Historien, diplomate, ancien humanitaire, Jean-Pierre Filiu revient de Gaza, où il a séjourné en pleine guerre aux côtés de Médecins sans Frontières. Dans Un historien à Gaza, il livre un témoignage rare sur la destruction systématique d’un territoire et l’effondrement d’une société. Tandis que les grands médias français commencent timidement à relayer ce qu’ils ont longtemps ignoré, Filiu éclaire les racines historiques du conflit et les impasses diplomatiques, sans jamais céder sur la gravité des faits.
Jean-Pierre Filiu est un ancien responsable associatif. Il fut délégué de la Fédération internationale des droits de l’homme au Liban durant la guerre civile puis, en 1986, organisateur d’un projet humanitaire en Afghanistan dans le contexte de l’invasion soviétique. Diplomate, il a été entre autres premier conseiller à l’ambassade de France en Syrie, où il ne cessa de développer des liens avec les artistes et intellectuels opposés à la dictature. En 2013, alors que plus aucun média international n’osait y envoyer de journalistes, il retournait dans la ville d’Alep insurgée pour rendre compte de la situation dans un livre intitulé Je vous écris d’Alep.
Récemment, alors qu’Israël ne laisse entrer aucun journaliste à Gaza, Jean-Pierre Filiu a pu y accompagner les membres de Médecins sans Frontières de décembre 2024 à janvier 2025. Celui qui est aussi chercheur et auteur d’une Histoire de Gaza qui fait référence vient de publier son témoignage sous le titre Un historien à Gaza. L’ouvrage est écrit à partir des propos recueillis lors des quatre semaines passées dans la zone où sont concentrés les déplacés. L’auteur, qui a voyagé dans de nombreux pays en guerre et a passé une partie des dernières années en Ukraine (où il a terminé l’écriture d’Un historien à Gaza), explique n’avoir jamais vu un territoire autant détruit que ne l’est aujourd’hui la bande de Gaza. Aussi, alors qu’il s’y est rendu de nombreuses fois, il n’a, lors de son dernier séjour, pas reconnu la plupart des lieux. Analysant la destruction méthodique des infrastructures civiles et le ciblage de la population, l’historien établit que nous ne sommes pas face à des affrontements entre Israël et le Hamas mais en présence d’une guerre d’Israël contre l’ensemble du territoire.
Aussi, Jean-Pierre Filiu explique que du fait de la famine et de la désorganisation, Gaza est aujourd’hui en proie à des affrontements entre Palestiniens. Comme sous la plume du journaliste gazaoui Rami Abou Jamous, nous lisons que Yasser Abou Shabab, criminel échappé d’une prison de Gaza après sa condamnation pour trafic de drogue, a pu constituer un gang de plusieurs dizaines de personnes. Ce groupe armé attaque les convois humanitaires pour en revendre ensuite la cargaison au marché noir. Ces derniers mois, lorsque le Hamas s’est allié aux différents clans familiaux de Gaza pour sécuriser les trajets des convois, ce sont les forces de sécurité qui ont été ciblées par Israël. Récemment, face à une polémique qui enflait dans les médias israéliens, Benyamin Netanyahou a reconnu et assumé le financement comme l’armement du gang de Yasser Abou Shabab pour affaiblir le Hamas. Confronté à un gang de pillards, le Hamas, affaibli, dont les cadres ont été assassinés et remplacés par des jeunes hommes issus de sa base populaire, répond par des simulacres de justice, des châtiments corporels (le plus courant consistant à tirer dans la rotule des suspects) et des exécutions sommaires.
Tout en condamnant explicitement les massacres commis par le Hamas et les différents groupes armés palestiniens le 7 octobre 2023, Jean-Pierre Filiu rappelle que l’oppression des Gazaouis n’a pas débuté il y a un an et demi. Dans des passages synthétiques, il revient sur la constitution en 1948 de cette « bande » où ont été concentrés une partie des Palestiniens expulsés lors de la création de l’État d’Israël. D’abord placée sous domination égyptienne, la bande de Gaza fut ensuite occupée et colonisée à partir de 1967, avant que les colons de Gaza ne soient transférés en Cisjordanie en 2005 et Gaza placé sous blocus peu après.
