Didier Lestrade — Commune

Act Up, antiracisme et musique : les mémoires de Didier Lestrade

Didier Lestrade, 67 ans, journaliste, écrivain et co-fondateur de l’association de lutte contre le sida Act Up publie ses mémoires, son douzième livre, annoncé comme le dernier. L’occasion d’éclairer son propre parcours et de partager son regard sur l’histoire et l’actualité.

Fils de pieds-noirs, l’homme est né en Algérie. Rapidement, il en a développé une sensibilité au racisme, à l’islamophobie et à la question coloniale. Dans ses mémoires, il dénonce la situation actuelle en Kanaky et, à intervalle régulier, le génocide en cours à Gaza. Pour un homosexuel de sa génération, être gay permettait d’entretenir des relations avec des personnes de milieux sociaux différents et de se sentir solidaire des autres minorités. Il précise qu’être de droite était à la fois ultra-minoritaire et honteux chez les gays des années 1970-80. En plusieurs endroits, il critique, déplore ou pourfend l’évolution conservatrice ou réactionnaire d’une partie des homosexuels. Caroline Fourest, Joseph Macé-Scaron et Renaud Camus sont trois exemples qu’il mentionne fréquemment.

Aujourd’hui, une partie de la nouvelle génération défend l’idée d’une solidarité des minorités, une lutte contre toutes les oppressions. Didier Lestrade partage cette volonté des jeunes militants autant que leur préoccupation pour l’écologie, qui ne prend sens qu’en s’opposant au mode de production capitaliste. Il est plus critique de l’usage fait des réseaux sociaux par certains d’entre eux, de la propension à cancel celui qui ose un mot de travers. Victime d’une tempête de haine sur twitter pour avoir raconté sa relation sexuelle avec un garçon de 19 ans, il analyse le mépris pour les vieux homosexuels, parfois précaires et souvent renvoyés à la figure du prédateur par des gays eux-mêmes. Face aux nouvelles polices de mœurs et à la diabolisation des relations intergénérationnelles, Lestrade se souvient de ses jeunes années et de son attirance pour des hommes plus âgés.

En 1980, âgé d’une vingtaine d’années, Didier Lestrade a lancé Magazine, revue culturelle à destination des homosexuels. À l’époque, Le Gai pied publiait des photos de corps d’hommes dont on ne voyait pas les visages, signe d’une difficulté à se présenter comme gay. Magazine rompt avec cette pratique. Puis, Lestrade écrit sur la musique dans Libération. Il fut d’abord un fan de rock. Il a beaucoup écouté Led Zeppelin. C’est à l’occasion d’un concert de Little Bob qu’il a rencontré son premier copain. Puis, en retraçant les origines du rock, il n’a plus juré que par les musiques noires, le blues, la soul, le funk. Il analyse l’influence de ces musiques sur le disco, la house et la techno, que ses écrits ont contribué à faire connaître. Dans ses articles pour Libé, il décrit l’expérience du club, tient à en faire ressentir le rythme et les émotions. Bronski Beat, Kraftwerk, Chic et Monolake sont ses artistes fétiches. Aussi, en tant que journaliste culturel, il traitera le porno comme un phénomène culturel à part entière.

Lors de la fondation d’Act Up Paris en 1989, Didier Lestrade, qui a appris sa séropositivité trois ans plus tôt, insiste sur la nécessité d’articuler musique, militantisme, esthétique et discours public. Jimmy Somerville, chanteur de Bronski Beat, paie les premiers loyers d’Act Up. Dans une démarche de rébellion autant que de recherche de réconfort, Sida is disco est l’un des slogans de l’association. En 1995, Lestrade participe à la création du magazine homosexuel Têtu. Rapidement, il se montre critique de la dépendance d’une partie du militantisme gay au mécène Pierre Bergé. Il est mis de côté.

À la même époque, l’écrivain Guillaume Dustan revendique son refus de porter des préservatifs malgré sa séropositivité. Il devient la némésis de Didier Lestrade, qui se prononce pour la pénalisation de la transmission volontaire du VIH. Aujourd’hui encore, il se tient à distance de l’éthique de non-jugement prônée par l’association Aides. Au nom de la douceur et de la sensualité, il critique le BDSM et le chemsex. Il s’étonne que les jeunes queers dansent sur du gabber, loin du groove et de la volupté.

