Robert Wilson, dit Bob Wilson, vient de mourir à l’âge de 84 ans. Son immense carrière de dramaturge a commencé avec le triomphe de son spectacle Deafman Glance (Le Regard du sourd), créé au Center for New Performing Arts d’Iowa City le 11 décembre 1970, repris en avril 1971 au Festival de Nancy, puis à Paris au Théâtre de la Musique, nom alors porté par la Gaîté-Lyrique, en mai et juin 1971. D’une longue durée, entièrement muet sinon pour quelques séquences parlées (dont celle de la répétition de « One two three » scandant le tempo d’une valse de Strauss à laquelle fait référence le texte qui va suivre), il fut une révélation par son montage par tableaux, par le rôle donné aux éclairages et à la chorégraphie, enfin par l’intensité poétique du résultat. Itératif, hypnotique, sculptant l’espace scénique par les éclairages et la bande-son, et les corps par la répétition obsessionnelle des gestes et mouvements, Le Regard du sourd révélait d’emblée l’ensemble des caractéristiques de la dramaturgie wilsonnienne. Ebloui, notamment par ce qu’il voyait d’une réalisation, près d’un demi-siècle plus tard, de ce que le surréalisme avait attendu et espéré du théâtre, Aragon écrivit presque au sortir de la représentation à laquelle il avait assisté une « Lettre ouverte à André Breton sur Le Regard du sourd », publiée dans le n° 1388 de son hebdomadaire Les Lettres françaises du 2 au 8 juin 1971. Cette critique, aussi enthousiaste que précise dans ce qu’elle contient d’analyses sous les méandres de la mémoire et de l’éloge, n’a pas manqué de compter pour la réception française du jeune dramaturge américain.
Commune a choisi, en hommage au grand homme de théâtre qui vient de disparaître, de redonner la parole au poète qui pouvait d’emblée le comprendre, dès ses commencements : quand un génie en rencontre un autre, et choisit de le soutenir.
Olivier Barbarant
LETTRE OUVERTE À ANDRÉ BRETON
SUR « LE REGARD DU SOURD », L’ART, LA SCIENCE ET LA LIBERTÉ
Mon cher André,
Il y avait peu de chance que je t’écrive plus jamais une lettre. Voilà près de quarante ans que cela ne m’est pas arrivé ! Je ne l’ai pas fait toi vivant, et après… Je me souviens de ma colère dans un pays lointain, et socialiste par-dessus le marché, quand un inconnu m’apporta une lettre pour Éluard mort, me suppliant de la déposer sur son tombeau. Ce n’est pas ce que je fais avec toi maintenant. J’écris parce que je ne t’ai pas écrit avant, bien que tous les signes étaient qu’à l’automne de 1965 nous aurions dû nous retrouver, au moins une fois, quelque part, dans un de ces lieux d’autrefois qui furent marqués du miracle, un café par chance demeuré lui-même (Tout va bien n’existait déjà plus et La Régence, où Nadja t’avait vainement attendu, avait tant changé que l’ombre de Diderot l’a fui), ou au Palais des Miracles qui existe encore au musée Grévin, ou sur la place Maubert d’où Étienne Dolet s’envola, ou sur le pont des Suicides aux Buttes-Chaumont ?… Cela ne s’est pas fait, mais le miracle s’est produit, celui que nous attendions, dont nous parlions (te souviens-tu de cette promenade le long des Tuileries où tu m’as dit : « Si jamais nous cessions de croire au miracle… »), le miracle s’est produit quand depuis longtemps j’avais cessé d’y croire. Ces jours-ci. Dans un théâtre qui fut l’ancienne Gaîté-Lyrique, et te rappelles-tu ce long séjour dans le square, devant la Gaîté, un jour de mai 1918 avant qu’on nous séparât ? Ce devait être un dimanche, le silence était alors absolu. Pas une voiture à cheval, pas un taxi qui tousse. Tu me dis : « Écoute le silence », et nous avons ri pour tous les chevaux absents de hennir à cette idée d’écouter le silence… soudain, avec le plus grand sérieux, tu m’as dit encore : « C’est que nous sommes devenus sourds pour croire ainsi Paris muet… » Eh bien, c’est là précisément que s’est passé le miracle. Le silence. La pièce qu’on jouait, mais était-ce une pièce, et la jouait-on ? qui ? s’appelait Le Regard