Alessandro Manzoni — Commune

Les logiques de la croyance : actualité d’Alessandro Manzoni

Bien avant l’invention des réseaux sociaux, Alessandro Manzoni (1785-1873) interrogeait les ravages de la rumeur, des préjugés collectifs et de la crédulité en temps de crise. En relisant Les Fiancés, Jean-Michel Galano montre comment ce roman du XIXe siècle pense déjà la fabrication du faux.

Force d’inertie des préjugés, dynamiques malsaines des peurs et des rumeurs, propagation des fake news, création de « faits alternatifs », désignation et stigmatisation de boucs émissaires : notre époque n’a rien inventé, si ce n’est la sophistication et la puissance accrue des techniques de communication rendant plus redoutables ces obstacles à la rationalité. Or on trouve dans le grand roman de Manzoni Les Fiancés les éléments d’une réflexion sur les formes, les causes et les effets des peurs irrationnelles (pour autant que cette expression ne soit pas un pléonasme).

Bien avant Bachelard, et dans un contexte radicalement différent, celui de la politique et non celui de l’explication scientifique, Manzoni, confronté à la misère de son temps, donne à voir les raisons de l’irrationnel et les logiques de ce que nous appelons sans doute trop facilement la folie. Chez lui, la gloire du romancier patriote a quelque peu éclipsé l’observateur avisé et subtil des passions qui forment et déforment l’opinion publique.

Un roman politique avec un contenu théorique

Le roman de Manzoni, écrit en 1825 et publié sous sa forme définitive en 1842, est une œuvre majeure à plus d’un titre : elle exprime, tout autant que la musique de Verdi, l’esprit du Risorgimento. Elle constitue le « roman national » de l’Italie, avec l’affirmation d’une fierté et d’une identité populaire qui, tout en restant imprégnée de catholicisme, est déjà différenciée par rapport à l’Eglise et bientôt en recherche de nouvelles structures étatiques. Se donnant la forme d’un roman historique, l’un des premiers de son espèce, sérieusement et richement documenté, c’est aussi une œuvre politique, qui n’évoque la Lombardie de 1630 sous le joug espagnol que pour appeler à la révolte contre l’occupation autrichienne – appel qui sera entendu.

Mais elle contient aussi une riche réflexion sur les mécanismes de la croyance et de la crédulité ou plutôt, pour citer Manzoni lui-même, « à quel point l’enchaînement raisonnable et ordonné d’idées peut être bouleversé par un autre enchaînement qui se jette au travers » (p.691). Cette mise en évidence d’un « ordre des passions » antithétique avec ce que la tradition cartésienne nous a appris à désigner comme « l’ordre des raisons » nous semble signaler chez Manzoni, par ailleurs catholique de forte conviction, une analyse des causes de la croyance tout aussi puissante de celle qu’on peut trouver chez Hume, et – malheureusement – d’une grande actualité pour nous. Le confinement que nous avons connu il y a deux ans a réactivé des fantasmes et des terreurs qui semblent la répétition, sinon le bégaiement, de la situation décrite par Manzoni.

Il nous paraît dès lors pertinent de chercher à saisir les mécanismes de la crédulité ainsi que la psychologie et la sociologie de la croyance à une époque où ses voies de propagation étaient plus rudimentaires, moins nombreuses et de ce fait plus visibles qu’elles ne le sont devenues depuis. Nous laisserons donc de côté, autant que possible, les aspects strictement littéraires des « Fiancés ». « Autant que possible », car dans un roman et qui plus est un roman de cette nature, tout est lié. De fait, l’immense richesse littéraire, historique et politique du chef d’œuvre de Manzoni nous semble avoir quelque peu occulté sa portée proprement philosophique. À quoi s’ajoute, pour le public français, le fait que Manzoni, neveu du grand juriste Beccaria, Parisien pendant des années et très introduit dans des milieux intellectuels directement héritiers des Lumières, soit demeuré un catholique fervent et même prosélyte. Il coche, si l’on ose dire, des cases contradictoires. Sa réflexion sur les mécanismes de la croyance n’en a que plus d’originalité.

