Cédric Klapisch — Commune

La Venue de l’avenir, le manifeste conservateur de Cédric Klapisch

La Venue de l’avenir, nouveau film de Cédric Klapisch kitsch et conservateur, constitue une défense et illustration de l’héritage et de la transmission.

En 2025, trente membres d’une famille se voient léguer une vieille maison située à Saint-Jouin-Bruneval, en Seine-Maritime. La bâtisse a été abandonnée en septembre 1944, date des bombardements britanniques. Quatre cousins éloignés, Sébastien, Guy, Céline et Abdelkrim font connaissance. Ensemble, ils retrouvent dans la maison des lettres, des photographies prises par Félix Nadar et un tableau qui s’avère peint par Claude Monet. 

Parmi les cousins qui tentent de recomposer l’histoire de leur famille, le personnage principal, Sébastien, est photographe, réalisateur et monteur. Alors qu’il aspire à un travail artistique, il se met pour l’instant au service des campagnes publicitaires d’enseignes de mode. Il ne sait pas encore qu’il héritera d’un Monet mais il photographie une modèle qui pose devant Les Nymphéas et s’inquiète qu’on « voie trop le tableau ». Pour mieux mettre en valeur la robe, elle suggère à Seb de « changer les couleurs » de l’œuvre. Seb est jeune, alors il passe sa vie sur son téléphone ou devant son ordinateur. Rose, sa copine, rentre de Dubaï. Elle lui envoie des cœurs par message mais n’arrive pas à se rendre disponible. Il s’en éloigne et se rapproche d’une chanteuse incarnée par Pomme, qu’il filme et photographie devant les quais de Seine. Elle demande si « ça ne fait pas trop cliché » mais son talent, sa beauté, son charisme et la créativité de Seb permettent de réaliser un clip original qui conjugue le passé au présent pour accompagner sa chanson d’amour. Seb s’éloigne de Rose et invite la chanteuse au musée. Le personnage joué par Pomme s’appelle Fleur. Fleur admire les nénuphars. Contrairement aux modèles et aux influenceuses, elle est sensible à l’art. Cela augure peut-être une relation sentimentale intense. Pendant deux heures, aucun cliché, aucun poncif ne nous sera épargné.

Initialement peu intéressé par cette affaire d’héritage, Seb finit par se passionner pour l’histoire de sa famille et notamment celle d’Adèle, cette aïeule dont lui et ses cousins retrouvent les lettres et les portraits tirés par Nadar. Le film alterne les scènes contemporaines et celles de la vie d’Adèle, en 1895, année de l’invention du cinéma. Les cousins se questionnent sur leurs origines. On voit Adèle partir du Havre pour se rendre à Paris à la recherche de la mère qui l’a abandonnée. « Je veux aller à Paris, j’ai besoin de savoir qui est ma maman » déclare Adèle dans une réplique dont Klapisch a le secret. Plus d’un siècle plus tard, Seb comprend la situation. Il n’a pas non plus connu ses parents, morts d’un accident dans ses premières années. Il vit chez son grand-père, qui ne comprend pas pourquoi Sébastien passe autant de temps sur le réseau social « Amstramgram ».

Klapisch ne semble pas s’être questionné sur la plausibilité de son scénario. Adèle, analphabète qui apprend que sa mère est prostituée, se retrouve grâce à la rencontre de deux jeunes artistes sur le trajet du Havre à Paris, mise en contact avec Nadar. Coïncidence, elle sait depuis peu que sa mère l’a connu, au sens biblique. Adèle se fait prêter une robe avant de participer à une réception en compagnie de Sarah Bernhardt et, par on ne sait quel miracle, les convives se méprennent sur son origine sociale. Par ailleurs, en 1895 la prosodie et les accents sont identiques à ceux d’aujourd’hui.