du sourd, mon ami. On y arrivait de l’enfer de Paris, du vacarme du boulevard Sébastopol, et tout d’un coup on n’avait plus, ou peu, besoin de ses oreilles. Le monde d’un enfant sourd s’ouvrait à nous comme une bouche muette. Plus de quatre heures, nous allons habiter cet univers où, en l’absence des mots, des sons, soixante personnages n’auront de parole que bouger. Je veux te le dire tout de suite, André, parce que même si ceux-là qui ont inventé ce spectacle n’en savent rien, c’est pour toi qu’ils le jouent, pour toi qui l’aurais aimé comme moi, à la folie. Car j’en suis fou. Écoute ce que je dis à ceux-là qui ont des oreilles, semble-t-il, pour ne pas entendre : « Je n’ai jamais rien vu de plus beau en ce monde depuis que je suis né, jamais, jamais aucun spectacle n’est arrivé à la cheville de celui-ci, parce qu’il est à la fois la vie éveillée et la vie aux yeux clos, la confusion qui se fait entre le monde de tous les jours et le monde de chaque nuit, la réalité mêlée au rêve, l’inexplicable de tout dans le regard du sourd. »

Il y a des gens qui disent de ce grand Jeu du Silence, de ce miracle des hommes et non des dieux, que c’est là du surréalisme de pacotille, du surréalisme de vitrine, est-ce que je sais ! Parce qu’à l’heure qu’il est le surréalisme est sur toutes les langues, on dit d’une baraque un peu baroque que c’est une maison surréaliste, tout le monde veut, les vieux de notre temps, et d’autres qui ont surgi plus tard du terreau que nous avions laissé, tout le monde veut être, se dit surréaliste, et Dieu merci ! les sourds ne les entendent pas. Le spectacle de Bob Wilson (qu’il me pardonne de préférer le diminutif à son prénom), le spectacle de Bob Wilson qui nous vient d’Iowa n’est pas du tout du surréalisme, comme il est aux gens commode de dire, mais il est ce que nous autres, de qui le surréalisme est né, nous avons rêvé qu’il surgisse après nous, au-delà de nous, et j’imagine l’exaltation que tu aurais montrée à presque chaque instant de ce chef-d’œuvre de la surprise, où l’art de l’homme dépasse à chaque respiration du silence l’art supposé du Créateur. Peut-être aurais-tu dit de ce produit de l’avenir comme tu le fis des magiciens passés, des Nuits d’Young, de Swift, de Sade, de Chateaubriand, de Constant, de Hugo, de Desbordes-Valmore, d’Aloysius Bertrand, d’Alphonse Rabbe, etc., qu’ils étaient non point surréalistes, mais surréalistes dans quelque chose, aussi bien Edgar Allan Poe que Baudelaire ou Rimbaud, Mallarmé, Jarry… et tiens, le plus beau, le plus proche après tout de ce spectacle, c’est ce que tu as trouvé pour Germain Nouveau, disant qu’il était surréaliste dans le baiser, et tous les peintres mis en note de Seurat à André Masson… mais je veux trop dire pour en venir à jurer Dieu que tu aurais écrit que Bob Wilson est, serait, sera (il aurait fallu le futur) surréaliste par le silence, bien qu’on puisse aussi le prétendre de tous les peintres, mais Wilson c’est le mariage du geste et du silence, du mouvement et de l’inouï.
Il n’est pas possible que tu ne voies pas cela, André, pas possible que tu n’entendes pas cette prodigieuse absence du bruit que très tard dans la visite vient encore souligner une musique souvent au loin, faible et sans rapport avec ce parler du corps qui n’a de besoin de l’oreille. Ah, je pense à ce moment, on est dans un pays de mines, avec un terril à l’horizon, mille choses qui se passent, ici même aboutit comme si nous étions chez William Blake, une sorte de bouche de l’enfer, mais dans un coin sans aucun souci de la foule qui s’agite autour de lui, pour lui seul, un garçon demi-nu danse à contre-temps des autres, pas à contre-temps, puisqu’il n’en tient simplement pas compte, et ne s’occupe ni de la place où il est sur la scène, ni de ceux qui passent, pour une danse de son propre plaisir, une improvisation continuelle là-bas, à droite, une sorte de satisfaction prise de lui-même, comme un rire qu’on n’entendrait pas.
