Alors que Robert Badinter entre aujourd’hui au Panthéon, Julien Cendres, pour Commune, revient sur ce moment du 15 mars 2010 où, dans les salles du musée d’Orsay, l’exposition « Crime et châtiment » ouvrait ses portes. Sous son regard grave, la guillotine drapée de noir devenait relique d’un État révolu et témoin d’une humanité en sursis.
Des cris écrits
À Robert Badinter
Nous y sommes enfin : lundi 15 mars 2010, dix-huit heures, l’exposition « Crime et châtiment » présentée par le musée d’Orsay ouvre ses portes au public…
Voulue pour épicentre par Robert Badinter, l’incongruité monumentale de la guillotine en tenue de grand deuil, drapée dans son indignité de veuve assassine, parée d’un gigantesque tulle noir, comme l’ombre d’elle-même, réduite à la seule puissance d’évocation, bras désarmé de la Justice devenu objet de musée noir, sinistre témoin des arts et traditions populaires de la France, désormais visible par tous.
Debout devant la machine infernale, Hercule devant l’hydre, Thésée devant le Minotaure, frêle et magistral à la fois, homme seul contre un état criminel et vainqueur du combat, sa vie contre la peine de mort, celui sans qui le moment de grâce n’aurait pas eu lieu, celui dont la relégation de l’échafaud confirme aujourd’hui le chef-d’œuvre. Dans son regard, l’effroi de qui a vu l’exécution de la peine capitale, la tête tranchée de Bontemps sur le son du panier – et la sérénité de qui célèbre la paix des justes.

À ses côtés Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication figurant la repentance nationale, recueilli devant l’autel du sacrifice laïc, pénitent solennel, commémorant le Condamné à mort…
Passées les longues minutes d’un silence que ponctue, lointaine, l’étrange complainte d’un tambour, débute alors une lente déambulation parmi d’innombrables représentations du crime ou du châtiment commentées par Jean Clair, de l’Académie française, conservateur général du patrimoine et commissaire général de cette exposition irréductible : Munch, Degas, Géricault, Cézanne, David, Blake, Courbet, Duchamp, Van Gogh, Giacometti, Warhol, Goya…
Soudain, aussi étrangère au milieu de l’art que la guillotine, dépassant plus encore toute imagination, une présence d’abord indéchiffrable dont chacun s’approche et près de laquelle chacun reste aussitôt sans voix – accablante.
Un vantail massif paré d’un judas, de serrures, de verrous et de gonds lourds, bardé de fer. Une porte forte, une porte faite mur, le quatrième et sombre mur de la cellule de la honte, de l’antichambre de la mort.
Sur son revers, un dessin d’entailles noircies dans le bois clair, des traits tranchés et retranchés, creusés à nu, gravés à vif dans le bois sec, rogné, rongé, des mots inscrits à force d’ongles, à force de dents. Une page pleine de mots, de sang, de salive et de larmes, des stigmates de paroles prisonnières. Des mots arrachés à la chair. Des mots du corps, des cris du cœur offerts au cœur serré du chêne. Des cris écrits. Des cris de peur et de courage, de révolte et d’impuissance, d’angoisse et de douleur, des mots d’amour, des regrets. Les mots de quand il est trop tard, de la fin. Des mots simples, intimes, universels. Des mots exemplaires. Des mots témoins. Des mots pour mémoire du supplice, les mémoires des morts de peine. Des mots perdants, laissés pour compte, au hasard et presque perdus, des lettres laissées pour mortes resurgies de la nuit, la porte des lamentations ultimes, et qui nous submergent.
La porte au-delà de quoi l’aube et le crépuscule se confondent, l’apocalypse, l’anéantissement, l’abîme. La porte après quoi le pire, l’indigne. La porte avant le bon côté du crime, avant que le crime ne change de camp. La porte d’avant la toilette publique et la camisole, d’avant l’aumônier obscène, la confession forcée, la bénédiction furtive et la prière aux agonisants dévoyée, d’avant les quelques bouffées de tabac gris et les quelques gorgées de cognac, d’avant le bourreau en tenue de cérémonie et ses aides en bleu de chauffe, d’avant les liens de contention puis l’instant suprême.
La porte d’avant cinq heures précises et que l’on s’abandonne à Madame, l’éjaculation de sang que gâtent bientôt des vomissures, les coulures de l’urine et du foutre, de la merde liquidée en dernier – et le chant de l’eau sur les pavés quand revient le jour…
Julien Cendres