Nécessité et difficulté de la critique

Cherchant à faire œuvre non seulement de romancier, mais aussi d’historien, Manzoni se trouve en ce qui concerne le récit de la grande peste de Milan (1629-1631) confronté à des problèmes de documentation qui d’emblée interpellent son sens critique. Il faut prendre au sérieux les considérations méthodologiques de l’auteur, confronté à des sources de qualité inégale : « Parmi les nombreuses relations du temps, il n’en est aucune qui suffise à en donner une idée un peu distincte et ordonnée, comme il n’en est aucune qui ne puisse aider à les former. Chacune (…) omet des faits essentiels qui sont recueillis en d’autres (…). Pas un écrivain postérieur ne s’est proposé d’examiner ni de confronter ces mémoires pour en tirer une série d’événements bien enchaînés, une histoire de cette peste. C’est pourquoi l’idée que l’on s’en fait en général doit être nécessairement fort incertaine, et un peu confuse : une idée indéterminée de grands maux et de grandes erreurs (…), une idée composée de jugements plus que de faits, de quelques faits dispersés, assez souvent séparés des circonstances les plus caractéristiques, sans distinction de temps, autrement dit, sans l’intelligence des causes et des effets, du cours des choses et de leur progression » (ch. XXXI, pp.652-3).

Ce texte, empreint d’un certain optimisme méthodologique (il ne sera pas impossible de « former une idée juste ») est précieux du point de vue philosophique en ceci qu’il esquisse une analyse de l’idée confuse et, par voie de conséquence, de la confusion des esprits, dont on verra qu’elle n’est pas sans conséquences pratiques. Car si des chroniqueurs, lettrés et souvent bons observateurs de certains détails, ont pu échouer à se faire une idée globale de l’événement et se sont contredits les uns les autres, à plus forte raison des populations ignorantes et mal informées ont pu dès le début s’en former une idée totalement fausse. Or une idée fausse n’est pas un néant d’idée, c’est un mythe, et il est des mythes extrêmement puissants, producteurs d’effets politiques considérables. Mélanger les faits et les jugements, c’est croire et non plus observer. Le présent du fait, c’est le vécu, mais le présent du jugement, c’est souvent le préjugé. Comme on le verra, la « confusion » n’est pas, au niveau de la foule, d’ordre intellectuel : elle se traduit par des réactions pathologiques : sidération silencieuse ou explosions violentes, qui sont un phénomène politique à part entière.

Causes, formes et conséquences de la croyance dite « absurde »

L’évocation de la grande peste qui frappa Milan en 1630 et décima sa population occupe la dernière partie du roman de Manzoni. Mais les malheurs du temps sont présents dès le début du récit. Les populations pauvres et laborieuses sont perpétuellement à la merci des exactions et des spoliations seigneuriales, et les puissants se servent de leurs hommes de main, les bravi, pour faire régner la terreur et l’arbitraire dans les campagnes. Les structures d’Etat sont inexistantes. Seule l’Eglise catholique dispose de moyens matériels, qui sont surtout d’ordre logistique, et d’une réelle autorité. Mais beaucoup de dignitaires composent honteusement avec les puissants et de nombreux curés, à l’image du pittoresque et pitoyable Don Abbondio, courbent l’échine. Dans les villes, la situation est un peu différente : il existe une force publique qui, bien que gangrenée par la corruption, surveille les entrées et assure un semblant d’ordre. Obligés de fuir leur village natal et de se séparer, les deux fiancés cherchent protection, Lucia dans un couvent, Renzo dans cette grande cité où règne un relatif anonymat. Renzo, quoique illettré, est un ouvrier qualifié, fileur aux compétences reconnues, il sait qu’il peut trouver du travail. Mais il arrive dans une cité en panique, où la faim fait des ravages et dérègle les esprits. Ignorant des causes mais observateur attentif, Renzo assiste au spectacle étrange de gens ordinaires dont les circonstances ont fait des pillards : « Renzo commençait à s’y retrouver : il arrivait par un jour de conquête populaire, à savoir que chacun se servait selon son envie et sa force, en payant par des coups. » (ch. XI, p.293).

