Wolfgang Amadeus Bordiga - Commune

Wolfgang Amadeus Bordiga, DJ : « Ce qui est cool, c’est quand on fait un peu dérailler la machine »

Où en est la musique électro en France ? Commune s’est entretenu avec Wolfgang Amadeus Bordiga, bassiste, contrebassiste et DJ dont le nouvel EP Ghetto Glitter vient de sortir. Un artiste à la réflexion pénétrante sur ce qu’est composer, faire la fête et s’engager.


Salut Jonathan. Tu es bassiste et contrebassiste depuis une vingtaine d’années et tu as commencé à composer de la musique électronique récemment, sous le pseudonyme de Wolfgang Amadeus Bordiga. Comment ça t’est venu ?

C’est arrivé à la fin des confinements liés au Covid. Initialement il s’agissait d’utiliser un nouvel outil pour faire de la musique. J’ai toujours écouté de la musique électronique, mais pendant longtemps je ne me suis pas demandé comment elle était fabriquée. Parce que mon parcours de musicien consistait à apprendre à jouer d’un instrument puis à composer ou à arranger des morceaux dans les groupes dans lesquels je jouais.

Quels groupes ?

C’est dans What a day que ça s’est le plus exprimé, un duo avec Leah Gracie dans lequel je jouais de la contrebasse. C’était un duo assez minimaliste, contrebasse, voix, et des accessoires pour produire des percussions. On composait tous les deux, ensemble ou chacun de son côté. J’ai aussi inventé des lignes de basse dans des groupes divers et variés. Mais c’est quand même une démarche différente. Il peut y avoir des exceptions, mais l’une des différences est que généralement quand on passe à la musique électronique on envisage la totalité de la musique seul. Et dans ce cas, la musique se résume spécifiquement à des notes, des rythmes, des ambiances, immédiatement à partir du son produit par des synthétiseurs ou des samplers. Alors voilà, c’est dépaysant de découvrir un outil différent, même s’il y a aussi énormément de points communs qui sont liés à l’intention de produire de la musique.

Et c’est quoi la spécificité de la techno ?

C’est une musique qui n’est pas strictement narrative comme la chanson et qui est destinée à faire danser, en s’appuyant sur un imaginaire dont on ne sait pas exactement s’il est lié au passé ou au futur, avec l’idée de rendre organiques des machines.

Quand tu as commencé à composer de la techno, c’était d’abord pour étudier le fonctionnement des outils et décortiquer la fabrication d’un genre musical, ou tu avais des mélodies, des rythmes ou des sons à l’esprit et tu te disais qu’il fallait passer par la machine pour les restituer ?

Je dirais que le déclencheur a été le maloya, la musique traditionnelle réunionnaise, qui est depuis longtemps importante dans mon parcours musical. J’ai notamment accompagné Samuel Numan, un musicien réunionnais, qui au début de ma vie de musicien professionnel m’a appris les codes de cette musique. Au début c’était très obscur pour moi, parce que c’est une culture rythmique, avec un rapport au corps et à la pulsation très différent de ce qu’on trouve dans les musiques dont on est familier dans le monde occidental. J’ai trouvé ça passionnant. Et c’est beaucoup plus récemment que j’ai découvert des artistes de la Réunion qui faisaient de la techno en s’inspirant des rythmes traditionnels du maloya. Je pense notamment à la compilation Digital Kabar. On peut généralement considérer que le rythme de base de la techno découle du disco, ne serait-ce que de façon historique. Les rythmes présents dans le disco et dans la new wave ont été développés et transformés dans la techno. Ce sont des rythmes qu’on considère binaires, là où les musiques de la Réunion sont dites ternaires. Cette influence apporte donc une couleur spécifique, et j’ai quasiment considéré ça comme un terrain de recherche, puisque cette scène électronique de la Réunion est relativement confidentielle en métropole, alors qu’il y a des choses assez géniales.

Alors voilà, quand j’ai entendu cela je me suis dit que ça donnait envie de faire de la musique électronique en y injectant des éléments un peu moins conventionnels que ceux dont on a l’habitude. C’est ce que j’avais à l’esprit, l’image que je m’en faisais avant de découvrir la manipulation des synthétiseurs, des séquenceurs, de voir en quoi ça consiste de partir de ces outils-là pour concrétiser des idées musicales.    

Et donc, qu’est-ce que ça t’a fait, de découvrir ces machines ?

J’ai été complètement bluffé par le pouvoir d’inspiration de ces outils qui ont quand même déjà quelques décennies dans l’histoire de la musique, le séquenceur, le sampler. J’ai été impressionné de voir à quel type de résultat on peut arriver, jusqu’où on peut dérailler à partir de ces outils.

Est-ce que le fait de jouer de plusieurs instruments te fait utiliser différemment les outils de la musique électronique ?

Je me suis initialement dit que j’allais utiliser mes instruments, jouer des motifs sur un clavier ou utiliser ma propre basse dans la techno. C’est ce que j’ai fait dans mes premiers essais. C’était très stimulant, mais comme je disais, ce que j’ai trouvé encore plus intéressant, c’est de repartir des outils qu’on a toujours utilisés dans la techno, c’est-à-dire programmer, si on peut dire cela comme ça. Ça signifie que le geste musical n’implique pas notre corps. Ce n’est pas notre corps qui exprimera un groove, une sensibilité, mais on programme des machines pour qu’elles exercent cette action. Il s’agit donc de comprendre le fonctionnement de la machine, y compris en tentant de la faire dériver.

Il est rare qu’il n’y ait que des machines à l’œuvre, et l’enjeu est de trouver les passerelles entre l’électronique et les instruments. J’ai par exemple récemment eu l’occasion d’enregistrer mon voisin violoniste, Robert Thébaut, avec qui je joue des musiques traditionnelles du Poitou. C’est lui qui a joué du violon sur Deadly little fairies, un des trois morceaux du nouvel EP, un morceau de musique électronique, qui était déjà « fini » en quelque sorte, qui était déjà arrangé. C’est une longue montée, avec un arpège, quelque chose de chatoyant, qui se tend dans l’évolution du morceau. On va vers la guerre sans faire disparaître la lumière, le morceau garde son groove et son lyrisme tout en s’intensifiant. Ça m’intéresse de jouer sur ces sensations-là. En ajoutant au morceau le violon de Robert, qui a pris le pseudonyme de Rorobespierre pour l’occasion, j’avais un peu peur qu’à l’écoute on pense trop à l’humain, qu’on reconnaisse trop le violoniste dans le morceau de techno. Il arrive que ces recherches, ces rencontres musicales tombent à plat. Mais dans le cas présent j’ai trouvé génial qu’il soit absolument dans le vocabulaire de la techno, sans avoir pour autant cette culture-là.

