L’Harmonie selon Joyce DiDonato

À Marie Lambert-Le Bihan

Comment parler d’une artiste — Joyce DiDonato — dont chaque création (spectacle, enregistrement, concert ou opéra) est à la fois le résultat d’une exigence intellectuelle et l’épanouissement d’une émotion à partager ?

À l’occasion du récital le 3 juillet  de la mezzo soprano américaine1 au prestigieux festival de Peralada (Catalogne) — nous y étions —, nous voulons évoquer cette chanteuse lyrique admirée entre toutes. Pour cet hommage, nous avons d’abord demandé une contribution écrite à Marie Lambert-Le Bihan2 qui a côtoyé la chanteuse pendant des mois pour élaborer Eden, un spectacle-récital singulier. Sans rien savoir du propos qui entourerait son texte, elle a accepté de nous livrer une contribution. Elle dessine une femme irradiante, ferme dans son projet, ouverte sur l’humain et un chef d’équipe qui au delà des miracles d’une voix et d’une interprétation, est un bourreau de travail, chaleureux, exigeant et empathique. C’est DiDonato du côté de la scène. Le second volet du diptyque, au lyrisme assumé, présentera entre premiers souvenirs et expérience immédiate Joyce du côté du spectateur.

DiDonato côté scène

Le spectacle ambitieux et tonique intitulé Eden a voyagé de 2022 à 2024 à travers le monde dans quelque cinquante villes d’Europe, d’Amérique, au Moyen Orient, en Asie et poursuivra son périple dans les mois qui viennent. La metteure en scène française Marie Lambert-Le Bihan a conçu le dispositif scénique dont les transformations construisent l’architecture et le cheminement d’Eden. Ce projet casse les codes du concert classique traditionnel en mêlant chant, musique, arts de la scène, présence renouvelée à chaque étape de la tournée de chœurs d’enfants locaux préparés en amont par leurs professeurs. À travers quatre siècles de musique, de Haendel à  Charles Ives, l’engagement écologique, quasi militant,  fonde une expérience spirituelle. Il propose une réflexion sur l’harmonie enfuie entre l’Homme et la Terre,  à la recherche d’un Eden perdu. La scénographe livre son témoignage sur cette collaboration saluée par tous. Elle  y dessine non la silhouette d’une Diva inaccessible, mais une professionnelle exigeante, sûre de son projet, mais s’adaptant à chaque scène, à chaque public et recherchant la fertile adhésion au projet commun de tous les membres de l’équipe artistique.

« Joyce aime créer dans la joie en  s’appuyant sur des échanges approfondis entre des équipes soudées auxquelles elle expose sa démarche artistique avec précision. Elle a noué, depuis plusieurs projets communs, une grande complicité musicale avec le chef Maxim Emelyanychev et avec Giulio D’Alessio, directeur artistique du Pomo d’Oro : sur EDEN il fallait arriver à mélanger, unifier et cimenter Copland, Ives, Gluck, Mahler, tout cela sur instruments d’époque. La conception a eu lieu principalement pendant les confinements, on se voyait en visio, avec les saisons qui passaient en arrière-plan. La création a eu lieu à Bruxelles, à Bozar. Tous masqués mais si heureux de se retrouver après plusieurs mois de préparation.

Sur EDEN, l’enjeu émotionnel s’est avéré très fort avec les enfants : ils avaient été préparés par leurs enseignants et encadrants, et nous les rencontrions quelques heures avant le concert. Joyce s’est très impliquée pour les mettre à l’aise et les motiver. On sent qu’elle fait de la musique depuis l’enfance, qu’elle a trouvé une adéquation parfaite entre sa vie intérieure et sa pratique musicale. J’ai suivi la première phase de tournée et d’un lieu à l’autre il fallait adapter de nombreux détails du spectacle, dialoguer et décider rapidement : Joyce pour cela est très patiente, très pro. Et souvent avec beaucoup d’humour. 

Pour que le fil narratif reste limpide, nous avons travaillé les surtitres avec soin. C’était très important pour nous deux, ainsi que le dosage entre ce qui était joué et ce qui était énoncé. L’espace scénique étant très ramassé, on voulait que tout semble facile et léger mais c’était parfois périlleux ! Sur les plateaux les plus petits (Concertgebouw par exemple), nous devions relever un vrai défi pratique. Tandis que dans les salles les plus grandes (Carnegie Hall par exemple) il fallait se recentrer pour créer de l’intimité. Ça paraît facile, mais il faut toujours savoir doser l’expression scénique, l’échelle de jeu, l’amplitude qu’on souhaite donner aux accents dramatiques. 

