Maillol/Picasso face à face au Musée de Perpignan

Une photo représente Picasso à Perpignan face à Méditerranée, la célèbre statue en bronze de Maillol. Elle donne une clé pour pressentir le sens profond de l’exposition qui réunit les deux artistes au Musée Rigaud de la ville, de juin à décembre 2025. Séparés par une génération, s’étant mal connus et partiellement appréciés, les deux créateurs catalans partagent un héritage puisé dans les mythes et les œuvres d’art qu’a suscités et nourris leur commune Mare nostrum. Ils en expriment aussi la force rebelle.

L’intérêt majeur des bonnes expositions – comme celui des collections privées – est de proposer des rencontres inattendues. Y sont associées, comparées, confrontées des œuvres qu’a priori ni la contemporanéité ni l’esthétique ni la facture ni une thématique ténue ne permettaient d’assortir. Elles n’avaient pas lieu de se connaître. Le collectionneur par dilection ou le commissaire de l’exposition par érudition et intuition leur fournissent l’occasion d’une liaison passagère, l’espace opportun pour cheminer de concert. Ainsi en est-il du rendez-vous confraternel qu’organise au Musée Rigaud de Perpignan cette année les trois entremetteurs – ou marieurs si la connotation gêne -, responsables de l’exposition Maillol/Picasso Défier l’idéal classique.1 Évidemment conscients du trouble qu’installe un tel dialogue, ils s’interrogent : « Comment faire parler ensemble et la beauté taiseuse et le verbe plastique abondant ? ».

La Méditerranée en partage

Dans l’élégant patio de la mairie de Perpignan, Picasso semble happé par la contemplation du bronze de Maillol Méditerranée.2 L’image mise en scène est saisie le 24 septembre 1954 par le photographe professionnel Raymond Fabre (1924 -2001) qui suit le peintre dans les rues de la cité catalane lors d’un séjour chez ses amis Paule et Jacques de Lazerme3, « une parenthèse partagée entre dîners, inaugurations et corridas » (Catalogue p. 17). Devant la Femme (titre originel), pour assumer le face à face, Picasso a enjambé la margelle de l’ancienne fontaine où s’impose depuis 1911 la Pensive que Maillol a offerte à la cité catalane en 1909. Le regard du vivant interroge le bloc lisse, les formes généreuses, la tête boudeuse penchée, la « beauté silencieuse » (Gide) et par-delà, on veut l’imaginer, questionne secrètement son concepteur : « Qui sommes-nous l’un pour l’autre ? Quel rapport existe-t-il entre nous ? Que partageons-nous ? Nous connaissons-nous ? ».

Picasso devant Méditerranée

Entre deux aller et retour à Barcelone, Picasso (1881-1973) a rencontré la première fois Maillol (1861-1944) lors de sa visite à son atelier de Villeneuve Saint Georges fin 1902 – début 1903.  Sans doute, s’intéressant à la sculpture, cherchait-il à prendre contact avec un artiste reconnu. L’aîné a laissé de ce tête-à-tête un portrait et un souvenir inattendus : « Quand Picasso est venu d’Espagne, il avait vingt ans. Il était mince. Il avait une figure fine, il était tout à fait comme une jeune fille. […] Il m’avait chanté une chanson catalane. Il était très gentil ».  [Catalogue, p 17]. Au gré des ans, ils se sont retrouvés par l’entremise sans doute de leur marchand commun Ambroise Vollard, jusqu’à une dernière entrevue que Maillol amer et blessé rapportera. « Eh bien ! La dernière fois que je l’ai vu, en 1937, c’est à peine s’il m’a parlé. […] Moi j’ai été aimable, je lui ai rappelé sa visite à Villeneuve, je lui ai même chanté la chanson catalane qu’il m’avait chantée alors. Il ne m’a même pas répondu ». Le sculpteur veut lui monter sa dernière création La Montagne. « Il m’a tourné le dos, et il est parti sans y jeter un coup d’œil. Croyez-vous que ça c’est un artiste ? » (in Henri Frère, Conversations de Maillol, réédition Somogy 2016). L’anecdote ne témoigne pas d’un intérêt puissant de Picasso pour l’œuvre de Maillol. Cependant, moins de vingt ans après, on surprend Picasso méditant sur Méditerranée. L’exposition et son organisation suggèrent des réponses à cette aporie.
C’est Ludwig Mies van der Rohe (1886-1969) qui le premier élabore un dialogue inattendu entre les deux artistes in Museum for a Small City project, 1941-43, visible ici.