Imagine-toi qu’il y a aussi le problème du temps, avec l’être humain pour horloge : ces garçons-là et ces filles qui passent à la limite profonde de la scène et de l’inconnu, est-ce une plage, un champ de courses… comme de simples coureurs de gauche à droite, de droite à gauche, et perpétuel retour, et qui sont l’horloge du temps humain ; ou bien ces hommes-poissons rampant sur le ventre à l’avant-scène, les coudes pour nageoires, d’un côté à l’autre du théâtre, et recommencer ; ou encore le temps-objet marqué par une chaise qui met plus de quatre heures à descendre des cintres au bout d’une corde. Eh bien, non, ce n’est pas, Messieurs, du surréalisme, c’est-à-dire pour vous une chose classée, un objet de thèse, d’enseignement, de Sorbonne, non, non et non ! Mais c’est le rêve de ceux que nous fûmes, c’est l’avenir que nous prédisions.
Si je voulais, comment le faire, c’est impossible, même appelant à l’aide Raymond Roussel et Lewis Carroll, pour donner idée, si je voulais absolument trouver un précédent à ce spectacle, il me faudrait transcrire un texte, André, dont tu t’es une fois servi. Il s’agit d’un passage de Ma vie, de Jérôme Cardan, où ce grand mathématicien raconte les rêves de son enfance, quand son père lui imposait de rester au lit jusqu’à la troisième heure du jour, et qu’il apercevait se mouvant de tout petits anneaux d’airain montant en demi-cercle de l’angle droit du lit pour disparaître vers la gauche. « Mais, dit Cardan, j’avais le temps d’apercevoir, des citadelles, des maisons, des animaux, des chevaux avec leurs cavaliers, des herbes, des arbres, des instruments de musique, des théâtres, des individus de différents aspects habillés d’étranges vêtements, mais je voyais surtout des sonneurs de trompettes ; les trompettes paraissaient résonner, pourtant je n’entendais rien. J’apercevais aussi des soldats, des fous, des formes que je n’avais jamais vues, des prairies, des monts, des forêts et beaucoup d’autres choses dont je ne me souviens plus maintenant… »
Même si ce sont sur tout autres objets que se pose Le Regard du sourd, rien n’y ressemble plus que ce catalogue des rêves qui sont les carrés négatifs des réalités. Tu m’excuseras de chercher référence à nouveau chez Cardan, parlant de toi, parlant du… mais je suis bête : tu nous avais déjà quittés, tu n’as pas connu ce texte écrit en 1966. J’y prenais l’image du Poisson soluble qui est tienne pour l’exemple même du carré négatif en poésie. Eh bien, dans le spectacle du Théâtre de la Musique, tout est « poisson soluble » jusqu’à ces mesureurs du temps à qui un personnage de pêcheur à la ligne jette sans jamais les prendre l’hameçon. Sauf qu’ils sont hommes de chair, et la différence est là, que les termes de la métaphore sont plus encore que décors et costumes des personnages vivants.
Aussi bien n’en suis-je revenu demander autorité à Jérôme Cardan que pour une raison bien différente d’il y a cinq ans, comme l’occasion en est différente. Je disais alors, parlant du roman pour ma part, et je défendais à la fois le réalisme et le surréalisme, leur donnant pour avenir l’inimaginable, mais autant te citer ce que n’ont pas lu tes yeux :
« Peut-être (disais-je) sommes-nous arrivés à l’heure où le roman doit sauter le fleuve infernal et pénétrer dans le domaine de l’inimaginable, se faire conjecture afin de contribuer au progrès de l’esprit humain, hâter la transformation de l’homme et de la nature. Peut-être sommes-nous à l’heure d’un grand défi, où le roman osera ce que ne peut encore qu’apercevoir la science la plus évoluée. Peut-être que c’est lui qui va sonner dans l’avenir les trompettes qui font s’écrouler les murs, les limites, et que, par lui, nous allons pénétrer dans l’homme, cet imprenable Jéricho, plus loin que l’homme n’ira jamais dans les astres… »