Et ce serait quoi le problème de trop penser à un être humain ? C’est fréquent qu’on entende des voix dans la techno…

Oui, mais la voix ne va quasiment jamais être entendue dans son état brut, elle va être pitchée, légèrement redécoupée, les syllabes vont être répétées de manière abrupte, accidentelle, robotique. Ce sont presque des clichés qui existent depuis le début, cette espèce d’hybridation bizarre humain-machine. Dans la techno il se joue quelque chose autour du fait que si l’on prend ce qui vient de l’être humain on le déshumanise, et que parallèlement on se casse la tête pour humaniser les machines, autant dans le processus de création que dans l’effet recherché. C’est ce qui est intéressant, singulier, dans cette musique-là.

Avant ces trois titres, au début de l’année 2024 tu avais publié un EP de cinq morceaux. C’est notamment leur diversité qui m’avait frappé à l’écoute…

On pourrait aussi lister les points communs mais c’est vrai que je ne voulais pas que les morceaux se ressemblent. Je comprends l’effet que ça t’a fait, par exemple ils n’ont pas tous le même BPM, et ils sont de styles différents. Mais ce n’était pas un exercice de style, ce n’est pas comme si j’avais voulu que chaque morceau corresponde à un sous-genre de techno. D’ailleurs ç’aurait été très difficile d’imiter chaque style et chaque sous-genre, puisque c’est à chaque fois extrêmement codifié. Ce serait une maîtrise quasiment scientifique, par exemple dans le traitement de certains sons.

En fait, c’est peut-être un peu prétentieux, mais c’est comme si je définissais mes propres règles dans chaque morceau. Cela dit, ce n’est pas non plus en totale roue libre, sans règles et sans codes. C’est un équilibre à trouver, quelque chose d’assez spontané tout en canalisant un minimum. L’élément canaliseur était lié à la contrainte que le résultat ressemble quand même à de la techno, que les gens le reçoivent comme tel et soient d’accord sur le fait que ça correspond à la définition minimale de la techno : il y a à peu près à chaque fois un kick sur tous les temps, qui est très fort.

Les morceaux sont tous liés à quelque chose de personnel puisque si le but est de mettre ses premiers morceaux en ligne c’est un peu comme se présenter… Mais j’avais un bagage d’outils assez rudimentaire. J’avais l’impression d’être un ado punk dans son garage qui connaît trois accords mais qui va tout de même faire la musique la plus cool du monde, avec des synthétiseurs. Je crois que j’ai obtenu des résultats que je trouvais intéressants ou stimulants dans mon processus, quitte à assumer quelque chose d’assez brut ou même parfois maladroit.

Ça te semble important de garder cette part d’imperfection et de maladresse dans la musique, y compris enregistrée ou électronique ?

Oui, c’est un charme, quelque chose sur quoi j’ai toujours fantasmé dans la musique, les belles maladresses, la belle fougue. Quelque chose qui n’est jamais totalement contrôlé. Un de mes disques de chevet depuis très longtemps, depuis que je l’ai découvert, c’est l’album du Velvet Underground avec Nico, le fameux album avec la banane, produit par Andy Warhol. À tout point de vue, dans la manière dont c’est enregistré comme dans la façon dont c’est joué, rien n’est juste, rien n’est en rythme, tout est mal enregistré. Et l’album est magnifique. De tous ses défauts, il est super beau… Je ne suis pas en train de me mettre au même niveau que le Velvet Underground, mais c’est quelque chose qui m’a toujours travaillé en tant que musicien, de me dire que ces gens ont capturé des moments où ils n’étaient pas du tout dans une recherche de perfection. Et ils ont raison, le résultat parle de lui-même. C’est quelque chose d’assez bizarre, dans une école de musique on va dire aux musiciens d’être en rythme et d’être juste, mais une musique qui est parfaitement en rythme et parfaitement juste est ennuyeuse.

Et tu penses que ça subsiste, à l’heure d’une certaine standardisation dans la musique enregistrée ?

C’est un peu un des drames de l’époque, mais l’accident de la performance instrumentale est quasiment banni. Je pense qu’il y a plein de raisons à ça. À la fois une quête de perfection de la part des musiciens eux-mêmes. Dans la musique classique, il y a eu les évolutions de la lutherie et la composition de pièces de plus en plus virtuoses et sophistiquées avec des harmonies de plus en plus complexes, le fait d’aller plus vite, plus fort, plus savant, etc. Et dans la musique populaire enregistrée, le rock notamment, l’évolution des techniques d’enregistrement, l’importance du marché de la musique et une concurrence dans la recherche d’un produit de qualité, de l’ordre de la virtuosité et du son très puissant, sont allés de pair avec une artificialisation de la musique. Je sais que ça semblera amusant que je déplore l’artificialisation tout en faisant de la techno, mais puisque j’ai commencé à être musicien professionnel dans les années 2000, je pense avoir dès ce moment constaté une tendance à considérer que ce qu’on enregistrait contenait des erreurs et qu’il fallait les corriger à l’ordinateur. Le seuil de tolérance à l’erreur a commencé à se restreindre. On se retrouve avec une musique de plus en plus mécanique, on donne raison à l’ordinateur. On veut par exemple que le tempo soit parfaitement constant puisqu’on joue avec un clic. On a quasiment chassé la notion d’accident, la composante humaine qui faisait le charme des musiques populaires dansantes.