La violence, la prédation, les réactions de haine et de crédulité, ne sont pas consubstantielles à on ne sait quelle nature humaine. Ce sont d’abord des réactions pathologiques à la rupture d’un ordre social et, comme cela est clairement dit ici, d’un ordre économique. La famine et la peste, tout comme les exactions de certains seigneurs et de leurs hommes de main dévastent le milieu dans lequel la masse des citoyens arrivait jusqu’alors à vivre. Des choix politiques ou économiques aberrants (et le laxisme du laisser-faire est lui aussi un choix, un choix par défaut) sont parties intégrantes des calamités qu’ils engendrent. L’opinion a raison de penser qu’il y a des causes à la faim, aux guerres, à la peste. La réaction pathologique est en ce sens signe de santé, même si elle s’en tient au niveau de ce que Spinoza appellerait la connaissance par les effets, et se trompe sur les causes véritables. Le comportement absurde de la foule en colère, qui saccage puis démolit une boulangerie sous les yeux effarés de Renzo, n’est pas référé à une « méchanceté » intrinsèque aux humains, mais à une désorganisation de la société qui remplace un peuple de citoyens par une foule aux réflexes de meute. C’est pourquoi, la pénurie s’aggravant et devenant famine, l’agressivité de la foule s’étiole et laissera la place à une pathétique résignation, un affaiblissement physique qui rendra les corps plus vulnérables à la maladie, et les esprits plus crédules.

Dans cette Lombardie du XVIIe siècle, la religion apparaît aux masses, quand elles sont encore en état de raisonner, comme l’unique recours contre la pandémie. De fait, Manzoni décrit au chapitre XXXII comment l’opinion populaire finit par obtenir l’organisation d’une procession, laquelle va s’avérer être un puissant vecteur de propagation de la pandémie. « Et voici que le lendemain, alors même que régnait partout cette présomptueuse confiance et chez beaucoup jusqu’à une fanatique assurance que la procession devait avoir coupé court à la peste, le nombre de morts augmenta chez les gens de toutes conditions, dans toutes les parties de la ville, en tel excès, par un ressaut tellement soudain, qu’il n’y eut personne qui n’en vît la cause, ou l’occasion, dans la procession même. Mais, force admirable, et affreuse, d’un préjugé commun ! Ce n’est pas au rassemblement de tant de gens, et si prolongé, ce n’est pas à l’infinie multiplication des contacts fortuits, que l’on attribuait le plus d’effet ; on l’attribuait à la facilité qu’auraient trouvée les graisseurs d’exercer en grand leur dessein barbare. » (p.680) « La plus grande force en ce monde, c’est la force d’inertie », dira plus tard Engels. De fait, la force d’inertie du préjugé est aussi une force agissante, qui en l’affaire aura raison comme on l’a vu des réticences pourtant fondées du prudent et vertueux cardinal Frédéric Borromée, qui a fini par céder à la pression et a autorisé la procession.

Manzoni avait noté ce fait dans les lignes précédant le texte que nous venons de citer : « Frédéric hésita quelque temps, tâcha de les convaincre ; c’est tout ce que peut le bon sens d’un homme contre la force des temps et l’insistance d’une multitude. En cet état des opinions (…) il n’est pas difficile de comprendre comme ses bonnes raisons purent être, jusque dans son propre esprit, vaincues par les mauvaises raisons des autres » (p.677). La force du préjugé vient en effet d’abord de ce qu’il est chose collective, partagée, qu’il est l’expression mentale dont le nombre est l’expression physique. « N’ayant pu faire que la justice soit forte, on a voulu que la force soit juste », dit à peu près Pascal. Le cardinal Frédéric fait l’expérience, jusque dans l’intimité de son for intérieur, que la conscience est chose sociale, soumise à la loi du nombre. Le nombre, c’est la quantité qui fait fléchir la qualité.

Il y a dans toute l’œuvre de Manzoni une interrogation sur cette force des préjugés. Cette force a de multiples causes. Il faut faire la part des habitudes mentales dont il est dur de se départir : passer de la notion vulgaire de cause à celle de loi exige une mutation cognitive qui n’a rien de spontané, et cela pose le problème politique de l’accès au savoir. On peut aussi évoquer la difficulté d’imaginer l’efficience d’agents invisibles et pourtant matériels, en dehors de quelques substances auréolées de magie, tels les poisons et les remèdes. Mais il faut surtout mesurer le poids de toute une tradition de morale religieuse judéo-chrétienne, qui cherche à l’origine du mal non pas un agent causal objectif mais une volonté subjective. Il est singulier de voir le très fervent catholique qu’est Manzoni dénoncer par anticipation ce que nous appelons aujourd’hui le complotisme, et cet esprit critique qui, tout en épargnant le dogme, ne ménage pas les hiérarchies ecclésiales, n’est pas étranger à l’esprit général du Risorgimento.