L’architecte américain confronte dans une mise en scène originale une reproduction de Guernica et des statues de Maillol dont deux, imposantes, présentes à Perpignan, Les commissaires dans une salle dédiée revendiquent cette démarche qui en provoquant un choc esthétique renverse les préjugés, démonte les clichés et nous fait voir derrière les apparences. Accostant la photo du chef d’œuvre politique de Picasso, Guernica, symbole de la dénonciation de la violence fasciste et des horreurs de la guerre, les Maillol tiennent tête fièrement. Ils n’ont rien à lui envier, nous le verrons, en termes d’audace, de puissance, de courage artistique.

L’exposition propose d’abord des rapprochements plus sages, une communauté esthétique ludique et sensuelle. Parlant de Méditerranée, Maillol confie : « Mon idée, en la sculptant, était de créer une figure jeune, pure, lumineuse et noble… Mais, tout cela, n’est-ce pas “l’esprit méditerranéen” ? ». Cet esprit, cette « langue méditerranéenne de l’art » et les cultures qui lui sont associées, les partagent une part majeure de la geste artistique de Picasso, la quasi-totalité de l’engagement esthétique de Maillol. L’exposition consacre à ce point de jonction plusieurs étapes du parcours, le parsemant d’œuvres majeures ou plus confidentielles. Ainsi des Porteuses d’eau de l’aîné devisant avec une Femme à la fontaine du cadet : même scène de genre, même référence à l’antique, tuniques fluides semblables, ceinturées par d’humbles cordons, vagues de cheveux comparables…La palette ocre de Picasso renvoie à l’argile des tanagras, à la terre cuite de Maillol. Plus audacieux dialogue, celui qu’entretiennent un plâtre de Méditerranée et Femmes devant la mer (Musée d’art moderne, Paris,1956) de Picasso. Formellement, rien ne les rapproche, mais au-delà du hiatus, que d’échos de l’une aux autres : des personnages féminins nus sont assis, libres de toute contrainte, sereins ou mélancoliques, rêveurs.  Chez Picasso, l’une des jeunes femmes renvoie – empreinte plus qu’emprunt – à l’attitude de la Méditerranée, bras soutenant la tête, jambe repliée sous l’autre. Devant le visiteur, de socle en vitrine, c’est un cortège de nus souples, presque dansants, épousant la ligne du matériau sculpté ou pétri, ou creusant l’épaisseur du bois choisi (chêne, hêtre, buis, tilleul), rappelant ici ou là Gauguin, le primitivisme ou les korés antiques, et signés de l’un ou l’autre maître. Ces moments solaires où triomphe la figure féminine trouvent leur apogée dans la salle consacrée à ce qu’on nomme la « Suite Vollard », série d’eaux-fortes commandées à Picasso par le marchand d’art en 1930 et dont la composition s’étale sur plusieurs années. Que le visiteur s’y attarde : les planches ici retenues sont des chefs d’œuvre. On admirera par exemple « Quatre femmes nues et tête sculptée » (1934) qu’on peut lire comme une scène saphique sous le regard voyeur d’un dieu barbu, comme une allégorie des sens, comme une Vanité, ou un précipité de réminiscences artistiques (Delacroix, Picasso lui-même), autant de pistes superbement suggérées dans le catalogue par Thierry Dufrêne. On aimera « Les Baigneuses surprises » (1933), réécriture du mythe d’Actéon, sous les mêmes yeux d’une sculpture antique. A tout prendre littéralement, on choisira « Sculpteur, modèle et buste sculpté (1933) : « […] si le décor est bien antique, et donc « néo-classique », la tête sculptée est d’une étonnante modernité : synthèse réussie entre la perception (du visage de son amante), la référence à une tête antique et l’affrontement des formes post-cubistes et surréalistes ». (Catalogue p 154). Et on s’interrogera : pourquoi Picasso, mettant en scène la figure de l’artiste, choisit-il celle du sculpteur ? La référence à Maillol s’impose. En regard des estampes de la « Suite Vollard », les organisateurs ont disposé avec une cohérente sagacité des gravures sur bois du sculpteur qui renvoient aux mythes antiques, dont un « Héro et Léandre » (1895) prémices dans l’exposition de deux œuvres superbes, « Les nageurs dans la vague » (1895) et « La Vague » (1898). Ainsi de l’un à l’autre artiste, tout au long du parcours, surgissent des « icônes » mythologiques, un Jugement de Pâris où, l’homme effacé, ne demeure que le trio des tentatrices, des Léda, des Bacchus, des Dionysos, des Minotaures, des Daphnis et Chloé, des figures d’Eros, du désir, d’éteintes et d’enlacements, des évocations de la naissance de Vénus. Ne peut-on lire « La Vague », splendide gravure sur bois de Maillol, comme le rappel du mythe grec de la conception d’Aphrodite, née de la semence d’Ouranos fécondant la mer, mère de la déesse du désir ?…