Les musiques noires américaines, le disco, le funk, la soul, sont la matrice de nombreuses musiques dansantes à l’échelle mondiale. On peut dire que James Brown est une des sources d’inspiration de la techno, dans le sens où c’est une musique de trance, répétitive, qui est géniale d’être simple dans sa fougue. Et puisque cette musique est jouée par des vraies gens c’est évidemment imparfait si l’on compare à la façon dont un ordinateur le découperait. Je ne sais pas si beaucoup d’auditeurs s’en rendent compte, mais aujourd’hui, souvent ce qui est cool en musique électronique vient du fait qu’on fait un peu dérailler la machine, quelque chose qui ne se passe pas totalement dans les temps, des synthétiseurs désaccordés, parfois de façon quasiment provocatrice et aberrante. Et c’est amusant de voir ces deux tendances paradoxales à l’œuvre, à l’ère du home studio, où les musiciens instrumentistes ont tendance à vouloir ressembler à des machines en intégrant cette dimension spectaculaire des musiques électroniques. Par exemple, dans le métal moderne la musique est assistée par ordinateur, littéralement. Ça donne parfois des trucs intéressants, mais c’est aussi une standardisation, ça appauvrit un répertoire sensible. Alors que paradoxalement les premiers à avoir fait de la musique avec ordinateur ont justement été intéressés par l’idée de faire vriller l’ordinateur. Par exemple, dans la musique d’Aphex Twin, un génie, un grand, il y a plein d’accidents, une immense poésie qui donne quelque chose d’extrêmement humain et étrange en même temps.

Et tu arrives à te départir de cette idée de perfection ? C’est quand même une névrose présente chez beaucoup d’artistes, la difficulté à publier une œuvre, parce qu’on est tenté de polir indéfiniment son objet…

Il y a deux trucs en tension. Quand j’ai commencé j’avais très envie de faire quelque chose que je ne m’étais jamais autorisé, c’est-à-dire être un débutant qui sort rapidement des choses sur internet, en se disant qu’on a saisi un moment sans se poser de question et que c’est peut-être ça qui va intéresser les gens. Et évidemment cette intention est souvent contrebalancée par d’autres considérations. C’est en tension, on veut que son œuvre soit personnelle et en même temps on la compare à ce qu’on aime et on n’a pas envie de paraître ridicule.

Et puisque dans la vraie vie la musique électronique est jouée dans des teufs, sur des sound systems, il faut que même si on assume les imperfections, les gens ne trouvent pas ces morceaux chétifs, il faut que les morceaux tabassent un peu. Ça oblige à apporter des corrections, avec le risque de perdre l’intention initiale dans le polissage. C’est très difficile d’arbitrer à chaque fois pour savoir si on doit supprimer les erreurs ou les laisser parce qu’elles ont leur charme.

Tu composes de façon intuitive ou avec une idée préconçue ? Par exemple en cherchant à reproduire une mélodie que tu as dans la tête, ou à t’insérer dans un certain style… Quand tu produis La Trance insoumise est-ce que tu cherches à faire un morceau trance ? Et puisqu’il y a dans les titres des morceaux de nombreux jeux de mots avec des références politiques, je me demandais s’il y avait au préalable la volonté de relater une ambiance liée à un événement qui t’a touché ou à un contexte historique…

En fait j’essaie souvent de suivre une idée mais je n’atteins jamais mon objectif quand je pars d’une idée précise et que je cherche à contrôler, en me disant que le morceau doit comporter tel ingrédient, être lié à tel type d’ambiance, tel type de mélodie. Alors que les morceaux dont je suis un minimum satisfait sont toujours la conséquence d’un accident et ne ressemblent pas à ce quoi ils devaient ressembler. Par exemple pour le morceau La Trance insoumise j’ai écrit une sorte de clave, de motif rythmique. La trame rythmique est plutôt compliquée, mais ce que j’aimais bien est que ça coulait tout seul, avec une énergie assez forte. C’est le son du synthétiseur que j’ai utilisé qui est un peu connoté trance, mais je pense que si le morceau ne s’appelait pas comme ça on ne se dirait pas que c’est de façon évidente un morceau qui relève de la trance.

Et le jeu de mot, c’était un clin d’œil, une marque de sympathie politique ?

Oui c’était un clin d’œil et ça m’a fait rire. Il y a aussi Sainte-Soline blues, une référence à la lutte contre les mégabassines, à des moments à la fois apocalyptiques et aussi très chouettes, c’est un peu La semaine sanglante des années 2020, depuis le Poitou, avec trois synthétiseurs. Pour La Trance insoumise c’était marrant de donner un titre français à un morceau de musique électronique. Généralement dans la techno les noms de morceaux sont souvent étranges, liés à la conquête spatiale, à la drogue, ou alors plutôt obscurs avec des numéros et des majuscules mises n’importe où. Il y a évidemment des contre-exemples mais ce sont rarement des titres qui peuvent exprimer un sentiment, comme dans le rock.

Pour ce qui est de la référence politique, j’ai réalisé ce morceau après le mouvement des retraites lors duquel des camions-sono jouaient de la techno assez violente dans certains bouts de cortège plutôt que Zebda ou HK et Les Saltimbanks. C’était plutôt bien parce que généralement je déteste les playlists de manif, ça me dégoûte même des morceaux que j’aimais bien auparavant. Je ne comprends pas pourquoi le rap arrive dans les playlists de manif avec trente ans de retard… Solidaires peut passer NTM alors qu’ils n’auraient pas diffusé ça à l’époque. Alors au moins cette fois, quand les camions-sono passaient de la musique électronique, même si ce n’était pas toujours de la très bonne techno, les jeunes se massaient là où il y avait le plus gros son et il y avait quelque chose qui faisait sens à les voir s’éclater.

Ce morceau était donc un peu une manière d’évoquer cette période-là. Ça faisait d’ailleurs suite aux manifs contre la loi « Sécurité globale » auxquelles les teufeurs s’étaient greffés du fait des poursuites liées à une free party à Lieuron pour le nouvel an. Ce sont des moments que j’avais trouvés super intéressants, et qui sont peut-être parmi les raisons qui m’ont poussé à faire de la techno. J’ai trouvé fabuleux de voir des sound systems jouer leurs propres trucs dans des manifs relativement importantes, avec la gauche à côté et entre les deux les jeunes de gauche amateurs de techno. La rencontre a été éphémère et les militants sont un peu passés à côté de ce truc-là, même si le monde de la free party s’est quand même bien réaffirmé à gauche ces dernières années du fait de la répression gouvernementale et de l’attitude explicitement anti-teufeurs de l’extrême-droite. Il y a évidemment plein de gens qui font la navette entre les free parties et l’univers militant, mais ce ne sont pas des milieux totalement interconnectés. Alors que face à une musique autant importante au sein de la jeunesse et dont les acteurs sont majoritairement de gauche, une logique élémentaire de division du travail voudrait qu’on laisse les teufeurs s’occuper du fait de jouer de la musique en manif. Mais peut-être que le militant traditionnel de gauche va trouver ça bizarre parce que c’est trop festif… Comme la presse locale qui à Poitiers s’était demandé si les gens n’avaient pas utilisé le prétexte des manifs pour faire la fête…

Et la France insoumise dans tout ça ?