La défaillance des élites intellectuelles

Il n’y a pas que la loi du nombre et l’ignorance pour rendre compte des égarements superstitieux. Manzoni est l’un des premiers à remarquer que les intellectuels et autres gens instruits sont tout aussi exposés que les autres aux fausses interprétations et à la crédulité superstitieuse. Par l’autorité qu’ils ont acquise dans la société, ils sont de redoutables vecteurs de propagation des idées fausses. Il n’est pas exclu que, notamment pendant ses séjours dans les cercles intellectuels parisiens, il ait eu à connaître de ces « chrétiens sans église » étudiés par Leszek Kolakovski , qui aux XVIIe et au XVIIIe siècle étaient apparus sporadiquement un peu partout en Europe, et avaient entraîné dans des sectes en général éphémères un certain nombre d’esprits pourtant formés au rationalisme et parfois très savants. Quoi qu’il en soit, Manzoni prend acte de cette espèce de trahison des clercs dans laquelle il voit non pas, comme Kolakovski, un renoncement délibéré à la raison, mais plus simplement un manque de rigueur et un signe de paresse d’esprit. « Des inventions du vulgaire, les gens instruits prenaient ce qui pouvait s’accommoder avec leurs idées ; des inventions des gens instruits, le vulgaire prenait ce qu’il en pouvait comprendre, et comme il le pouvait, et du tout se formait un amas énorme et confus de folie publique. » (p.690)

Manzoni, qui a peut-être connu les Pensées sur la comète de Pierre Bayle, ne manque pas de signaler non seulement les erreurs des doctes, mais leurs errements, l’exemple le plus criant (et sur lequel on reviendra) étant certes donné par Don Ferrante, époux de la dévote Dame Praxitèle, qui jusqu’au bout préférera ignorer les faits plutôt que de mettre en doute son faux savoir astrologique. Mais à côté de cet exemple caricatural, il y a plus bizarre et plus dérangeant encore, ainsi ce médecin Tadino, qui avait prédit l’arrivée de la peste, compris et expliqué qu’elle se transmettait par contact qui fait preuve d’une remarquable lucidité, pour après cautionner les explications délirantes attribuant la propagation de la peste aux « onctions des graisseurs ». Et Manzoni de commenter avec ces mots déjà cités par nous en introduction : « S’il avait été le seul à raisonner de la sorte, il faudrait dire qu’il avait l’esprit bizarre, ou plutôt il n’y aurait pas de raison d’en parler, mais comme ils étaient beaucoup (si ce n’est tous), cela se rapporte à l’histoire de l’esprit humain, et donne l’occasion d’observer à quel point un enchaînement ordonné et raisonnable d’idées peut être bouleversé par un autre enchaînement, qui se jette au travers. » (p.691). « Histoire de l’esprit humain » est ici bien entendu à prendre au sens de l’histoire naturelle, description de formes et de fonctionnements présents dans la nature, mais dont les normes ne sont pas d’ordre rationnel. Les êtres humains ont une part d’irrationalité qui les apparente aux espèces naturelles.

Deux mésaventures significatives

Ce qui arrive à Renzo peut être lu comme une contre-épreuve des considérations qui précèdent. Parti à la recherche de sa fiancée Lucia dans une ville transformée en un gigantesque charnier et où les survivants, quand ils ne se terrent pas chez eux, sombrent dans le délire de la persécution, le jeune homme va être confronté brutalement à l’irrationnel. La première des deux mésaventures de Renzo est peut-être la plus éclairante en ce qui concerne ce qu’il faut bien appeler la logique du délire. Délire interprétatif, où la force du fantasme se superpose à la perception du réel. Ainsi ce passant vers qui il se dirige pour demander son chemin : « Lequel avait vu cet étranger qui s’avançait, et le toisait de loin, tout en marchant, d’un regard soupçonneux ; et d’autant plus, lorsqu’il s’aperçut qu’au lieu de passer son chemin, il venait à sa rencontre. Renzo, lorsqu’il fut assez près, ôta son chapeau, en montagnard fort civilisé qu’il était, et le tenant dans sa main gauche, il mit l’autre main dans la coiffe et se dirigea plus franchement vers l’inconnu. Mais celui-ci, roulant des yeux effrayés, fit un pas en arrière, et leva une canne noueuse, dont il tourna la pointe, qui était de fer, vers la taille de Renzo… » (p.721).