Je parlais pour mon saint, dans les murs encore début du sanctuaire. Voici qu’accès nous est ailleurs donné dans la citadelle, sans un mot, dans le monde sourd de Bob Wilson et d’un petit enfant. Le spectacle, car comment le nommer ? ce n’est ni le ballet, ni le mimodrame, ni l’opéra (encore que ce soit peut-être cette étrange chose, un opéra sourd, comme si nous étions à un moment du monde analogue à ce XVIe siècle italien qui avait vu Cardan et voyait naître, de Caccini à Monteverde, l’opera seria, le baroque de l’oreille, passant du contre-point vocal des chants religieux à cet art nouveau, profane en son essence)… le spectacle fait appel aux moyens nouveaux de la lumière et de l’ombre, aux machines réinventées d’avant le jansénisme des yeux, si bien que la chaise-horloge qui mesure verticalement la durée du spectacle est comme une mécanique à remplacer le balancier, fait humain, des coureurs dans le fond de la scène. Tout semble être critique de ce à quoi nous avons l’habitude. Tout est expérience. Jusqu’au jeu laissé libre à ceux que je n’appellerais ni danseurs ni acteurs, car ils sont cela et autre chose : expérimentateurs d’une science encore sans nom. Celle du corps et de sa liberté. Le spectacle raconte ici l’histoire d’un enfant déficient, et par cela devance en ce domaine où elle piétine la science médicale, il écrit sur l’espace avec ces caractères mouvants, hommes et femmes, et la couleur y joue, les noirs au milieu des blancs et des monstres, y ont part prépondérante. Le spectacle est celui d’une guérison, la nôtre, de « l’art figé », de « l’art appris », de « l’art dicté ». Il relève d’une science particulière, celle des probabilités (j’ai l’envie de dire et des improbabilités). Il nous guérit, nous dans les loges, le parterre, d’être comme tout le monde, de ne pas avoir les dons divins du sourd, il nous fait sourds par le silence et, magnanime, de temps en temps nous rend l’oreille pour la musique, ou cette voix soufflée des coulisses qui rythme une étrange et merveilleuse valse (ainsi) de Strauss en comptant les temps : one – two – three – one – two – three – one – two – three – one – two – three… peut-être un quart d’heure à la fin de l’acte premier.
Et j’ai l’envie d’écrire, ô tentation bleue du papier blanc ! que le voisinage étrange (un baroque de l’avenir) de la science et de l’art est la clef même de cette liberté que Robert Wilson réclame pour son art. Il y a (j’entendais cela ces derniers jours à propos de l’émission de Nicolas Schöffer à la télévision, Nicolas Schöffer en un certain sens qui est une sorte de Bob Wilson en son domaine du merveilleux futur) bien des gens, et pas nécessairement des sots ou des monstres, qui redoutent la substitution de la science à l’art, la « robotisation » de l’humanité dans ce qui est sa particularité sublime, et d’une certaine façon, je les comprends de redouter que change ce qu’ils aiment. Comme tous ceux-là qui pleurent que la lune a, ces derniers temps, perdu son mystère. Je les comprends, mais je ne les approuve pas. Toute conquête de la science est un triomphe de l’humain, de l’homme. Sa liberté s’exerce au-delà du champ qui était jusqu’alors le sien : comme les canalisations le relèvent de la nécessité d’aller au puits, et ne regrettons pas la beauté du geste des femmes qui faisaient remonter le seau du fond de la terre. L’homme chaque jour commence au-delà de lui-même, au-delà de son passé, de ses erreurs et de ses découvertes. Je dis cela, et pour la cybernétique, et les ordinateurs, et la maîtrise de l’atome, et cette chose encore sans nom, la beauté nouvelle, dont sans aucun doute pour moi le spectacle dont je parle est la première aube. L’homme part de ce qu’il invente. Et ce n’est pas la perversion qui peut être faite de l’usage des machines, qui doit nous détourner d’elles ou comme, au temps de la première révolution scientifique, entraîner les plus malheureux des hommes à briser les machines qui ne sont pas leurs ennemies, mais le point de départ de leur liberté. Un spectacle comme Le Regard du sourd est une extraordinaire machine de la liberté. C’est comme tel que je supplie d’y aller tous ceux qui voient et entendent, tous ceux dont le cœur bat au seul nom de la liberté.
Jamais comme ici, d’un trou noir de la salle, je n’avais éprouvé, comme devant le spectacle de Robert Wilson, que si jamais le monde enfin change et cesse d’être cet enfer qu’on voit au bout de près de quatre heures sur la scène, et c’est l’enfer ou c’est la mine du terril des intermèdes, si jamais le monde change et les hommes deviennent comme ce danseur dont je parlais, libres, libres, libres… c’est par la liberté qu’il aura changé. La liberté, l’éblouissante liberté de l’âme et du corps.
ARAGON.
P.S. — Tout ceci, André, à toi s’adresse, peut-être à toi seul, et c’est peut-être de ma part utopie que j’en fasse une lettre ouverte, et pourtant voilà : je l’ouvre.
Texte publié avec l’aimable autorisation de Franck Delorieux
Photographie Francisco Peralta Torrejón. Photo : 17/09/2015 . CC BY SA 4.0