Un certain temps après, dans des événements publics de la France insoumise des députés se sont mis à jouer les DJ techno… Honnêtement je trouve ça sympathique et rigolo, mais aussi un poil ridicule et démagogique, avec toute ma bienveillance vis-à-vis de la FI et même vis-à-vis de cette démarche. Leur morceau Abattez la citadelle, sorti au moment des Européennes, semble un peu à contre-emploi, la techno n’est généralement pas une musique à slogan ou même avec du texte… Il y a quelque chose d’un peu blasphématoire dans le fait de faire ça, de coller deux choses qui ne sont pas censées aller ensemble. Et en même temps, ils osent le mauvais goût et c’est cool quand même, d’autant plus qu’on ne parle pas d’un parti marginal de l’extrême-gauche, on parle du parti hégémonique de la gauche institutionnelle, même s’il est lié aux mouvements sociaux. Je pense que ce morceau est l’héritier de trucs un peu troll comme le groupe Salut c’est cool avec le morceau Techno toujours pareil, qui faisait une sorte de techno dance un peu débile, assumée comme telle, cool parce que débile, débile parce que cool, on ne sait pas trop… C’est entre autres ce genre de trucs qui a permis qu’on fasse un morceau comme Abattez la citadelle parce qu’on se dit qu’il y a peut-être moyen de faire un hit de campagne avec un morceau de techno. D’une part je trouve ça plutôt naze avec un réflexe peut-être un peu snob, et d’autre part étant plutôt partisan de la démarche dans sa globalité je vois qu’elle a quand même une certaine efficacité, alors qu’on s’est souvent moqué de clips de campagne avec des lip dubs et compagnie, qui semblaient uniquement forcés et étaient juste ridicules.

C’est aussi parce que ça ne va pas de soi de danser sur la voix de Mélenchon qu’on retient ce moment et ce morceau… Comme lorsque les jeunes de la FI reprennent des éléments de la culture manga avec le slogan Tatakaé ! sur une de leurs affiches, c’est une petite transgression dont on se souvient.

Oui c’est issu de L’attaque des Titans. Cette reprise d’éléments de la culture manga fait quand même penser à des réflexions développées dans le mouvement anarchiste ou antifasciste des années 2000, des mouvements dont j’étais et dont je suis toujours proche. Et à l’époque on se disait déjà qu’il fallait faire attention à ne pas être dans une culture trop patrimoniale, Louise Michel, La guerre d’Espagne, Ni Dieu ni maître… Alors à un moment des gens ont fait des nouveaux stickers avec des références à la pop culture, le manga ou la science-fiction… Un collectif antifasciste comme Quartiers Libres s’est mis à faire des sticks avec des références à The Wire, à s’assumer comme gauchiste mais avec une culture urbaine de quartier et la pop culture qui va avec. Mais pour le coup c’était dans la marge que ces questions se posaient. Ce n’était pas forcé, c’était sincère et vraiment les références des gens qui les citaient, et en même temps c’était une façon de communiquer plus largement, même si les groupes antifas ou libertaires ont généralement un impact limité. Et là on voit une tentative de digestion de ces réflexions, avec la force de frappe de gens qui ont fait Sciences Po et ont des conseillers en communication, qui sont capables de faire des campagnes électorales. Ça donne autre chose mais c’est en partie le prolongement de ces réflexions.

Par ailleurs ton pseudonyme, Wolfgang Amadeus Bordiga, évoque rapidement quelque chose comme « Musique et communisme »…

Ça a un peu commencé comme une blague. Avant que je fasse de la musique électronique c’était déjà l’URL d’un site que j’avais créé, où j’avais recensé tous les projets dans lesquels j’avais joué. C’était une sorte de CV en ligne, mais puisque je ne voulais pas partir sur quelque chose de totalement professionnel comme une grosse carte de visite en ligne, j’avais eu envie de mettre un nom à la con… Encore une fois, on prend un élément, puis un autre, et leur rencontre produit quelque chose de marrant, ou en tout cas quelque chose que moi je trouve marrant… Donc voilà, Amadeus, Amadeo Bordiga… C’est comme un bon mot dont on rigole parce qu’on a bu quelques verres, sauf que cette blague va revenir en publiant des morceaux. On m’a fait remarquer que des gens pourraient trouver prétentieuse la référence à Mozart. Je ne pense pas que l’idée soit de me comparer à Mozart mais tant pis, c’est peut-être un risque à prendre.

Puisque la musique n’arrive jamais à exprimer quelque chose de politique de manière frontale ça va au moins être présent dans l’adresse du site ou dans le pseudonyme. Cela dit, c’est présent avec le nom du communiste de la période de la Troisième internationale qui est peut-être celui qui a le moins de postérité… Une figure qui me fascine un peu, même si ça ne signifie pas que je suis bordiguiste… C’est un peu trop compliqué d’être bordiguiste…

Et quel est ton rapport à la musique engagée ?