Dans le spectacle, nous vivions des moments de grâce, notamment le poème d’Emily Dickinson [Nature, the gentlest mother] mis en musique par Copland : les musiciens ont accepté de travailler dans la fumée, dans les lumières qui bougeaient, mais en expliquant les enjeux, on obtient beaucoup ! Joyce aime les instrumentistes, les sonorités de chacun, elle a souhaité mettre des collaborateurs en valeur. L’expérience s’est révélée exaltante.

Je retiens de Joyce son grand sens du théâtre, de l’articulation d’un spectacle, sa capacité à créer des moments suspendus. C’est grâce à son charisme et son talent bien sûr, mais aussi parce qu’en tant qu’artiste, elle croit aux bienfaits de la musique, elle donne du sens à son travail, elle cherche sincèrement l’inédit et la poésie »

Marie Lambert-Le Bihan

Joyce côté salle

Ce fut comme une apparition. Vêtue d’une éblouissante robe, carmin, fuchsia, rose incarnat, aux moirures embrasées, la cantatrice, sourire aux lèvres, s’emparait de la scène. Nous ignorions alors que la parure serait l’écrin de son chant, feu, flamme et femme. Plus qu’un écrin, une métaphore, ce qui du récital resterait gravé dans nos mémoires, foyer lumineux de l’émotion intacte. C’était pour nous en mars 2013. Nous étions venus l’attendre, admirateurs depuis un lustre de ses concerts et opéras, de ses Rossini, de ses Haendel, de ses Mozart, captivés  par une voix de mezzo charnelle, elle aussi moirée, elle aussi ardente. Douze ans plus tard, fidèles au rendez-vous, nous voici dans l’église du Carmen de Peralada, encore saturée de chaleur après une brûlante journée catalane. On pardonnera ces émois de midinette, ces moiteurs de groupies,  ces clichés et clins d’œil subliminaux. La rencontre avec une grande artiste ne souffre pas la tiédeur et pourquoi taire l’émotion ? Le programme promet Rossini, Haendel, Mozart — références absolues de son répertoire — mais déploie l’éventail à Haydn, Mahler (Alma, l’épouse, non Gustav), Debussy et Bizet. Déjà nous nous prenons à espérer des bis, tels un standard américain ou à une mélodie de Berlioz.  

Dans l’attente fiévreuse, nous nous remémorons les autres rencontres musicales, enregistrements, vidéos d’opéras, récitals. D’abord cet Eden arborescent, ouvert aux frondaisons, à la recherche du cercle parfait, illuminé d’harmonies et de voix d’enfants fascinés par la chanteuse. Et ces nobles Troyens de Berlioz en version concert, épopée lyrique de rêve et de référence à Strasbourg : la Reine de Carthage abandonnée aurait désormais la voix de Joyce et ses adieux au monde feraient frissonner autant sans doute que ceux de Régine Crespin, la Didon de toujours. On songe aussi à ces compositeurs inconnus, dont elle osait retrouver les splendeurs baroques dans le Drama Queens, opéra lui-même dont les héroïnes passionnées et bouleversées faisaient  ressusciter les désirs et les douleurs, les fièvres et les pulsions. Et le plus rare Great Scott qui rappelle combien Joyce cherche continûment  à promouvoir les musiciens contemporains de son pays (Jake Heggie sur un livret du célèbre dramaturge Terence McNally, créé à Dallas en octobre 2015). Combien était subtil et hilarant le jeu avec les codes du genre et les préjugés sur les divas. Comment ne pas évoquer la grâce de ce récital à deux, Joyce & Tony, où DiDonato et Pappano (Antonio), pour la circonstance pianiste complice, parcouraient plusieurs siècles de musique et se plaisaient à interpréter la musique populaire américaine si mêlée ? Le dessin de couverture, notes du piano volant comme des éclats de rire et bijoux scintillants d’une Castafiore à la taille fine jouaient la carte de l’humour. Nous n’oublions pas In war and Peace, enregistrement promu lors d’une tournée internationale : le projet était né suite aux attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Joyce justifiait ainsi sa démarche, toujours en alerte : « En tant qu’artiste, vous n’arriverez jamais à une destination fixe. C’est la gloire et la récompense de s’efforcer de maîtriser votre métier et de vous engager sur la voie de la curiosité et de l’imagination, tout en étant infatigable dans votre poursuite de quelque chose de plus grand que vous-même ». C’est par les arias de Haendel, Purcell, Monteverdi, Gesualdo… et Arvo Pärt que se construisait ce manifeste contre la violence et la guerre.