L’enchaînement des lieux communs laisse pantois. L’un des deux jeunes artistes avec qui Adèle se lie d’amitié est peintre et l’autre photographe. Ils débattent de l’utilité de la peinture, dont le photographe prédit qu’elle est amenée à disparaître. Pour le démentir, le grain de l’image est modifié et les images de Klapisch s’éloignent du réalisme photographique. Au vingt-et-unième siècle, tout le monde s’improvise photographe mais personne ne regarde vraiment ce qui l’entoure. Plus de photographies sont prises en quelques minutes que dans tout le dix-neuvième siècle, sans qu’on sache ce qui en sera conservé. Avant, les jeunes s’émerveillaient face aux peintures ou à la Tour Eiffel, aujourd’hui ils les prennent en photo sans regarder.  

Histoire d’héritage, le film insiste sur l’usage des œuvres du dix-neuvième siècle à l’ère contemporaine autant que sur la continuité des pratiques et des discours. Après être passé rue Arthur Rimbaud à Saint-Jouin-Bruneval, l’un des cousins se demande si « l’amour doit être réinventé ». Nadar se souvient de la liberté sexuelle qui régnait « dans les années 70 ». Abdel critique l’évolution du métier de professeur, le temps passé sur WhatsApp à répondre aux parents et les changements trop fréquents de ministre. Il conclut pourtant que le métier n’a pas réellement changé puisqu’il « travaille avec les élèves et pas avec les ministres ».

Parmi les cousins, une cadre supérieure défend l’application de solutions « disruptives » pour faire évoluer la SNCF. Elle jargonne et décrit une évolution définie par la rupture plutôt que par une suite linéaire. Ce personnage est moins caricatural que celui de Guy, l’apiculteur joué par Vincent Macaigne qui alerte sur la disparition des abeilles et dénonce les ravages du capitalisme. Il est amoureux de ses abeilles et n’utilise ni pesticides ni smartphone. Puisqu’il refuse de s’adapter au monde contemporain, il ne comprend pas non plus le besoin de pudeur de ses interlocuteurs et la gêne qu’il suscite en se rendant dans les toilettes des femmes. Pour finir de ridiculiser toute méfiance vis-à-vis des innovations récentes, après qu’on a vu un photographe du dix-neuvième siècle persuadé que la peinture allait disparaître, un conducteur de calèche affirme en 1895 que « tout va trop vite aujourd’hui ». On vient d’apprendre que la maison dont les cousins viennent d’hériter est déjà préemptée pour être remplacée par le parking d’un centre commercial. Il est utopique de penser pouvoir s’y opposer. On ne s’oppose pas à la venue de l’avenir. La cadre ultralibérale et l’apiculteur gauchiste finissent par mieux se comprendre et par se rapprocher. Les opposés s’attirent. Les extrêmes se rejoignent. Tout vient à point à qui sait attendre.

Adèle apprend qu’elle est la fille cachée de Monet. Lorsqu’elle le rencontre, il fait bien sûr face à un lac de nénuphars. La scène est évidemment filmée en plan fixe. En 2025 au Havre, près du musée d’art moderne où le tableau de Monet retrouvé par les héritiers est authentifié, le quai de Southampton est aujourd’hui enlaidi par l’industrie. La critique débouche uniquement sur une soif de nostalgie, vite étanchée par l’histoire de l’art. Il faut s’adapter aux réalités du marché tout en préservant la culture qui nous permet de nous rappeler d’où nous venons. On est surpris qu’Emmanuel Macron et Gabriel Attal ne soient pas mentionnés comme co-scénaristes.

Dans les scènes tournées au Havre, la ville d’Édouard Philippe est autant muséifiée que Paris. On voit Monet à la fenêtre de son hôtel peignant Impression, soleil levant, premier tableau impressionniste. Il n’est pas seul et Adèle vient d’être conçue. La Catène de containers, filmée en gros plan par Klapisch, a été réalisée en 2017 par Vincent Ganivet à l’occasion des 500 ans de la construction du Havre. On ne sait pas si Klapisch en est conscient mais la transformation de la ville en décor le situe politiquement. Durant les festivités organisées pour l’anniversaire du Havre, hommage fut rendu aux lieux et infrastructures du port mais pas à ceux qui y ont travaillé et lutté. Sur fond de chômage, la ville a perdu un quart de ses habitants ces cinquante dernières années. Aujourd’hui, la municipalité cherche essentiellement à valoriser les infrastructures et le centre reconstruit par Auguste Perret, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Chaque été, les expositions de photographies sur lesquelles on peine à apercevoir un être humain s’enchaînent.