Jean-Pierre Filiu revient sur l’espoir suscité par les accords d’Oslo signés en 1993 par Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. L’interprétation dominante, que l’historien semble reprendre à son compte, décrit un processus de paix sabordé par les extrémistes des deux bords. Le Hamas et le Djihad islamique ont multiplié les attentats contre les Israéliens pour mettre Arafat en échec et faire échouer les négociations, pendant que l’extrême-droite israélienne, soutenue et encouragée par Netanyahou, manifestait contre la paix avant d’assassiner Yitzhak Rabin. Cette présentation des faits porte une part de vérité. D’autres analyses existent cependant. Des chercheurs, tels Julien Salingue, auteur d’une thèse portant sur l’Autorité palestinienne, rappellent que la colonisation de la Cisjordanie a continué entre la signature des accords d’Oslo et l’assassinat de Rabin. Défendant devant le parlement israélien le texte qu’il venait de signer, Rabin affirmait que leur principale fonction était de déléguer la gestion de certains territoires et de leur population à une administration et une police palestiniennes. Pendant que l’OLP reconnaissait l’État d’Israël, Israël se bornait à reconnaître l’OLP comme interlocuteur et à accepter la mise en place d’une Autorité palestinienne aux pouvoirs limités.
L’accueil favorable reçu aujourd’hui par l’ouvrage de Jean-Pierre Filiu est le signe d’un changement de ton dans les médias français, un an et demi après le début du massacre à Gaza et dans un contexte d’annexion de la Cisjordanie par Israël. Dans les entretiens accordés par Jean-Pierre Filiu, certaines questions posées sont cependant révélatrices d’un biais persistant. Au micro de France Inter, alors qu’il mentionne le cas des médecins gazaouis torturés à mort par l’armée israélienne, Léa Salamé n’hésite à reprendre à son compte la propagande israélienne en affirmant que le personnel des hôpitaux est utilisé comme bouclier par le Hamas. L’utilisation des hôpitaux et de leur personnel comme bouclier n’est pas attestée, mais quand bien même elle le serait, nous ne comprendrions pas en quoi une telle situation pourrait justifier l’arrestation, l’exécution ou la torture du personnel médical. Le même jour, sur le plateau de Quotidien, la majorité des interrogations et des inquiétudes exprimées par les chroniqueurs portent sur l’état des forces du Hamas.
Jean-Pierre Filiu décrit la destruction méthodique de toute possibilité de vie civile sur un territoire. Au terme de « génocide », il préfère ceux de « nettoyage ethnique », « purification ethnique », « guerre à sens unique » ou « guerre inhumanitaire ». L’historien affirme que ces mots lui paraissent plus proches de la réalité observée. Le second argument est plus étonnant : sur France inter, l’ancien diplomate fait part de sa volonté d’apaiser le débat dans la société française pour favoriser les initiatives diplomatiques de la France, dont il espère qu’elles pourraient jouer un rôle dans la résolution du conflit. Pourtant, si les discours médiatiques et gouvernementaux ont sensiblement évolué, jusqu’à ce que le témoignage de Jean-Pierre Filiu puisse aujourd’hui recevoir l’attention qu’il mérite, c’est aussi grâce aux mobilisations civiles qui ont su se situer à contre-courant des positions du gouvernement français et du « soutien inconditionnel » à Israël d’abord exprimé. En outre, rappelons que si les discours publics ont sensiblement changé, les armes n’ont pas cessé d’être envoyées de France vers Israël malgré les condamnations verbales. Les accords économiques n’ont pas été rompus et des mesures concrètes sanctionnant l’occupation et les crimes israéliens sont encore attendues.
Vivian Petit