Il y a parfois des exemples réussis. Dans ma courte expérience de musicien d’orchestre j’ai par exemple joué Chostakovitch, le quatuor à cordes n°8. C’est marqué « À la mémoire des victimes du fascisme et de la guerre » sur la partition et c’est vrai que quand tu joues ou que tu écoutes ce morceau tu as l’impression de voir la désolation dans les rues de Stalingrad ou d’entendre des gens se battre au poignard dans des rues où il fait moins vingt-cinq degrés. Je suis aussi un grand passionné des chants anarchistes du début du vingtième siècle et je suis toujours impressionné de voir qu’il y a à chaque fois une sorte de puissance, une mélancolie. Par exemple dans La Semaine sanglante ou même des chansons anarchistes de la période des attentats, comme Le Père Duchêne, Le Père La Purge, tous les trucs à la gloire de Ravachol et tout ça. J’aime beaucoup ces chansons, peut-être car je fantasme une époque où les gens les connaissaient par cœur parce qu’il n’y avait pas de sono. Ces chansons étaient parfois calquées sur des mélodies pré-existantes, comme La Chanson de Craonne, qui est vraiment extrêmement belle, à tout point de vue. D’ailleurs c’est une chanson que j’avais reprise avec Leah Gracie. Je la mentionnais tout à l’heure pour parler de notre duo What a day. On avait aussi sorti des reprises sous le nom Prolétariat Mondial Organiseyyy, dont celle-ci. Enfin voilà, j’aime beaucoup ce type de chansons. Alors qu’aujourd’hui, le fait de voir des gens fabriquer de la musique à des fins de propagande m’horripile et ça fait souvent de la mauvaise musique, notamment parce que si le message est trop clair on gâche la satisfaction d’entrer petit à petit dans une œuvre.

Ton nouvel EP se nomme Ghetto glitter. C’est d’ailleurs le titre d’un des trois morceaux, qui avait avant cela été publié sur une compilation contre l’extrême-droite diffusée lors des dernières législatives. Ça émanait des milieux militants antifascistes ou de ceux de la musique électronique ?

Ça venait du milieu de la teuf, du label Oxymore. Un de mes amis, Diidoo, un musicien incroyable que j’admire énormément, m’avait proposé d’envoyer un morceau dans les vingt-quatre heures, alors j’ai finalisé un morceau que j’avais dans les tiroirs. C’est un morceau à la fois énergique et doux, avec une mélodie à mi-chemin entre le réconfort et l’étrangeté. On n’est pas dans quelque chose de dark. Je produis cette musique du deuxième étage de mon HLM et j’avais envie qu’il y ait un peu de ça dans le titre, alors ce morceau s’appelle Ghetto glitter. On peut trouver la définition de cette expression sur urban dictionary, où on apprend que ça désigne des débris de verre dans des rues ou des terrains vagues de quartiers pauvres qui ressemblent à des paillettes parce qu’ils réfléchissent la lumière grâce au soleil.

Je ne dirais pas qu’il y avait quelque chose dans cette musique qui soit une référence à l’antifascisme, hormis peut-être ses références organiques en tant que morceau, où il y a une certaine vie qui se déploie. J’ai juste espéré que des antifascistes amateurs de techno tombent dessus et aient envie de passer des bons moments en l’écoutant. C’est ça qui se passe, le but n’est pas qu’un morceau dise pourquoi l’extrême-droite c’est mal. Quand on passe un bon moment sur un dancefloor et qu’on vit un moment de partage intense avec des gens qu’on n’a jamais vus on n’a pas besoin de se dire qu’on n’aime pas les nazis, il y a des situations qui parlent d’elles-mêmes. C’est peut-être naïf de le dire comme ça, mais j’ai tendance à penser qu’il y a des moments antifascistes en soi.

Être d’extrême-droite n’empêche pas forcément d’être sensible à cette musique et de vouloir passer de bons moments sur un dancefloor, si ?

Ce que je veux dire plus précisément, c’est que cette culture de la free party a quelque chose de singulier depuis les premières raves, qui existe encore maintenant, et qui est combattu par l’État et encore plus par l’État fasciste italien en ce moment. La rave c’est aussi à un certain moment l’éveil des minorités. Beaucoup de gens qui témoignent disent que tout le monde était là dès le début de la rave, gays, hétéros, noirs, blancs, lookés, pas lookés, shlags, gens intégrés et cultivés, etc. Ce discours peut évidemment être nuancé, mais je pense qu’il y a quelque chose de spécifique à cette pratique qui consiste à danser toute la nuit sur des musiques répétitives, qui ont vocation à nous surprendre. Quelque chose qui différencie l’amateur lambda de techno des autres amateurs de musique, c’est qu’on aime passer une soirée où l’on ne reconnaît aucun morceau. On est content si l’on en reconnaît, mais c’est encore mieux si on ne reconnaît rien. On n’est pas là pour être rassuré dans ses certitudes, on a envie d’être bousculé. Il y a aussi une histoire liée aux drogues, quand cette musique déferle sur l’Europe dans les années 80 il y a l’arrivée de l’ecstasy, une drogue qui évidemment fait danser toute la nuit, mais qui est aussi vectrice d’empathie. C’est tout ça l’histoire de la techno, ce n’est réductible à aucune des choses que je viens de mentionner mais je pense qu’il y a aussi un remède au fascisme dans le fait de vivre des moments comme ça, se dépenser, s’amuser, faire des rencontres et s’enivrer dans des échappées en dehors du travail et de la vie totalement réglée. C’est plus propice à faire reculer le fascisme que de ne croiser personne d’autre que ses collègues de bureau, vivre la précarité, la concurrence salariale, dormir dans un endroit balisé et aller travailler dans un autre avec très peu de place laissée au hasard. Toutes ces questions doivent être réglées politiquement, mais on trouve aussi dès maintenant autre chose dans ces moments de fête. Il existe tout un champ de réflexions très intéressantes et bien plus rigoureuses que je ne saurais l’être sur les implications politiques et sociales du dancefloor, comme les travaux de Simon Reynolds parallèlement à la bande du CCRU (Mark Fisher, Steve Goodman, etc). En France il y a la revue Audimat, Guillaume Kosmicki et dernièrement l’ouvrage collectif dirigé par Vincent Chanson, Techno and co. Pour les gens intéressés par ces questions je renvoie vers eux évidemment !

Est-ce que c’est plus difficile d’organiser des free parties en ce moment qu’auparavant ?

La manière dont est appliquée la loi fait beaucoup de mal à ce mouvement, la répression est assez folle, quasiment chaque week-end, l’ampleur des saisies, l’ampleur des amendes, etc. D’ailleurs je veux rendre hommage aux gens qui mettent une énergie folle à organiser ces moments-là, au vu des risques qu’ils prennent uniquement pour partager des bons moments avec des inconnus. On ne mesure pas si souvent tout ce qu’il faut pour mettre en œuvre ces soirées, qui sont devenues extrêmement difficiles à organiser. Je ne ferai pas de pronostic sur l’avenir et je n’ai jamais été organisateur de soirées comme ça, mais ça fait en tout cas partie des meilleurs moments de ma vie.