Puis le dialogue apaisé entre les deux maîtres se mue en houle, révélant des audaces inattendues. 

Les porteuses d’eau


« Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur »

 (Mallarmé, « Le Tombeau d’Edgar Poe »)

Le vers de Mallarmé, extrait du sonnet « Le Tombeau d’Edgar Poe », appliqué à Maillol pourrait résumer à lui seul l’art du sculpteur et sa complexité. Il exprimerait à la fois la sérénité apparente et les luttes mystérieuses qui l’ont fait naître. C’est dans le chapitre du catalogue « Modernité et musée » que Thierry Dufrêne citant l’alexandrin du poète analyse la modernité des deux artistes : « Picasso et Maillol représentent l’art comme tribune indépendante. Picasso a ouvert la boîte de Pandore et cette boîte est le corps humain. Au contraire Maillol a gardé à la figure son intégrité. Ce que l’un a déplié, l’autre le garde dans son enveloppe. En entamant le corps, Picasso a rompu l’unité : il l’a livré à l’inconscient et au scalpel du désir. Le corps picassien est traversé par son environnement. C’est un épars. Maillol a refermé le corps sur son silence, inentamé, sur le bloc ». S’inscrit ensuite la citation, lumineuse en l’occurrence, de Mallarmé. L’exposition donne à lire cette opposition, à mieux comprendre aussi l’intuition de Ludwig Mies van der Rohe et l’architecture intérieure qu’il avait élaborée. Pour les saisir, restons un moment encore dans « notre Mer », Mare nostrum.  Soit les Nageurs dans la vague, terre cuite (vers1895) : Maillol concentre cinq corps qui s’ébrouent, hommes et femmes mêlés dans un format réduit, au sein d’une vague. Les enveloppe-telle ou les bousculant, les basculant, s’apprête-t-elle à les happer et à les perdre ? Tout est ici à la fois équilibre et déséquilibre, harmonie et trouble, accueil et inquiétude, plénitude et chaos. La partie de l’exposition intitulée « Renverser » montre combien l’art si lisse en apparence du sculpteur catalan propose aussi une réflexion sur la perte, la fragilité, thèmes qui tourmentent Picasso tout au long de sa vie. Un des grands mérites de la confrontation étonnante avec Picasso est de troubler, de déranger la vision commode d’un Maillol serein, chantre de la sensualité accomplie. Le formidable bronze du monument élevé à Auguste Blanqui « L’Action enchaînée » (1905 – 1908) casse cette représentation paresseuse. La « terrible gaillarde », selon le mot de la femme de lettres Judith Cladel, biographe de Rodin, dresse sa vigueur à la face des oppresseurs pour exprimer l’engagement du militant socialiste, considéré par Marx comme « la tête et le cœur du parti prolétaire en France ». Une femme se libère de ses chaînes qu’elle regarde lucidement, calmement. Vont triompher – toute la statue nous le dit hautement – la Lutte, la Vérité toute nue, le Combat contre les oppressions. Rien ne viendra entraver le mouvement de libération.

