Pierre Carles, les FARC — Commune

Pierre Carles en immersion avec la guérilla des FARC

Le réalisateur Pierre Carles a filmé pendant plusieurs années des hommes et des femmes engagés dans les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie.

Pierre Carles est connu pour ses documentaires dénonçant la collusion entre les médias, les politiciens conservateurs et les milliardaires. Il a aussi réalisé plusieurs portraits de personnalités politiques, de l’ancien président équatorien de gauche Rafael Correa à l’inénarrable Jean Lassalle.

Dans la plupart de ses documentaires, il décortique le traitement des faits politiques par les médias (ou leur absence de couverture). Souvent, il va confronter l’éditocratie dont il a fait son adversaire. À d’autres moments, Pierre Carles se questionne sur ses propres buts. Il s’est déjà filmé chez le psychanalyste, et plus souvent en discussion avec son équipe. Son dernier documentaire, Guérilla des FARC, l’avenir a une histoire, est d’une autre facture. En deux heures et vingt minutes, il s’agit de relater cinquante années d’histoire de la guérilla colombienne, de nuancer les représentations, d’humaniser ceux qui ont été diabolisés.

Le film est aussi une lettre ouverte à son beau-père. Duni Kuzmanich est le premier cinéaste à avoir réalisé un film sur les guérillas colombiennes des années 1950 sans les dénigrer. Pierre Carles insère dans son documentaire des extraits de cette œuvre, Canaguaro, western kitsch dont le principal mérite semble être de ne pas diaboliser la guérilla. Pierre Carles a aussi retrouvé et interviewé Bruno Muel et Jean-Pierre Sergent, envoyés en 1965 en Colombie par le PCF pour rencontrer les FARC un an après leur création. Ils en ont eux aussi tiré un film, Rio chiquito.

La guérilla des Forces armées révolutionnaires colombiennes est née d’une insurrection des paysans pauvres contre les riches propriétaires terriens, soutenus par l’armée colombienne elle-même appuyée par les États-Unis. Les conditions de l’engagement politique évoluent selon les périodes et les circonstances, tout comme la manière dont il est perçu et décrit. En France, les FARC sont généralement désignées comme des preneurs d’otage et des narcotraficants. Pierre Carles refuse d’ignorer l’histoire. Il raconte comment, il y a deux décennies, la guérilla a constitué prisonniers des militaires et des politiques, pour tenter de faire libérer ses 3 000 membres détenus par l’État colombien. Il insiste sur le fait que c’est Alvaro Uribe, président très à droite et représentant des propriétaires terriens, qui a refusé de négocier.

Quant à la question du commerce de la drogue, il précise, il raconte. Les FARC ont laissé les petits paysans cultiver la feuille de coca. Ils en ont régulé le prix dans les régions qu’ils administraient. Comme auprès de chaque commerçant, ils ont capté 10 % du chiffre d’affaire des narcos au titre de l’impôt révolutionnaire.

En 2016, un accord de paix a été conclu avec l’État colombien, sous l’impulsion du président Juan Manuel Santos, représentant de la bourgeoisie d’affaire, moins revancharde envers les FARC que ne l’est la bourgeoisie agraire. Les FARC ont créé un parti politique, le Partido Comunes et Pierre Carles peut donc suivre les anciens combattants revenus à la vie civile. Ils ont été amnistiés, perçoivent une allocation et peuvent bénéficier d’une aide financière pour ouvrir un petit commerce ou créer une coopérative agricole.

Nathalie Mistral, guérillera française et Colombienne d’adoption, est cependant amère quant aux conditions de la paix. Les FARC ont déposé les armes en six mois, alors qu’en Irlande, l’IRA avait étalé ce processus sur neuf années afin de maintenir le rapport de force et d’obliger l’État à respecter ses engagements. Sur les 13 000 anciens combattants des FARC qui ont accepté l’accord de paix, 500 ont été assassinés par des groupes paramilitaires.

Le film se termine sur l’arrivée au pouvoir en 2022 de Gustavo Petro, premier président colombien de gauche, lui-même issu d’un mouvement de guérilla, le M19, plus urbain et intellectuel que les FARC. Si Petro peine aujourd’hui à appliquer son programme, faute de majorité parlementaire et du fait des pressions de la haute bourgeoisie, 5 % des terres agricoles ont tout de même pu être redistribuées. Aussi, en Colombie, 4,7 millions de personnes auparavant exclues des dispositifs perçoivent aujourd’hui une pension de retraite minimale.

Vivian Petit