La vie de Vivant Denon, bandit des arts et homme de lettres, est un roman. Elle épouse les vicissitudes de son temps : Monarchie, Révolution, Empire, Restauration… Voici l’histoire splendide et mouvementée de ce voyageur, collectionneur et écrivain.
Nous ne savons rien des premières années du magnifiquement nommé Dominique Vivant de Non, à ceci près qu’il naît le 4 janvier 1747 à Givry, près de Chalon-sur-Saône, dans une famille de petite noblesse dont il est l’unique enfant et qui lui fait dispenser, par un précepteur particulier, un enseignement de grande qualité. Son extraordinaire biographie ne peut être établie qu’à partir de 1769, date à laquelle il apparaît aux côtés du peintre David dans l’atelier parisien de Boucher ou en la compagnie de Dorat, homme de lettres et mousquetaire du roi qui l’introduit à la cour où, signalé à l’attention de Louis XV pour ses talents de graveur, il est bientôt fait conservateur du cabinet des Médailles et gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi.
Nommé secrétaire d’ambassade à Saint-Pétersbourg en 1774, sous le règne du Bien-Aimé, le chevalier de Non1 est pourtant confirmé dans ses fonctions par Vergennes, ministre des Affaires étrangères de Louis XVI — avant que Catherine II, qui le soupçonne de rapporter à Versailles le moindre de ses agissements2, d’être acquis à la cause de Pougatchev et favorable à l’insurrection des serfs, ne le fasse expulser de Russie l’année suivante…
Reçu à Berlin par Frédéric II, il regagne la France d’où il est aussitôt dépêché à Genève pour y conduire une mission diplomatique secrète à l’issue de laquelle il séjourne chez Voltaire, dont il dessine trente-cinq portraits en huit jours parmi lesquels le fameux Déjeuner de Ferney. De passage à Paris pendant l’été 1776, il fréquente le salon littéraire de Fanny de Beauharnais et se consacre à l’écriture de Point de lendemain, son chef-d’œuvre3…
Conseiller de l’ambassade de Naples à partir de l’automne, il rend compte à Clermont d’Amboise des intrigues tramées, à l’insu du roi Ferdinand IV, par la reine Marie-Caroline et son favori. En 1778, fasciné par le spectacle de l’éruption du Vésuve, il se libère de sa fonction diplomatique pour suivre l’expédition scientifique et artistique conduite peu après par l’abbé de Saint-Non dans les vestiges de Catane4, expérience d’archéologie consignée dans un mémoire intitulé Voyage historique et pittoresque dans le royaume des Deux-Siciles5. Détenteur d’une fortune considérablement augmentée par quelques années de commerce, pour le compte de riches collectionneurs interlopes, avec les pilleurs des champs de fouilles de Sélinonte et de Syracuse comme ceux d’Herculanum et de Pompéi, il quitte l’Italie en 1785 et renoue avec la vie parisienne. Reçu membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture, il publie plusieurs textes critiques parmi lesquels l’éloge d’un tableau de David, La Mort de Socrate.
Comme en témoignent les pages retrouvées de son journal, Vivant de Non se rend à Rome en mai 1788 pour séjourner chez le prodigieux cardinal de Bernis, puis s’établit à Venise et reçoit la nouvelle de la Révolution française, qu’il approuve… tout en donnant le change à la duchesse de Polignac et au parti des émigrés. Privé de toutes ses rentes, il se place sous la protection d’une femme de lettres, Isabelle Teotochi avec qui se noue, pour le reste de sa vie, une relation amoureuse passionnée. Chassé des territoires de la Sérénissime au mois d’août 1792, il s’établit provisoirement à Florence où son expulsion lui est notifiée le 8 octobre 1793, gagne alors la Suisse et y est informé de la séquestration de ses biens.
