Pour une critique sans tribunal : esthétique, vertu et Dracula

La critique culturelle se mue trop souvent aujourd’hui en tribunal idéologique. À l’heure où la vertu semble avoir remplacé le goût comme critère d’évaluation, ce ne sont plus les œuvres qui sont regardées, mais les intentions supposées de leurs auteurs. Dracula, le dernier film de Luc Besson, en a fait les frais : étrillé non pour ses qualités ou ses faiblesses artistiques, mais à cause de l’aura polémique de son réalisateur et de son inadéquation à certains critères moraux contemporains. Pourtant, derrière ce rejet se dessine une inquiétante mutation : la réduction de l’art à sa conformité idéologique, et de la critique à un exercice de pureté. Il ne s’agit pas ici de défendre un homme, mais une idée de l’art — et une idée de la critique : libre, sensible, interprétative, non totalitaire. Cet article prend le parti d’une critique non vertueuse mais exigeante, capable d’aimer sans approuver, de penser sans accuser. 

Une esthétique sacrifiée sur l’autel de la vertu

Dans la presse culturelle dominante, on voit poindre une mutation préoccupante : l’évaluation esthétique semble avoir cédé la place à une évaluation morale. Ce n’est plus le souffle, la forme, la tension symbolique ou poétique de l’œuvre qui importent, mais sa conformité supposée à une grille idéologique — souvent identitaire ou militante. Une œuvre n’est jugée « bonne » que si elle coche les cases d’une vertu proclamée : inclusion, dénonciation des dominations, visibilité des minorités. Mais qui décrète ce qui est vertueux ? Et au nom de quel tribunal moral ? Nietzsche dénonçait déjà chez Platon la tentation de subordonner la philosophie à une Idée transcendante du Bien, au détriment du monde sensible et de la vie incarnée. Il voyait en Platon l’initiateur d’un renversement de valeurs où la beauté concrète, l’apparence et la multiplicité étaient dévalorisées au profit d’un idéal abstrait, fixe et moral. La critique contemporaine semble rejouer ce vieux schéma : ce n’est plus la vérité ou la beauté qui importent, mais ce qui est moralement édifiant — une forme nouvelle de platonisme, animée par la volonté de juger plus que de comprendre. Une œuvre qui dérange, qui trouble, qui blesse peut être grande. Mais dans ce régime critique, l’inconfort est suspect. L’ambigu devient immoral, l’obscur devient complice, le tragique devient réactionnaire. Le critique, jadis passeur d’émotions, devient gardien de l’ordre moral.

Le cas Dracula : une œuvre trahie par la critique ad personam et l’effacement de l’œuvre

Le Dracula de Luc Besson aurait dû faire événement : par sa maîtrise visuelle, son atmosphère élégiaque, sa manière de revisiter le mythe non en le modernisant mais en l’assumant pleinement dans sa dimension archaïque, pulsionnelle, tragique. Besson y déploie une grammaire du silence, de la nuit, du désir, avec une économie rare de dialogues et une grande force plastique. Mais peu de critiques ont pris la peine de parler du film. Ce qu’ils ont vu, avant tout, c’est Luc Besson : l’homme, l’image publique, les procès. Et, en miroir, un film « suspect » : trop masculin, trop classique, pas assez rédemptif, pas assez dénonciateur. On aurait pu interroger le symbolisme du sang, l’ambiguïté du monstre, la beauté nocturne d’une errance condamnée. Mais la critique a préféré poser des questions morales : pourquoi faire ce film ? pourquoi maintenant ? pourquoi lui ? pourquoi ce silence sur les violences sexuelles ? 

Ce glissement est l’un des plus délétères de notre époque critique : la confusion systématique entre l’œuvre et l’homme. Qu’on s’en prenne à Luc Besson au nom de ses actes présumés est une chose. Qu’on rejette a priori son œuvre en est une autre. On ne regarde plus Dracula ; on regarde un homme « qu’on ne veut plus voir ». On ne parle plus cinéma, on parle tribunal. D’autres artistes — Polanski, Woody Allen, Céline — ont subi ces amalgames : on a cru purifier le monde en effaçant des œuvres, alors qu’on évitait simplement de les penser. La critique ad personam devient une facilité morale : elle permet de condamner sans regarder, de rejeter sans affronter la complexité. Or l’art n’est pas une carte de moralité : il est ambivalence, masque, projection, lieu où l’humain se déploie dans sa part d’ombre, parfois malgré son auteur. 

Dracula de Luc Besson


Petite généalogie du soupçon : quand la critique oublie l’art 

La dérive actuelle n’est pas inédite : elle prolonge une vieille tentation de subordonner l’art à autre chose que lui-même. Déjà Platon bannissait les poètes de sa République, les accusant de flatter les passions au détriment de la vérité. Le christianisme médiéval censurait les œuvres jugées impures ou hérétiques. Le classicisme français, avec Boileau comme censeur du bon goût, imposait la clarté et la mesure contre les élans baroques. Puis vint l’art engagé, le réalisme socialiste, l’œuvre au service de la révolution ou du progrès. La Troisième République exigeait un art éducatif, moral, civique. Sartre plaçait l’écrivain devant l’Histoire. Chaque époque a produit ses dogmes, ses grilles, ses exclusions. Aujourd’hui, la morale ne se dit plus religieuse ni civique : elle est performative, intersectionnelle, inclusive. Elle ne prétend plus éduquer mais réparer, dénoncer, purifier. Elle change de visage, mais garde la même logique : l’art ne vaut que s’il se soumet. L’histoire de la critique est celle d’un rapport de force entre l’interprétation et le jugement, entre le regard et le dogme. À chaque époque son masque. Mais l’enjeu reste le même : qui a le droit de dire ce qu’il faut voir ?

Lucidité, fidélité, résistance

Face à cette dérive, il ne s’agit pas de réclamer une neutralité impossible, ni de prétendre à une critique « pure ». Il s’agit de retrouver une forme de fidélité à l’œuvre — non à son auteur, ni à son époque, mais à sa singularité. Albert Camus défendait une position d’artiste modeste : ni prédicateur, ni cynique. Il croyait à la lucidité, à la révolte tempérée, à la beauté comme exigence. La critique peut et doit interroger les valeurs, les symboles, les silences d’une œuvre. Mais à condition de ne pas se substituer à elle. Interpréter, ce n’est pas condamner ; c’est ouvrir un champ de sens, accueillir l’ambigu. La critique n’a pas à être un sermon, ni une sentence. Elle peut penser, surtout. Loin du vacarme des indignations, l’œuvre d’art reste ce lieu où quelque chose échappe, se tait, se trouble. Elle ne vient pas nous rassurer, mais nous décaler. Regarder Dracula comme un poème visuel plutôt que comme un CV judiciaire ; penser l’art avec Nietzsche plutôt qu’avec Platon ; refuser de réduire le beau au bon : voilà peut-être ce que signifie encore aujourd’hui défendre la culture. La critique ne doit pas être un dogme de plus, mais un appel à la liberté. Dans un monde saturé de jugements, elle peut redevenir un geste d’écoute, un autre regard.

Lydia Zeroug