d’enceinte. L’ensemble de ces petits points formaient, via ces tours, un gigantesque réseau de surveillance permettant de mailler le territoire de la Palestine.

Photographie Clarisse Genton

La question de l’aménagement du territoire concerne aussi la forêt, n’est-ce pas ?

Absolument. Il ne faut pas oublier les 531 localités palestiniennes détruites au TNT entre 1947 et 1949 et enterrées sous des millions d’hectares d’une essence exogène de pin d’Alep plantée très serrée et dont les aiguilles, en acidifiant le sol, détruisent l’éco-système de la Palestine tout en masquant les traces de sa culture. Cette entreprise gigantesque s’appuie sur la forte symbolique religieuse de l’arbre avec ses plantations festives, ses rites funéraires et ses discours sur l’arbre-racine planté dans la terre d’Israël dont elle fait « fleurir le désert ». Cette plantation volontariste vise à effacer le passé palestinien, à créer littéralement un vide tout en concrétisant le slogan sioniste « d’une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Mais cette dépossession prend aussi des formes immatérielles.

Qu’entends-tu par là ?

C’est le foncier. Le dessin du parcellaire, par exemple, et l’enjeu des permis de construire. Cette dimension invisible de l’aménagement devient cruciale lorsqu’il s’agit de construire. Sans compter la destruction des archives cadastrales, comme celles de Gaza, par exemple, au début de la guerre. C’est à Jérusalem que j’ai particulièrement étudié cette question. Très concrètement, le plan directeur de la ville empêche et contient les espaces palestiniens pour les empêcher de progresser, par la présence d’une « ceinture verte » non constructible déployée autour des espaces palestiniens. Mais aussi dans le PLU [Plan local d’urbanisme, NDLR]. Les pourcentages d’occupation des sols, la hauteur légale des bâtiments à construire, tout cela est absolument inégalitaire. Le PLU est extrêmement défavorable aux Palestiniens et restrictif. Par exemple, il est illégal de construire des bâtiments de plus de quatre étages dans les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, tandis qu’à l’ouest ou dans les quartiers israéliens de Jérusalem-Est il est possible d’en construire quinze. Sans compter toutes les négligences à l’endroit de ces quartiers en termes de services urbains, transports, voirie, éclairage qui les transforment en véritables bidonvilles quoique ces habitants s’acquittent de leurs impôts locaux. La densité de cette zone, induite par la politique très restrictive du statut de résident, a créé en outre un grand nombre de problèmes. En effet, au lieu de quitter les lieux les Palestiniens ont plutôt cherché à rester, pratiquant le regroupement familial, pour ne pas perdre leur statut, c’est-à-dire les droits attachés à l’obtention du statut de résident. D’où une densité démographique extrême et des constructions illégales, courant sans cesse le risque d’être détruites.

En fait, il y a longtemps que cette porosité entre les colons et l’appareil d’État existe. Aujourd’hui elle est même nulle, deux colons sont parmi les Ministres les plus extrémistes qu’a connu l’État et le vice-président de la Cour Suprême est aussi un colon ! Il ne faut pas oublier non plus que tout ceci est l’expression d’un projet néo-libéral dont le dernier avatar délirant a été la proposition de transformer Gaza en riviera. La Palestine est un terrain de jeu idéal pour des promoteurs : la possibilité de faire de l’argent avec une terre qui ne coûte rien puisqu’elle a été expropriée.

Propos recueillis par Claire Angelini

Photographies de Clarisse Genton

  1. Il faut citer à ce sujet le nom de Zalman Enav et le projet de « Côte d’Azur » à Abidjan en Côte d’Ivoire dont les résonances avec le projet de Trump et Sharon de nos jours sont évidentes ↩︎