Dans son nouveau roman La Vocation, Chloé Saffy pousse plus loin encore l’exploration des fantasmes et du pouvoir. Inspirée par une rencontre numérique avec une jeune femme se disant « à disposition » d’un couple de bourgeois sadiques, l’autrice interroge les limites du consentement, de la fiction, et de la fascination.
La Vocation, le nouveau livre de Chloé Saffy, paraît ce 21 août et il possède tous les ingrédients pour animer cette rentrée littéraire. La romancière était jusqu’alors connue pour ses récits érotiques souvent liés à l’univers du sado-masochisme. Présenté comme un « roman » ou une « autofiction », son nouvel ouvrage met en scène une femme qui vit des fantasmes dont l’autrice elle-même écrit que « même pour les besoins d’un roman » elle aurait eu « du mal à [les] imaginer ».
L’histoire commence le matin où Chloé Saffy accepte, sans savoir pourquoi, la demande d’ajout d’une inconnue sur Facebook tout en en refusant d’autres. Son nouveau contact a pour pseudonyme Salomé. Sur les photographies publiées sur son profil, la jeune femme est vêtue d’une tenue élégante et propice à la projection de fantasmes érotiques. Son regard est invariablement baissé, sans qu’on sache s’il est le signe d’une soumission ostentatoire ou le reflet d’une personne absente à elle-même. Salomé, dont l’autrice apprendra plus tard qu’elle a choisi ce pseudonyme car elle est orpheline et n’apprécie pas son prénom de naissance, lui raconte qu’elle vit une expérience hors normes.
Salomé explique vivre à disposition de ses « tuteurs », membres de la haute bourgeoisie. Elle est logée dans l’une des suites de leur propriété après leur avoir remis la totalité des objets qu’elle possédait dans sa vie antérieure. Tout lien à l’extérieur est censé lui avoir été retiré et c’est seulement lorsqu’elle travaille à des tâches administratives qu’elle peut, clandestinement, se connecter à Facebook. En outre, de son logement, elle ne peut sortir qu’après s’être préparée selon un rituel quasi maniaque. Le maquillage est extrêmement élaboré, les bas couture et les porte-jarretelles portés quotidiennement, comme les escarpins dont les talons ne descendent jamais en dessous de douze centimètres. Ils sont accompagnés d’une jupe courte ajustée ainsi que d’un chemisier ou d’un pull, obligatoirement moulant et décolleté. En signe de soumission, un collier est vissé à son cou et ne peut être ôté qu’à l’aide d’une clef. Invariablement, sa bouche reste entre-ouverte afin de garder une expression neutre et d’arborer des traits détendus. Enfin, Salomé a été renommée Sixtine par ses propriétaires.
Quotidiennement corvéable, soumise de façon particulièrement érotisée, Sixtine est pourtant peu en lien avec ceux qu’elle doit servir. Les travaux d’administration, la gestion de la logistique comme les tâches domestiques lui sont listés par sa préceptrice. Toutes les six semaines, Sixtine est évaluée. C’est encore cette même préceptrice qui consigne et rapporte ses erreurs et ses manquements. Les sanctions prévues sont exécutées le mercredi suivant. Ses tuteurs ne s’en chargent pas personnellement mais, conformément aux usages de leur classe sociale, délèguent l’expression de leur sadisme.
Quotidiennement, Chloé Saffy doute de la factualité du récit qui lui est offert. Parallèlement, elle se demande s’il serait possible d’inventer une chose pareille. La romancière évoque pourtant ces personnes dont les fantasmes « peuvent avoir plus de réalité que leur propre vie ». Elle mène l’enquête et se voit finalement confirmer l’existence de Salomé par une personne qui l’a rencontrée quelques années auparavant dans un donjon SM. Elle était accompagnée du président délégué du fonds d’investissement où elle travaillait, dont ceux qui allaient devenir ses tuteurs étaient actionnaires. Réelle ou non, cette histoire ouvre de nombreuses questions relatives à la structuration des fantasmes, au libre arbitre et au consentement.
La curiosité dont naît le désir et le récit que l’on impose à l’autre étaient au cœur des livres précédents de Chloé Saffy. Dans Adore, une femme séquestrait et ligotait son ex-partenaire afin de lui faire longuement entendre les reproches qu’il n’aurait pu écouter autrement. À fleur de chair racontait une relation sado-masochiste entre une femme soumise et son Dominant. L’histoire était vue à travers le regard de l’épouse qui découvrait, en fouillant les documents de son compagnon, les récits de ses rencontres extraconjugales. Dans La règle de trois, un jeune homme peu pudique imposait le bruit de ses ébats aux deux femmes qui partageaient sa colocation, avant que cet agencement ne débouche sur la constitution d’un trio sexuel et peut-être amoureux.
Nous nous trouvons face à Chloé Saffy dans la même position qu’elle face à Sixtine, à nous demander si nous sommes voyeurs ou au contraire manipulés par ses inventions perverses. Comme le note Chloé Saffy dans La Vocation, le masochiste aime dire, montrer, raconter, et c’est pour cela qu’on considère parfois que la psychothérapie ou la cure analytique produit peu d’effets sur lui. Selon le psychanalyste Hugo Trauer, « revivre la scène ne fait aucun bien au masochiste puisqu’elle ne lui fait que du bien. ». Quant à l’autrice, elle semble aussi aimer voir. C’est en lisant qu’elle a, au début de l’adolescence, rapidement découvert ses propres fantasmes. D’ailleurs, son père laissait traîner ses revues érotiques.