De retour en France, il échappe à la guillotine grâce à l’intervention de David — futur président du Comité de sûreté générale —, qui commande les gravures de son Serment du jeu de Paume et de ses dessins des uniformes républicains à « M. Denon, citoyen de Paris » ; il fait la connaissance de Robespierre en ce temps de troubles, peu avant de dessiner… sa tête coupée présentée au peuple, le 28 juillet 1794.
Compagnon de Barras sous le Directoire, Vivant Denon participe à toutes les réunions utiles — sérieuses comme dissolues — de la capitale, compte au nombre des invités à tous les dîners, bals ou autres orgies, et publie deux séries de gravures pornographiques, Œuvres priapiques et Culte secret des dames romaines, qui connaissent un vif succès. Il fréquente le salon de Joséphine de Beauharnais à partir de 1797, rencontre le jeune Bonaparte au cours d’une fête donnée par Talleyrand, et… embarque à ses côtés, le 14 mai 1798, pour l’expédition d’Égypte : il dessine et commente les différentes batailles, mais s’intéresse surtout aux cataractes du Nil et aux innombrables monuments, de Rosette à la Nubie, révélés aux yeux l’Occident par la publication, en 1802, de son Voyage dans la Basse et la Haute Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte6.
Nommé directeur des musées de France par le Premier consul au mois de décembre 18027, Vivant Denon transforme rapidement une partie du palais du Louvre en musée Napoléon puis repart à la suite des troupes impériales, prend notes et croquis des principales victoires et organise, au fur et à mesure de cette épopée extravagante, des convois qui acheminent plusieurs milliers d’œuvres d’art vers Paris ; auteur d’un Rapport sur les antiquités prises en Italie, celui que ses détracteurs surnomment désormais « l’huissier » se conduit en véritable surintendant des Beaux-Arts, préside à l’achat de tous les objets et œuvres d’art destinés au couple impérial, détermine le style du mobilier, dessine des motifs égyptoïdes pour les tapisseries et les porcelaines ; il favorise en outre la création artistique contemporaine, passe de nombreuses commandes publiques, promeut l’édification de nouveaux monuments tels la Colonne Vendôme, l’Arc du Carrousel ou, d’hugolienne mémoire, l’Éléphant de la Bastille…
Au lendemain de l’abdication de l’Empereur, le 25 juillet 1814, Vivant Denon renomme le musée Napoléon… Musée royal, et y invite Louis XVIII qui le confirme dans ses fonctions ; sommé, après la défaite de Waterloo, de restituer aux coalisés une part importante des œuvres dérobées pendant les campagnes napoléoniennes, il refuse avec un bel acharnement puis, de guerre lasse, présente sa démission.
Définitivement retiré des affaires parmi les splendeurs rassemblées dans son hôtel du quai… Voltaire, il se consacre principalement à l’écriture d’une Histoire de l’art depuis les temps les plus reculés jusqu’au commencement du XIXe siècle, reçoit souvent la visite de son amie Stéphanie de Genlis, et fréquente volontiers les dîners du prince de Talleyrand. Il meurt à Paris le 28 avril 1825 — sous le règne de Charles X, donc —, d’une pneumonie contractée pendant une vente de tableaux…
Au cours de sa trentième année, Vivant de Non écrit le seul texte de création littéraire porté à notre connaissance8, ce Point de lendemain qui, contrairement à ce qu’évoque son titre, marquera l’histoire des Lettres françaises d’une empreinte durable.