Et comment résumerais-tu ton évolution musicale, les différences entre ton premier EP et ce nouvel opus de trois titres ?

Après le premier moment « punk », ma discipline de musicien a contribué à ce qu’il y ait une évolution, à ne pas rester sur ce mouvement fait d’intuitions et de maladresses. Je passe beaucoup de temps à comprendre les règles de production de la musique électronique, autant que possible, ou du moins autant que ça me stimule et m’intéresse. Il y a une certaine étude de la musique, le fait d’acquérir les codes de ce qui a déjà été fait, pour comprendre quelle action produit quel effet, quelle sensation, etc. J’apprends les façons de faire cohabiter des éléments de façon harmonieuse, c’est l’équivalent en musique électronique du moment où les musiciens font leurs gammes, répètent des gestes pour comprendre une grammaire. Cela dit, la volonté de progresser peut confiner à la névrose. La connaissance théorique peut aider à mettre en œuvre ses idées, mais il faut aussi faire attention à ce que ça ne tue pas la créativité.

En plus de Ghetto glitter et de Deadly little fairies, il y a un troisième morceau sur l’EP qui vient de sortir. Il s’intitule DDD

Oui, un morceau qui sonne puissant et dense, même oppressif, et dans lequel il y a aussi une sorte de fragilité dans le groove, avec la volonté que ces sentiments soient transmissibles. On peut s’éclater à faire de la musique dans son coin et se fier en premier lieu à ses intuitions mais il faut aussi faire attention à certaines règles, trouver des compromis vis-à-vis de la répartition des fréquences. Si les gens écoutent un morceau en streaming au milieu d’autres choses qui correspondent à certains standards de production, et que ce qu’ils découvrent semble par exemple trop sourd, naturellement l’oreille va se désintéresser de cette musique. Alors je m’intéresse à ça, aussi à cause d’un côté geek et de la volonté de comprendre comment les choses fonctionnent sous le capot. Mais encore une fois, à chaque fois que je suis satisfait de quelque chose ça part toujours d’une surprise, de quelque chose qui ne se passe pas comme prévu et qui fait que d’un coup sans que je sache pourquoi ça sonne mieux que ce que j’ai essayé de faire mille fois auparavant. Et j’ai envie que ça reste ma ligne directrice, c’est quand un morceau m’étonne, que j’ai l’impression qu’il a été fait par quelqu’un d’autre, que je me dis qu’il y a quelque chose à creuser.

Le titre du morceau DDD signifie « Delay Deny Depose », trois mots inscrits par Luigi Mangione sur les douilles retrouvées après qu’il eut tué Brian Thompson, le PDG d’United Healthcare, une assurance américaine spécialisée dans la santé…

Le personnage de Luigi Mangione et l’effet qu’il a produit sur une partie de la culture internet et sur beaucoup d’Américains m’ont immédiatement fasciné. C’est dans une période où chacun d’entre nous est un peu désespéré de voir les luttes sociales s’affaiblir qu’intervient cette figure du justicier individuel qui abat l’archétype du bourgeois le plus haïssable. United Healthcare c’est vraiment l’incarnation des gens qui se font énormément d’argent sur le système de santé privé américain, qui est scandaleux dans ses inégalités et qui fonctionne très mal pour les assurés. Et en plus de ça Luigi Mangione est extrêmement beau. C’est même fou de voir à quel point il est beau, quand les premières images de vidéosurveillance ont été diffusées des gens écrivaient sur les réseaux que c’était peut-être Timothée Chalamet ou Jake Gyllenhaal. Beaucoup de gens ont aussi comparé le moment où il est en combinaison orange entouré de flics surarmés à l’arrestation du Christ. Le monde a aimé ce mec, pendant que des gauchistes un peu grincheux, à l’unisson avec le New York Times, commençaient à insister sur le fait que c’est un bourgeois… Alors que c’est évidemment la bourgeoisie qui n’a pas intérêt à ce que ce mec soit vu comme un héros.

Je ne pense pas que le fait d’aimer Luigi Mangione soit fondamentalement lié à un désir de massacrer des gens. Le message qu’il a laissé sur les douilles, « Retarder, refuser, défendre », est le titre d’un livre qui critique les pratiques des compagnies d’assurances privées dans le secteur de la santé. Il n’a pas exprimé grand-chose d’autre mais tout le monde a compris de quoi il s’agissait. Enfin voilà, quand l’événement a eu lieu et qu’il y a eu tout un tas de réactions sur internet je me disais que ce serait bien qu’il y ait un morceau pop à la gloire de Luigi qui vienne parachever le fait qu’on le voit comme une rockstar. Je ne pense pas être capable de faire quelque chose comme ça, mais j’ai essayé de faire des morceaux avec des références à Luigi. Toutes ces tentatives ont échoué, mais quand je suis arrivé à un morceau qui me plaisait j’ai allongé un peu la fin et j’ai ajouté un extrait du stand up de Josh Johnson dans lequel il parle de Luigi Mangione pendant une heure. Comme souvent, Josh Johnson part d’une évidence sensible pour analyser un phénomène de société. Il analyse très bien l’ambiance et ce qui se passe dans le corps et dans l’esprit des gens quand ils apprennent l’événement puis quand ils découvrent la gueule du type qui a fait ça. La référence du sample n’est pas très explicite mais au moins elle est musicale. La musique n’est pas censée circuler avec une notice, mais si à un moment quelqu’un fait le lien ça peut produire à la fois la satisfaction de comprendre quelque chose et celle de voir Luigi Mangione, ce beau gosse.

Après avoir parlé de chacun des trois morceaux de ton nouvel EP tu peux peut-être nous parler de la pochette ? Tu as repris une photographie de Hannibal Volkoff, qui d’ailleurs contribue lui aussi à Commune.

J’ai récemment découvert son travail, je le trouve vraiment fascinant. J’ai trouvé très belles toutes les photos de lui que j’ai vues. Elles nous retournent la tête en même temps qu’elles nous émeuvent et qu’il peut y avoir des choses un peu choquantes…

Choquantes ?