La fausse interprétation se nourrit d’une perception exacte des gestes faits par Renzo, mais dans un contexte de peur, ces gestes ne sont plus référés aux comportements coutumiers de politesse, mais à un imaginaire d’agression et de persécution. D’où une théâtralité de la réaction, théâtralité amplifiée dans le récit ultérieur que l’homme en fera : « … Une fois chez lui, il raconta que l’avait abordé un graisseur d’un air humble et doux, avec un visage d’infâme imposteur, la petite boîte d’onguent, ou le sachet de poudre – il ne savait au juste – à la main, sous la calotte de son chapeau, pour lui faire le coup, mais qu’il avait su l’éloigner. (…) « Seul à seul, j’ai dû me contenter de lui faire peur, sans m’exposer à cette calamité, parce qu’un peu de poudre est vite jeté, et ces gens y ont une adresse particulière, et puis ils ont le Diable de leur côté. A cette heure, il doit tourner dans Milan. Qui sait quels ravages il peut faire. » Et tant qu’il vécut, c’est-à-dire beaucoup d’années, toutes les fois qu’on parlait de graisseurs, il répétait son histoire, et il ajoutait ; « que ceux qui soutiennent encore que ce n’était pas vrai ne viennent pas me le dire, parce que ces choses-là, il faut les avoir vues ! » (p. 722).

Pas de forfanterie chez cet homme, pas d’embellissement de la réalité non plus. Et pourtant il s’enfonce dans son erreur. Les mêmes faits peuvent être insérés dans des enchaînements logiques exclusifs les uns des autres sans être déformés par la mémoire. Surtout, la cohérence d’un raisonnement en fonde la crédibilité pour celui qui le tient. Mais un enchaînement logique n’est pas forcément, loin de là, un enchaînement rationnel. On a envie d’évoquer la physique des Stoïciens : il y a les corps et les incorporels, l’homme a vu le signifiant, il n’a pas compris le signifié. L’exactitude de la perception ne garantit pas celle de l’interprétation. Manzoni en tire certes un effet comique, mais surtout matière à ironie au sens ancien du terme.

La seconde mésaventure est en partie la répétition de la première, mais en partie seulement : basée elle aussi sur un quiproquo typique de la commedia dell’arte, où une coïncidence imprévisible entraîne des conséquences en cascade, elle fait intervenir cette fois-ci la sauvagerie de la foule. Renzo vient enfin de trouver la maison dans laquelle est censée se trouver sa fiancée Lucia, dont il est sans nouvelles depuis des semaines et dont il ne sait pas si elle est toujours vivante. Plein d’une appréhension bien compréhensible, il saisit le heurtoir, le tient en suspens un instant et pendant ce bref instant le presse dans ses mains, faisant exactement le geste de quelqu’un qui l’enduirait d’une substance graisseuse ou poudreuse. Pour lui, le moment est solennel : « Il le tient en suspens comme dans une urne d’où il dît tirer le billet qui décidera de sa vie ou de sa mort. À la fin, il lève le heurtoir et frappe un coup résolu. » (p.735). Ayant reçu d’une femme une réponse sèche l’informant que Lucia a la peste et a été emmenée au lazaret, Renzo saisit à nouveau le heurtoir pour obtenir plus de détails. C’est alors qu’il voit à proximité une femme décharnée qui le regarde avec horreur et finit par ameuter la foule contre le supposé graisseur. « Aux glapissements de la vieille, des gens arrivaient de ci, de là, non certes la foule que dans un cas semblable il y aurait eu trois mois auparavant, mais plus qu’assez pour avoir raison d’un homme seul. (…) Devant lui la rue était toujours libre, mais derrière ses épaules il entendait ses poursuivants et, plus fort que le bruit de leur course, ce cri infamant : « Sus ! Sus au graisseur ! » (p.736). Ce qui sauvera Renzo, c’est l’arrivée opportune d’un convoi chargé de cadavres sur lequel il saute. « Il vint à l’esprit de Renzo que ce qui faisait la terreur de tant d’autres pouvait être pour lui le salut ».