Bien sûr, s’agît-il d’un récit conduit par une plume à la fois spirituelle et alerte, d’une mécanique de mots parfaitement réglée, d’une langue élégante composée de justes traits brefs ciselant avec la plus grande précision, en une quarantaine de pages, un joyau éclatant de l’esthétique des Lumières… Mais surtout, bien que sous les dehors d’une intrigue libertine relativement banale (et soumise, de surcroît, au matériel de convention requis), s’agît-il d’une quête quasiment mystique de l’amour absolu, d’une véritable épreuve initiatique au cours de laquelle l’auteur conduit l’abandon progressif du narrateur jusqu’à la perte de son moi — jusqu’à la disparition du « je » au bénéfice insidieux de ce « nous » qui, sitôt apparu, opère tel un charme et ravit le lecteur, le captive… En cela qu’elle dépasse de beaucoup et la situation et les personnages prétendument campés, cette sorte de machination illustre superbement les jeux et enjeux intemporels de la séduction auxquels elle est vouée — et cette alchimie de grand œuvre s’exprime-t-elle bel et bien, aujourd’hui encore, en nous…
Ce conte, subtil à l’égal de son auteur, représente justement une période à la fois singulière et peut-être trop brève de notre histoire, la fin de l’Ancien régime, au cours de laquelle la notion de connaissance n’est pas dissociable de celle de plaisir — aussi, les dimensions fictionnelle de l’un et biographique de l’autre produisent sur le lecteur un effet de virtuosité monstrueuse dès après la Révolution française et l’avènement du puritanisme bourgeois (à l’instar des Liaisons dangereuses et de Laclos, par exemple), séduisants autant qu’effrayants d’être à ce point dans le « vivant » qu’ils s’accommodent librement de toutes ses circonstances, même chaotiques…
Artiste protéiforme dont la vie tout entière est elle-même œuvre d’art, Vivant Denon sera bientôt célébré par Talleyrand, Chateaubriand, Stendhal ou Lamartine, admiré ensuite des frères Goncourt jusqu’à Étiemble, deviendra Le Baron Denon d’Anatole France puis Le Cavalier du Louvre de Philippe Sollers — et Louis Malle écrira le scénario du film Les Amants d’après ce Point de lendemain comme éternel dont Milan Kundera considère, dans son Art du roman, qu’il « s’ouvre sur la plus belle phrase de la prose française »…
Et, finalement, n’est-il pas devenu légitime que l’un des pavillons d’entrée du palais du Louvre porte le nom de ce bandit génial des grands chemins de l’art, de cet aventureux collectionneur d’État sans qui le fonds muséal français recèlerait infiniment moins de splendeurs ?
Julien Cendres
- Surnommé « Le Faune » par les courtisans en raison de son inégalable séduction, qu’il exerce tant dans la vie publique… qu’en privé. ↩︎
- Diderot est alors son hôte. ↩︎
- Point de lendemain paraît pour la première fois en juin 1777, sans autre mention que « par MDGODR » (pour M. Denon, gentilhomme ordinaire du roi ?), dans le « Journal des dames » que dirigent Fanny de Beauharnais et Claude-Joseph Dorat puis, en 1779, dans la revue « L’Abeille littéraire » ; d’abord attribué à Dorat, il figure dans le premier volume de ses œuvres complètes (Delalin, 1782). La version définitive du texte, établie par Vivant Denon, est publiée en 1812 chez Didot l’Aîné — sans aucune signature. ↩︎
- Parmi les explorateurs de l’ancienne cité, détruite au siècle précédent par une éruption de l’Etna, Vivant de Non se lie notamment avec Dolomieu, le premier vulcanologue, et le peintre Fragonard. ↩︎
- Publié pour partie en anglais comme écrit par Henry Swinburne puis intégralement, en 1781, comme ouvrage de Saint-Non, il est attribué à Vivant de Non après des aveux de l’abbé lui-même (Didot l’Aîné, 1788). ↩︎
- Le succès de cette édition est tel, qu’il faudra procéder à plus de quarante réimpressions successives. ↩︎
- C’est à ce moment qu’il obtient de Bonaparte que David, persécuté depuis la fin de la Terreur, soit gracié et… nommé peintre du gouvernement. ↩︎
- La pièce de théâtre Julie ou le Bon Père — créée à la Comédie Française et dont l’insuccès retentissant aura définitivement raison de ses velléités de dramaturge — n’étant pas parvenue jusqu’à nous… ↩︎