Disons des choses qui ne sont pas lisses, par exemple dans le rapport à la nudité. Je ne dis pas que ça me choque mais ce ne sont pas des photos telles qu’on en montre tout le temps. Personnellement je ne voulais pas de référence explicite au sexe ou à la drogue dans un visuel. Encore une fois ç’aurait été trop explicite, comme si je mettais un slogan politique un peu trop fort. Et il y avait aussi une forme de pudeur. Je ne suis pas quelqu’un de très exubérant, même si j’ai mes points d’accord avec le sexe et la drogue. Mais si on voulait mettre des photos qui évoquent le sexe et la drogue je trouve que les photos de Hannibal sont incroyables.

Quand on a commencé à échanger il m’a proposé la photo qui est maintenant sur le visuel. Je n’ai aucune information sur la façon dont elle a été partagée, mais il y a quelque chose d’un peu étrange et en même temps de coloré, martial, dandy… Je crois qu’il m’a dit que c’était l’Armée des dandys révolutionnaires ou quelque chose comme ça… C’est à la fois un peu chic et un peu dégueu… Je crois que ces choses me parlent. Je n’avais pas du tout imaginé une photo qui ressemblerait à ça mais quand je l’ai vue elle m’a plu comme j’ai envie que quelque chose me plaise. Ça me surprend et en même temps ça me plait instantanément.

Tu avais posté ton premier EP sur bandcamp, alors que pour ces trois nouveaux titres tu as signé avec un label, Remore Musica. Ça change quoi ?

D’ailleurs le label vient de sortir sa première compilation, Summer sampler volume 1. Ça comporte quatre titres, produits par quatre personnes différentes, dont moi. Les autres morceaux sont vraiment très bien. Je suis assez fier d’apparaître là-dedans. Pour ce qui est de savoir ce que ça change exactement de rejoindre un label, je ne sais pas exactement mais en tout cas ma musique est maintenant publiée sur des plateformes de streaming, alors qu’initialement j’avais juste mis ma musique sur bandcamp en plus de l’envoyer à des DJ pour que ce soit joué en soirée. Je ne suis pas abonné à ces plateformes mais on sait tous que ce sont les canaux par lesquels la musique est maintenant massivement écoutée. Toujours est-il que des gens se sont structurés dans le but de diffuser de la musique, de gagner de l’argent avec, tout en gardant l’exigence de produire des morceaux qui ont leur singularité. Ça me convient parce qu’on me laisse faire ce que j’ai envie de faire, au-delà du fait qu’on s’entend très bien humainement et que les morceaux d’autres producteurs sortis par ce label m’ont aussi immédiatement beaucoup plu.

Est-ce que tu fais beaucoup de promo sur les réseaux ?

Je suis plutôt écœuré par l’existence sur les réseaux sociaux, à la fois en tant que militant et en tant qu’artiste. Je n’ignore pas que beaucoup de choses sont communiquées via cela, même si je n’ai pas très envie de m’y plier. Ce n’est pas un caprice, simplement le fait que les moments où j’ai essayé de le faire m’ont plutôt fait du mal.

Pourquoi ?

Parce que basiquement on fait une chanson, on fait un clip, on met beaucoup de soi dedans, puis on le publie sur internet et on se retrouve à focaliser sur le compteur de likes, à être un peu déçu, et si on est content une fois on peut se retrouver obsédé par les audiences jusqu’à réfléchir en permanence pour savoir quel jour et à quelle heure il faut publier ou ceci ou cela. Puis au lieu de publier uniquement ses morceaux on se retrouve à les délayer en teasings…

De la même manière que les goûts et la norme peuvent être dictés par la bourgeoisie, la bonne manière de faire une production culturelle est dictée par l’industrie qui a les moyens d’avoir des graphistes, des community managers et toute une batterie de gens qui travaillent avec une division des tâches assez poussée. Ça crée des normes de communication et de promotion et c’est ça qui est ensuite attendu quand tu diffuses de la musique sur internet, même si tu t’autoproduis. Plein de petits artistes essaient de correspondre à ces standards-là même si c’est difficile. Des gens font ça très bien mais quand tu te retrouves à être plus happé par des questionnements sur la fréquence de tes posts sur les réseaux sociaux que par des idées artistiques c’est un vrai problème. Il y a aussi quelque chose de très paradoxal, cette injonction à se présenter sous un jour frais et consommable alors que ta musique n’est pas le reflet de cela…

Parlons des moments où tu mixes. Comment est-ce que tu construis un set, avec l’équilibre entre tes morceaux et ceux des autres ?

Je l’ai découvert sur le tas. En fait il y a quelque chose d’assez naturel qui se passe, les morceaux d’autres gens que je peux jouer en soirée sont uniquement des morceaux que j’aime beaucoup. Je joue ce que j’aimerais entendre. Comme c’est assez varié, qu’il y a beaucoup de styles différents de musique électronique, ça va du hip hop versant un peu électronique à de la techno qui peut être un peu rapide et violente, à de la drum’n’bass, avec au milieu des choses qui ont un caractère contemplatif, loufoque, groovy, de la house, du dubstep, etc. On pourrait se dire que c’est n’importe quoi mais je pense que j’ai retenu ces morceaux parce qu’ils comportent des ingrédients qui me parlent énormément, des morceaux que je trouve beaux, intéressants, parfois pour des raisons très différentes mais qui peuvent avoir leur raison d’être dans une soirée, qui peuvent parfois aussi donner envie de danser de façon inhabituelle… Quand j’ai commencé à jouer de la musique en soirée je ne me voyais pas jouer uniquement mes morceaux, peut-être parce que moi-même ça me lasserait de n’écouter que ça pendant une heure et demie. Comme je le disais tout à l’heure je peux moi-même être agréablement surpris par mes morceaux, alors je pense qu’il faut arriver à les saupoudrer, les mettre à des endroits où ils auront une pertinence. Il faut trouver des étapes intermédiaires ou des ruptures liées à une construction. Les DJ expérimentés disent qu’ils racontent une histoire…

Dans ses mémoires, Didier Lestrade, un des journalistes qui ont fait connaître les musiques électroniques en France, écrit que selon lui la musique électronique d’aujourd’hui a perdu les mélodies, le groove, les nappes… Tu en penses quoi ?