Dans ce roman de formation qu’est aussi Les Fiancés, Renzo apprend à dissimuler ; les monatti, effrayants croque-morts jubilant de transporter les cadavres de ces gens qui ne valent rien que quand ils sont morts », le prennent pour un graisseur et le félicitent, sans qu’il s’avise de les détromper. « Va, pauvre petit graisseur, ce n’est pas toi qui va finir Milan », soupire l’un des moratti quand Renzo se sépare du triste convoi. La leçon est claire : le courage et l’ingéniosité sont bien des conditions nécessaires à la survie en ce monde déréglé, mais ils ne suffisent pas. Renzo, qui dans toute la première partie du roman s’est montré énergique et plein de ressources, a aussi péché par imprudence, notamment par trop de franchise. Désormais, il saura composer avec les croyances et même la folie des autres pour préserver non seulement sa vie mais celle de sa famille à venir.

Un ordre naturel qui défie l’ordre humain

La peste n’est pas comme un tremblement de terre : elle est au croisement de deux séries causales hétérogènes, celle des déterminismes naturels et celle des décisions ou des non-décisions dont ceux qui ont le pouvoir portent la responsabilité. La peste est une maladie qu’on ne sait pas soigner à l’époque, mais son arrivée et sa propagation étaient non seulement prévisibles, mais attendues. Les déplacements d’armées et donc les décisions politiques d’entrer en guerre sont les causes occasionnelles de calamités réelles et impossibles à gérer. Des politiques de domination et d’expansion sont à l’origine d’enchaînements naturels que nul ne maîtrise, mais qui ont leur logique, logique darwinienne de l’élimination des faibles et de la prédation sans limite. Et en définitive, ces deux logiques se rejoignent : la mauvaise politique, celle qui laisse les plus forts imposer leur loi, fait régresser l’humanité vers la sauvagerie des espèces naturelles. Rien n’en témoigne mieux que la page célèbre sur « la vigne de Renzo » (ch. XXXIII) : après une absence de deux ans en raison de la fuite à laquelle il a été contraint et des conséquences de la peste, Renzo retourne clandestinement dans son village et jette en passant un coup d’œil à sa vigne dévastée. Manzoni décrit en détail, avec un lyrisme qui ne va pas sans malice, les différentes espèces végétales qui ont envahi le terrain. Mais il y a une leçon politique ou tout au moins morale derrière cette virtuosité. « (…) Tout ce que l’on voyait était chose venue en son absence ( …) Certes, la faim et le froid ont amené plusieurs villageois à couper ou à arracher ses arbres fruitiers. Malgré tout on voyait çà et là des vestiges de l’ancienne culture » et même quelques rejetons, mais « au hasard, étouffés par une nouvelle génération diverse et drue d’espèces nées et grandies sans que l’homme y eut mis la main. C’était un menu peuple d’orties, de fougères, d’ivraies, de chiendent, d’asérine, de folle avoine, d’amarante verte, de pissenlits, de panic sauvage et d’autres plantes de la même sorte, de celles, j’entends, dont le paysan de tout pays a fait, à sa manière, une seule et grande classe, en les nommant « mauvaises herbes » ou quelque chose de semblable. » (p.713)

Malgré tout ce que cela signifie de triste pour Renzo, la profusion, l’exubérance de la nature livrée à elle-même est décrite avec une sorte de tendresse et même d’admiration. À ce foisonnement divers de la nature qui reprend ses droits s’oppose, de façon universelle (« le paysan de tout pays ») la rigueur d’une catégorisation humaine fondée sur l’utile et le nuisible, donc sur des normes qui n’ont rien à voir avec la liberté naturelle. Il y a plus : à mieux y regarder, cette liberté est aussi une concurrence impitoyable, une vitalité confuse et sans harmonie. On peut y accorder, ou non, une valeur esthétique, en faire une occasion de rêverie. Il est sûr que ces « beautés libres de la nature » ne sont assujetties à aucun concept, pour reprendre la terminologie kantienne ! Mais la vigne de Renzo, c’était son instrument de travail, son lieu et son moyen de vie, au sens non pas d’une survie, mais d’une vie sociale et humaine. La vigne de Renzo est en définitive le paradigme d’une société livrée au bon plaisir de chacun. « … C’était un fouillis de tiges, qui luttaient pour se hausser les unes au-dessus des autres, ou pour se déplacer en rampant sur le sol, qui se disputaient la place, en somme, de toutes les façons. (…) Parmi ce menu peuple, d’autres plantes, plus notables, plus éclatantes, mais non meilleures, pour la plupart du moins (…) Là, une quantité de menus liserons grimpant et s’enroulant aux nouveaux rejetons du mûrier, les avaient entièrement recouverts de leurs feuilles paresseuses, et y suspendaient, de haut en bas, leurs clochettes candides et délicates ; ici, une courge sauvage, avec ses fruits vermeils, s’était enlacée aux nouveaux ceps d’une vigne, laquelle, ayant cherché en vain plus ferme soutien, lui avait attaché ses vrilles en retour, et mêlant leurs faibles tiges, leurs feuilles peu différentes, elles s’entraînaient mutuellement vers le bas, comme cela arrive souvent aux faibles qui se prennent l’un l’autre pour appui. » (pp.713-4)