À 42  ans, Didier Lestrade est allé s’exiler à la campagne. De 2009 à 2014, il a animé la revue en ligne Minorités. En 2013, en plein débat sur le mariage pour tous, la revue accueille dans ses colonnes un échange entre Madjid Ben Chikh, homosexuel auteur de textes sur l’histoire du Maghreb, et Houria Bouteldja, à l’époque porte-parole du Parti des Indigènes de la République. La militante décoloniale considère que la question du coming out et de la visibilité ne saurait se poser de la même façon dans tous les milieux, une famille, fût-elle conservatrice, étant parfois le seul espace de solidarité face au racisme et à la pauvreté. Madjid Ben Chikh lui répond : « La place que tu nous accordes dans l’ordre des revendication, cette sorte d’invisibilité, est injuste, unfair. Et discriminante. » Quant à lui, Didier Lestrade écrit dans ses mémoires « qu’une mère sait toujours si un enfant est homo, quelles que soient ses origines. » Plus tard, il rencontrera en Angleterre et aux États-Unis les membres de mouvements homosexuels au sein des communautés noires. Il portera une attention à l’émergence d’une Pride des banlieues en France. Il écrit que les courants décoloniaux peinent à penser les questions relatives à la sexualité. Quelques jours avant sa publication, peut-être par volonté de prolonger la discussion à ce sujet, Lestrade a envoyé son ouvrage à Houria Bouteldja, avec qui il partage de nombreux engagements.

Le livre se termine sur une description de la campagne où vit Didier Lestrade comme des paysages du monde qui l’ont marqué. Vieillissant, l’ancien clubber n’aime plus la promiscuité. Il vit aujourd’hui en Mayenne où il s’occupe de son jardin, le plus souvent dans le silence. S’il peut apprécier Drake ou The Weeknd, il se montre peu intéressé par la musique d’aujourd’hui, qu’il trouve trop prévisible. Il en regrette la submersion par les featurings. Il a fait une overdose d’autotune.

Les mémoires de Didier Lestrade sont le récit d’une trajectoire. Transparent, il n’hésite pas à relater ses conflits avec divers journalistes, artistes ou militants, morts ou vivants, qu’il cible nommément. Les détails de la vie avec le VIH, maintes fois évoqués dans ses livres précédents, sont seulement abordés par endroit. Sa situation sociale et l’impossibilité financière de soigner ses dents qui tombent fatalement les unes après les autres à cause du virus sont par contre des sujets importants. 

En 2017, le film 120 Battements par minute de Robin Campillo, inspiré d’Act Up, une histoire, livre de Didier Lestrade, a contribué à faire connaître son parcours. Il en garde cependant un souvenir amer. Il fut rémunéré 1 500 euros pour l’ensemble des déplacements et du temps qu’il a consacrés à la promotion du film, étalée sur quatre mois. La sortie du film en Israël, alors que Lestrade est engagé dans la campagne de Boycott, désinvestissement et sanctions en solidarité avec les Palestiniens, a fini de le brouiller avec le réalisateur.

Lestrade ne semble rien cacher. À propos de la publication de ses mémoires, il raconte avoir lâché les éditions Denoël peu avant de signer le contrat en raison d’une avance plus avantageuse proposée par Stock (15 000 euros). Si ses mémoires sont empreints d’un certain pessimisme quant à l’état du monde, comme d’un ressentiment lié à son isolement et à ce qu’il perçoit comme un manque de reconnaissance, sa situation semble à la mesure de la droiture et de l’intransigeance que l’on peut mettre à son crédit. C’est notamment cette volonté de rester politiquement cohérent qui, en 2023, l’a fait rompre une nouvelle fois avec Têtu, où il était pigiste. En pleine lutte contre la réforme des retraites, le magazine avait décidé de mettre à l’honneur le ministre du travail Olivier Dussopt, qui y faisait son coming out.

Vivian Petit