Si le spectateur de La Venue de l’avenir n’a pas compris que la chaîne de containers est la métaphore du lien entre les générations, l’une des scènes suivantes l’éclaire. Comme Klapisch avec le spectateur, les cousins se prennent par la main. Dans une séance de spiritisme sur fond de consommation d’ayahuasca, nous sommes transportés dans l’ancien studio de Nadar qui accueille le premier salon impressionniste. Monet y expose Impression, soleil levant. Évidemment, Victor Hugo est présent et tente de séduire la première femme qu’il rencontre en récitant ses alexandrins. Monet est critiqué pour son sens de l’innovation. L’histoire lui donnera raison. Contrairement aux apiculteurs et aux abeilles, le peintre a su s’adapter pour survivre.

Tout au long du film, la figure du professeur incarnée par le personnage d’Abdel est la seule réellement positive. Les artistes sont imbus d’eux-mêmes et peu ouverts aux autres. Les prostituées sont vulgaires et leurs clients machistes. Les influenceuses sont stupides, les cadres supérieurs cyniques. Les jeunes passent leur temps devant les écrans et font des fautes de français, les vieux ne comprennent rien au fonctionnement d’internet. Le militant est lourdingue, incapable de s’adapter à un contexte. Au milieu de la foule, le fonctionnaire obéissant est immuable et il mène sa mission à bien. Lors de son pot de départ en retraite, ses élèves le remercient et l’applaudissent en haie d’honneur. Il a transmis le savoir et la culture. C’est d’ailleurs Abdel qui, en guise d’apothéose à sa carrière, suggère d’offrir le tableau de Monet à l’État pour qu’il soit accessible à tous. L’éducation et l’accès à l’art soulagent la conscience de la bourgeoisie.

Adèle et Abdel ne sont pas seulement rapprochés par la filiation et une quasi-homonymie. Adèle, contrairement à sa mère qui se prostituait, a su valoriser ses charmes pour s’élever socialement. À son ami dessinateur qui lui proposait d’être son modèle, elle n’a pas demandé de l’argent mais qu’il lui apprenne à lire et écrire. Des années plus tard, elle était institutrice. Grâce à ses efforts, Abdel, d’origine algérienne, est devenu professeur de français. Lorsqu’il se met à douter de son utilité, c’est son ancienne élève qui le rassure. Sans lui, elle ne se serait jamais passionnée pour l’histoire de l’art. C’est d’ailleurs elle qui l’aide à authentifier le tableau de Monet récemment découvert.

Nous aurions pu trouver suspect de discréditer à ce point toute contestation et de situer la transmission d’un patrimoine au dessus des autres considérations. Cependant, Klapisch a associé son histoire d’héritage à la défense de l’Éducation nationale, avec évidemment une dose de méritocratie. Puisque la morale républicaine est sauve, alors le scénario comme le casting apparaît innocent. Adèle est incarnée par Suzanne Lindon, fille de Vincent Lindon et de Sandrine Kiberlain. Sa mère est jouée par Sara Giraudeau, fille de Bernard Giraudeau et d’Anny Duperey. Le rôle du dessinateur qui a enseigné la lecture à Adèle est occupé par Paul Kircher, fils d’Irène Jacob. Son ami photographe est joué par Vassili Schneider, fils d’Isabelle Schneider, pianiste et mannequin, et de Jean-Paul Schneider, acteur, danseur et metteur en scène. D’ailleurs, dans le film, c’est par l’entremise d’un oncle artiste que les deux personnages rencontrent Nadar et trouvent du travail. Abraham Wapler, qui joue Seb, est le fils de Valérie Benguigui. Rose, sa copine, est jouée par Raïka Hazanavicius, fille des acteurs Julie Mauduech et Serge Hazanavicius. Elle est aussi la nièce de Michel Hazanavicius, réalisateur d’OSS 117 et de The artist. Julia Piaton, dans le rôle de la cadre cynique qui disrupte la SNCF, a pour mère Charlotte de Turckheim.

Vivian Petit