Ce texte est beaucoup plus qu’un morceau de bravoure. La nature débridée est la métaphore de la cité livrée à la loi du plus fort : débauche, accaparement, parasitisme. Alors que d’autres, Hobbes notamment, et bientôt Darwin, évoquent la lutte pour la vie en insistant sur le temps court, celui de la violence ouverte et de la prédation, Manzoni souligne les formes apparemment douces et les processus « paresseux », invisibles à l’œil nu, que prennent les empiètements, les envahissements et les déclassements. Une cour royale, avec ses étalages d’élégances et sa férocité latente, peut et doit être pensée sur le modèle de la vigne de Renzo.

Un rationalisme critique en chantier

À la fin du roman, deux exemples d’argumentation fausse nous sont donnés : les raisonnements de l’astrologue Dom Ferrante contre la peste, et ceux du curé Dom Abbondio pour éviter d’avoir à célébrer le mariage des fiancés. Ils constituent deux extrêmes, les deux pôles opposés d’une même errance doctrinale. D’un côté, la scolastique rigide de l’astrologue, qui préfère nier la contagion que de remettre en cause si peu que ce soit le système de classification lointainement hérité d’Aristote. De l’autre, la dialectique hautement sophistique du curé, qui fait argument de tout avec une parfaite mauvaise foi, et se dérobe comme une anguille devant ses responsabilités. Dialectique totalement pragmatiste, au seul service de l’intérêt personnel. L’un comme l’autre refuse le réel au nom d’un virtuel imaginé, et le réel finit par les rattraper rudement, que ce soit sous la forme de la mort ou sous celle de la loi. Encore faut-il que des institutions permettant ce rappel au réel social existent et fonctionnent.

À cette double misère théorique dont la vie réelle, et notamment celle des pauvres qui travaillent, constitue toujours à la longue une réfutation de fait, Manzoni n’oppose pas une théorie nouvelle, mais une critique et une alliance. Sa critique se fait par la mise en évidence des ressorts psychologiques et sociaux sur lesquels s’appuient la croyance et la superstition. La dénonciation qu’il en fait, centrée sur la dimension politique, ne le cède en rien aux philosophes français et anglais des Lumières, qu’il connaissait par ailleurs. Mais elle se fait au profit d’un catholicisme renouvelé, à la fois respectueux du message évangélique et défiant à l’égard des hiérarchies, tant ecclésiales que politiques. D’où la justification de cette alliance qui est en train de se faire entre la partie saine de l’Eglise et la partie saine du peuple, qui est porteur, plus ou moins consciemment, de ce qu’il y a de toujours vivant dans le message chrétien.

L’esprit du Risorgimento n’est pas directement celui d’une laïcisation, mais de la réappropriation d’un héritage culturel et civique par le monde du travail et de la jeunesse. Réappropriation riche de contradictions à venir, et l’histoire ultérieure de l’Italie l’a bien montré. Pour nous, l’actualité de Manzoni est réelle. Confrontés à la prolifération d’images et de récits aussi séduisants que trompeurs, nous assistons aussi à des phénomènes de groupe très hétérogènes entre eux, accélérés, voire créés par les réseaux sociaux, secouent épisodiquement plusieurs endroits du monde, des Etats-Unis à la France en passant par les pays arabes et le Brésil. Si certains peuvent être appréciés positivement pour leur « horizontalité » il n’en reste pas moins que des « lynchages », qui ne sont pas toujours destinés à rester virtuels, ont lieu quotidiennement sur la Toile. L’esprit critique est alors plus que jamais requis. Manzoni, il y aura bientôt deux siècles, nous en a donné un intéressant exemple, avec son mélange très singulier, et à vrai dire très inactuel, d’humour et d’empathie.

Jean-Michel Galano

Cet article a également été publié dans la revue La Pensée.