J’aime vraiment la musique électronique dans sa globalité. J’aime bien les trucs un peu obsessionnels, bizarres, pas du tout mélodiques, et j’adore aussi ce qu’aime Lestrade, la house avec des voix de chanteuses de soul et des pianos un peu sucrés. J’aime beaucoup les belles mélodies, même si ce n’est pas forcément dans la musique électronique que je les aime le plus. Si je veux écouter des belles mélodies je vais écouter Stevie Wonder ou Neil Young. Ce qui intéresse Lestrade c’est la continuité évidente entre la grande musique noire et les débuts de la techno. Ça n’a pas disparu, mais c’est vrai que le plus souvent ça n’a pas une place évidente. J’écoute des trucs où c’est encore présent, chez les Anglais par exemple, qui sont très forts en musique électronique. Mais c’est sûr que si tu vas dans le premier festival techno, ou dans une soirée au Warehouse, il y aura certes des éléments mélodiques mais qui ne seront pas du tout de cette nature. Ça sera des mélodies comme celles du hardcore, qui font penser à des mélodies de comptines mais jouées de façon saturée et violente. C’est très différent de ce qu’aime Lestrade, ce sont des éléments mélodiques, des éléments leads, EDM. L’enfant terrible de David Guetta, une musique électronique et pop, avec à la fois des ingrédients techno et des ingrédients issus de la variet’. Le truc mainstream aujourd’hui c’est d’avoir des voix comme ça sur une musique assez rapide et agressive. Je comprends que Didier Lestrade n’aime pas. Moi-même je n’aime pas ça, comme beaucoup de vieux. Je trouve que ça met ensemble deux trucs pas terribles pour faire quelque chose d’encore pire…

Récemment, à l’occasion de la Fête de la musique le député Aymeric Caron a regretté la place croissante prise par les DJ invités par des bars aux dépens des groupes qui jouent dans la rue. Qu’en penses-tu ?

C’est en rapport avec une tendance qui mène vers quelque chose de massif. Des gens qui vont jouer du rock ou du jazz doivent ramener leurs instruments, c’est fragile, un peu difficile à sonoriser… Si ce n’est pas très bien fait ça peut certes avoir son charme mais le groupe amateur est dévalué parce qu’on habitue les gens à une certaine expérience du live, qui est censé ressembler au fait d’écouter un disque très fort avec la perfection qui va avec la musique faite en studio. C’est plus facile de mettre un système un peu puissant pour un DJ qui vient uniquement avec un contrôleur et un ordinateur que de sonoriser un groupe, en plus du fait qu’il y a moins de choses à déplacer et que le résultat est rapidement beaucoup plus spectaculaire d’un point de vue auditif. Par ailleurs un DJ c’est une seule personne, c’est plus intéressant pour le bar que de payer cinq musiciens…

Un certain nombre de DJ sont de plus en plus starifiés aussi…

Oui, et je suis en train de devenir DJ au moment où il n’y a jamais eu autant de DJ dans le monde. La techno est partout. N’importe quel événement va avoir tendance à privilégier ça, n’importe quel festival généraliste va finir avec de la musique électronique. Il y a une forme de démocratisation et en même temps les stars sont plus stars que jamais et plus riches que jamais. Le train de vie ostensible des stars de la techno qui voyagent en jet privé est absolument dégueulasse. Je trouve très désagréable de voir ça tout en connaissant l’histoire de cette musique, en sachant à quel point elle s’est plutôt développée autour de l’idée d’anonymat, un peu en réaction à la starification, avec une certaine impersonnalité liée à l’usage des machines. L’activité d’un DJ star aujourd’hui est de produire du contenu à la manière d’un influenceur. Le format stéréotypé d’un short de techno sur internet, c’est le moment d’un drop qui pète le plus, un mouvement dynamique fait avec un téléphone ou une caméra qui exprime la violence de l’impact du kick, la puissance du DJ qui produit un effet en fermant un filtre, le public nombreux, la pyrotechnie, etc. C’est une espèce de caricature de la puissance, de manière vraiment bébête. Par exemple ça, je ne dirais pas que c’est intrinsèquement antifasciste… Les sensations de puissance en soirée sont évidemment très cool, on est content dans les moments où ça pète, évidemment, mais réduire l’expérience de cette musique à ça via les réseaux sociaux, c’est oublier que ces moments sont jouissifs parce qu’il y a eu de l’hésitation, de l’étrangeté, le fait que le DJ joue avec les nerfs des gens, joue avec les attentes, les récompense à des moments où ils ne s’y attendent pas, etc.

Par ailleurs, même dans les concerts la musique enregistrée occupe une place croissante. Par exemple dans les concerts de rap il y a de plus en plus de playback. Parfois on ne sait plus si on est face à un concert ou si c’est simplement le DJ qui passe des morceaux avec un rappeur qui chante par-dessus de temps en temps…

Oui, alors que parallèlement les scratcheurs ont quasiment disparu des concerts de rap. Je ne citerai personne mais j’ai parfois vu en concert des rappeurs importants, sur des grosses scènes, ne pas tout le temps rapper, et quand ils le font c’est par-dessus leur voix enregistrée. Le son est puissant et tout ce que tu veux, mais il y a quelque chose de très amateur à faire cela.

Tu l’expliques comment ?

Probablement un rapport à la scène qui est différent. Des groupes de musique vont faire leurs armes dans des petits lieux, beaucoup pratiquer sur scène. Alors qu’il y a des rappeurs qui ont énormément travaillé leurs textes et leurs morceaux dans leur coin dans un home studio et qui d’un coup, à la faveur de streams spectaculaires, se retrouvent sur une énorme scène, sans avoir l’expérience d’utiliser leur voix en live pendant une heure trente face à un public. C’est compliqué de savoir comment restituer en live cette musique que des gens ont fait dans leur chambre. C’est aussi pour ça que les concerts de rap jouent beaucoup sur le visuel, la vidéo, la danse… Il y a un côté cache-misère. J’aime beaucoup le rap mais ça donne rarement des bons spectacles.

Merci beaucoup. Tu as quelque chose à ajouter ? Des conseils à prodiguer à la jeunesse ?

Bon courage à la jeunesse. Je ne dirai pas qu’on compte sur vous. Déjà, bon courage.

Propos recueillis par Vivian Petit