On n’hésitera pas à citer l’éclairant paragraphe du dossier de presse pour saisir le sens du cheminement de l’exposition et son aboutissement. : « L’art de Maillol et de Picasso met la figure humaine et, par conséquent l’humanisme, au défi de ce qui les dépasse et risque à tout moment de les renverser, de les subvertir. La menace tellurique, celle des éléments comme la mer, le soleil intense, l’air, l’effort physique, la violence du désir et de l’érotisme, l’animalité, la lutte, le sommeil qui terrasse et les songes qui déforment, retournent -au sens propre et au sens figuré- l’aplomb et la verticalité humains en leur contraire : mise au sol, déplacement, chute, dédoublement, confusion et amas. Silhouettes, contours, lignes de force, structure des membres et attitudes sont poussés au désordre, à la destruction et au déséquilibre. C’est la remise en cause de l’unité par l’éparpillement, la prolifération, la déformation anatomique. On ne voit trop souvent que le côté solaire de l’œuvre de Maillol, oubliant ce qu’elle intègre de forces contradictoires. Picasso, lui, a su voir ces forces qui tourmentent son aîné car il les a lui-même connues ; il les a comme lui affrontées dans sa création ».

Deux œuvres entre autres illustrent et avec quelle puissance cette analyse. D’abord, monumentale, la sculpture « L’Air » réalisée en 1938 par Aristide Maillol en hommage aux pilotes de l’Aéropostale, le service pionnier de la poste aérienne à Toulouse. Comme le fait le catalogue, décidément précieux, la mettre en relation esthétique avec le Titien (« Persée délivrant Andromède »), le Douanier Rousseau (« Le Rêve »), Henry Moore (« Reclining figure » qu’on peut admirer tout près des Maillol du Jardin des Tuileries) et une performance de Myrthe van der Mark (« L’Air ») en dit l’audacieuse modernité. La seconde, plus intime, plus crue, est L’Étreinte de la suite Vollard. Gravure à la pointe sèche, datée du 23 avril 1933, conjointe à d’autres scènes de bacchanales et d’ébats, elle entraîne les corps dans une mêlée brutale et sensuelle à la fois, renversant tous les codes. A elles seules, et dans leur évident contraste, leur cohabitation justifierait le parti pris de la confrontation et la visite au Musée Rigaud de Perpignan.

Jean Jordy

  1. L’exposition se tient au Musée Rigaud de Perpignan jusqu’au 31 décembre 2025. Le commissariat scientifique réunit Thierry Dufrêne, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Paris-Nanterre, Antoinette Le Normand Romain, conservatrice générale du patrimoine honoraire, directrice générale de l’INHA honoraire, et Pascale Picard, directrice et conservatrice en chef du musée d’art Hyacinthe Rigaud.

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  2. La statue est exposée en 1905 au Salon d’automne sous le titre de Femme. André Gide  évoque aussitôt l’originalité de  cette « œuvre silencieuse » : « Aucune pensée ne ride [ce front] ; aucune passion ne tourmente ces seins puissants. Simple beauté des plans, des lignes…nul détail inutile, nulle coquetterie ». Une copie en bronze est installée depuis 1964 dans le jardin des Tuileries.  Une autre copie est posée sur la tombe de Maillol à Banyuls, sa ville natale

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  3. Paule et Jacques de Lazerme reçoivent à plusieurs reprises Picasso, sa famille et ses amis dans l’hôtel particulier familial, 14 rue de l’Ange à Perpignan, site de l’actuel musée Rigaud de la ville. Picasso offrira en 1953 à son hôtesse un spectaculaire « collier au taureau » en or, présenté pour la première fois au public, dans la première salle de l’exposition.
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