Et la voici ce soir dans  l’église de la cité médiévale où nous sommes venus partager le bonheur d’être ensemble, les frissons d’une de ces Nuits d’été qu’elle a si bien chantées. Habillée de lune pour les mélodies, de rubis pour les airs d’opéras, elle fait de chaque lied, de chaque situation, le lieu d’une émotion. La moindre inflexion de la voix, le choix des couleurs de la palette sonore, le port, le visage, le sourire ou la contraction du visage créent pour chaque poème un personnage différent. Le texte n’est pas seulement magnifiquement distillé — tant en allemand qu’en français, en italien ou en anglais —, il devient le support, le scénario d’une situation émotionnelle nouvelle. La sensualité des Trois Chansons de Bilitis dans l’écrin que leur offre Debussy — « il me regarda d’un air si tendre / que je baissai les yeux avec un frisson » —, l’humour folâtre sans excès du lied « In meines Vaters Garten » d’Alma Mahler, la contemplation éthérée de l’arbre chéri par Xerxès de Haendel  (« Ombra mai fu »), les deux Rossini acérés et dynamiques manifestent à la fois une maîtrise vocale exceptionnelle — ligne de chant, puissance et nuances, longueur du souffle, virtuosité, intimité —, mais l’indicible de l’élégance. Deux moments exceptionnels couronnent chaque partie. La Habanera de Bizet (« L’amour est enfant de Bohème ») campe une Carmen libre et gourmande, pleine de désir et de pulsion, qui revendique avec fièvre et détermination une passion de vie et d’indépendance totale. Et quelle richesse, quelle diversité dans la répétition de « L’amour », timide ou provocant, caresse et promesse, déjà étreinte et déjà piège. Tout le personnage  s’incarne dans une interprétation que Joyce renouvelle avec un je ne sais quel charme. L’acmé du récital reste ces vingt minutes intenses, le rare monologue d’Ariane à Naxos, cantate de Joseph Haydn que DiDonato a enregistrée dans le concert avec Antonio Pappano. Nul besoin de traduction pour suivre les étapes douloureuses de l’héroïne : la prise de conscience du départ de l’être aimé, la consolation que distille l’espoir de la méprise, le retour tragique à la lucidité, puis la colère, le délire, le désespoir construisent un théâtre miniature où passent toutes les émotions de l’âme humaine trahie, blessée, moribonde. Accompagné par le pianiste Craig Terry, musicien magnifique et ami très proche, Joyce DiDonato condense les qualités qui définissent les qualités singulières du lyrisme, poésie, tragédie, chant, musique mêlés. Qui ne succomberait à ce lamento digne d’Orphée ?

Toute musicienne est à la recherche de l’harmonie. Tous les chanteurs lyriques veulent unir autour de leur chant et retrouver l’idéal d’Orphée : adoucir les pierres, apaiser les monstres. Joyce DiDonato plus qu’une autre veut à chaque étape de son parcours d’artiste suivre la voie de cette exigence intellectuelle, voire spirituelle. Mais pour réaliser ce rêve, l’intention ne suffit pas. Il faut l’instrument adéquat : la voix. Et la voix de Joyce « propage l’harmonie ». Yves Bonnefoy3 a composé un hommage « À la voix de Kathleen Ferrier » (« Je célèbre la voix mêlée de couleur grise/ Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu/ Comme si au delà de toute forme pure/ Tremblât un autre chant et le seul absolu. ». Pour célébrer l’art de Joyce, seul un autre grand poète pouvait convenir en m’offrant un texte qui saluerait pour moi non seulement une voix, mais plus profondément une démarche artistique parfois mal comprise. Le poème de Jean Mambrino « Orphée innombrable », j’aimerais l’intituler ici « À la voix de Joyce DiDonato ». Il suffit de remplacer par deux fois  le premier verbe à l’impératif par « Chante » et tout sera dit.

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino « Orphée innombrable », in La Saison du monde (1986). 

Jean Jordy

Photographies Toti Ferrer

  1. On lira une biographie de Joyce DiDonato ici ↩︎
  2. Sur le site de Marie Lambert-Le Bihan, on trouvera d’autres photos du spectacle Eden et l’itinéraire de sa tournée mondiale. Rappelons combien sa mise en scène du Voyage d’automne l’opéra de Montavani nous avait bouleversés  en début de saison à Toulouse. ↩︎
  3. Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité de Douve suivi de Hier régnant désert, Poésie/Gallimard, 1970. Kathleen Ferrier, née en 1912, mourut en 1953 après une brève et brillante carrière de contralto. ↩︎