Lorsque Sixtine est sanctionnée, les punitions peuvent comporter des corvées, des privations, la mise au piquet, mais aussi des corrections physiques infligées par ses tourmenteurs, trois hommes et une femme : des flagellations, des fessées pouvant aller jusqu’à 200 coups, une quinzaine d’impacts sur les seins infligés à la badine, ou la mise au berceau, instrument de torture inspiré d’un supplice médiéval. Il lui arrive d’être punie d’une dizaine de gifles, qu’elle reçoit de face, présentant la joue, accroupie sur ses escarpins, bras dans le dos, tête relevée. Elle patiente et doit remercier entre chaque gifle. Cette sanction lui a parfois occasionné de grands maux de tête et fait perdre temporairement l’usage d’une oreille. Les supplications, plaintes et sanglots lui sont interdits. Ses larmes sont tolérées si elles ne sont pas accompagnées de hoquets ou de gémissements.
À propos de ces sévices, Sixtine explique qu’ils lui permettent de solder le compte de ses erreurs, ce qui « conviendrait à beaucoup de filles ». Lorsque ses tuteurs viennent lui souhaiter bon courage à la veille du supplice auquel ils l’ont condamnée, elle semble surtout y voir une marque de gentillesse et d’empathie. Comme le remarque Chloé Saffy, la situation de Sixtine serait absolument différente et pourrait être rapprochée du sado-masochisme si elle était attirée par ses tourmenteurs, excitée par la situation ou intéressée par son propre plaisir. Si les sanctions existent dans la majorité des relations sado-masochistes, dans le contexte du lien qui unit un Maître à sa soumise, elles ne visent pas seulement à punir une erreur ou à faire passer l’envie de recommencer. Elles s’inscrivent aussi, à l’inverse de ce que vit Sixtine, dans le renforcement d’une relation visant le plaisir et l’émancipation.
Alors qu’aucune relation sentimentale ou sexuelle n’unit Sixtine à ses tuteurs, c’est essentiellement le fait de s’assurer de leur pouvoir et le plaisir de façonner un individu qui semblent les guider. Comme l’explique Alizée Delpierre, sociologue qui a relaté son expérience de la domesticité dans Servir les riches, les domestiques abandonnent généralement leur vie amicale, sociale et amoureuse en se mettant à disposition de leurs employeurs. S’il est fréquent que les domestiques soient renommés et qu’ils doivent adopter une attitude docile, le type de présence qui est attendu d’eux est caractérisé par l’effacement et la discrétion physique. À l’inverse, Sixtine dispose d’une esthéticienne, d’un coach sportif et s’est vue imposer plusieurs opérations de chirurgie esthétique qui poussent à remarquer sa présence. À l’épilation définitive et à l’intervention sur la cheville pour permettre le port prolongé de talons, ont fait suite les opérations des seins, qui sont remplis de sérum à intervalles réguliers, et l’augmentation du volume des lèvres. Ces modifications physiques lui donnent des airs de bimbo à mille lieues de la discrétion et du raffinement que l’on imagine attendus dans la haute bourgeoisie.
Si le modelage de Sixtine par ses tuteurs fut progressif, il eut pour fil conducteur le rapport au travail, via l’apprentissage d’un « savoir-être ». À son arrivée dans le fonds d’investissement où elle était salariée et dont ses futurs tuteurs étaient actionnaires, ce sont le relooking et l’adoption d’une nouvelle posture qui avaient représenté les principales difficultés. Si la tenue et l’attitude des hôtesses de cette entreprise étaient particulièrement érotisées, la scène de bondage initiée par son président délégué semble avoir fait office de sas entre l’exploitation en entreprise et l’esclavage à domicile.
Aujourd’hui, comme on l’apprend en fin d’ouvrage, Salomé est mise en concurrence avec une servante plus jeune, qui partage sa condition. Aussi, l’été, elle est envoyée dans un « stage » aux allures de camp de travail, aux côtés d’autres femmes, dans une expérience caractérisée par le silence, la discipline et le travail forcé. Les congénères de Sixtine ont pour point commun d’évoluer nues, le crâne tondu. Quant à elle, au domicile de ses tuteurs, ses cheveux naturels avaient déjà été rasés et remplacés par une perruque, comme s’il fallait lui signifier que l’artifice sera toujours plus satisfaisant que son propre corps. D’ailleurs, à deux reprises, lorsque Chloé Saffy montre des photographies anciennes de Salomé à des amis de confiance, ses interlocuteurs semblent dans un premier temps convaincus qu’il s’agit d’un homme travesti ou d’une femme trans. Dans tous les cas, le corps réel de cette personne semble avoir été remplacé par les signes d’une féminité factice ou caricaturée. Enfin, la dernière opération en date de Sixtine a ciblé ses oreilles, dont la nouvelle forme la fait désormais ressembler à un elfe. Avoir imposé à Sixtine une telle apparence physique rend encore plus difficile l’éventualité de son retour dans le monde ordinaire.
Tout au long du récit, face au constat de la réification de Sixtine qui semble sans limites, il est difficile de ne pas avoir le sentiment d’être face à une fuite en avant. Tout en tentant de comprendre les motivations de ceux qui l’ont modelée au gré de leurs perversions, Chloé Saffy ne masque rien, selon les moments, de son trouble, de sa gêne, de sa fascination et même de son excitation. Dans une zone grise permise par la littérature, l’écrivaine écoute et analyse, sans juger comme on le ferait au tribunal. Le malaise, l’intérêt et l’excitation de l’autrice pourront aussi être ressentis par les lecteurs, signe que nous ne sommes pas seulement face à un témoignage ou une enquête, mais en présence d’un réel objet littéraire.

Chloé Saffy, La Vocation, Cherche Midi, 2025, 20 €.
Vivian Petit
