Oublieuse Postérité

Christy Magnin (Oublieuse Postérité) : « Je ne crois pas qu’il faille sacraliser une œuvre, ni un auteur »

Avec son passionnant podcast Oublieuse Postérité, Christy Magnin redonne voix à des écrivains tombés dans l’ombre. Son travail fait entendre la force intacte de ces œuvres oubliées et interroge ce que la littérature laisse derrière elle — ou choisit de sauver. Entretien.


Pouvez-vous revenir sur la genèse d’Oublieuse Postérité : à quel moment vous est venue l’idée de donner une voix à des auteurs tombés dans l’ombre, et quelle nécessité intime ou intellectuelle a nourri ce projet ?

L’idée m’est venue en décembre 2022. J’avais écrit les semaines précédentes de brèves études à propos d’auteurs qui me sont chers mais peu connus, voire oubliés. Je ne cherchais alors qu’à remercier la littérature pour avoir changé mon existence à quinze ans. C’est ensuite assez naturellement que j’ai songé à les partager en enregistrant les textes. Si nécessité il devait y avoir, sans doute était-elle double : celle d’une lutte, lutte contre l’injustice et le dangereux silence qui l’accompagne, et celle de la démonstration d’une gratitude.

Comment se déroule la sélection des romans et des auteurs que vous décidez d’aborder ? Beaucoup des auteurs que vous évoquez — Guillaume Gaulène, Pierre Adrien Ekman ou, dans un cas plus extrême encore, René Roger — sont aujourd’hui presque impossibles à trouver : leurs livres ne sont plus édités, parfois absents des bibliothèques, et souvent très chers sur les sites de revente en ligne. Comment parvenez-vous à mettre la main sur ces ouvrages ? Est-ce un travail d’archives, de réseau, ou de patience face à la rareté du marché ?

Je choisis les œuvres et les auteurs en fonction de leurs qualités littéraires. Le style, bien sûr, est une donnée fondamentale. Mon inclinaison ira toujours vers la luxuriance, fût-elle trop enthousiaste, plutôt que la fadeur. Viennent ensuite la singularité du ton, du propos, l’imaginaire que tente d’ériger et partager l’auteur. C’est enfin la place unique de l’œuvre parmi ses contemporaines qui m’intéresse, ne m’attachant jamais aux classifications usuelles (absurde, existentialisme, Nouveau roman…) qui me semblent retenir les points de convergence mais trop peu ceux de divergence qui sont pourtant la fortune de l’art. 

C’est bien le malheur de ces auteurs, de ce podcast et, in fine, des lecteurs qui seraient intéressés par ces œuvres. Beaucoup de romans n’ont jamais été réédités et certains n’ont bénéficié que de vagues échos dans la presse au moment de leur parution. C’est le cas de nombreux ouvrages dont je traite, dont Le Festin de l’urubu (1958) de Pierre-Adrien Ekman, somptueux roman de l’enfer vert, de l’amitié et du voyage dans différents cœurs des ténèbres, dont un exemplaire a toutefois resurgi sur eBay quelques mois après la parution du podcast. L’engouement dans un petit cénacle est tel qu’il s’est vendu 215 euros… Il est toutefois plus aisé pour moi de me procurer ces romans rares pour une raison simple : étant le premier ou presque à m’intéresser à eux depuis des décennies, je trouve toujours, à de rares exceptions près (je pense à Maldagne (1936) d’Hubert Chatelion que je cherche depuis plusieurs années) au moins un exemplaire à la vente.

Le narrateur de votre podcast est volontairement effacé, presque anonyme, comme s’il se mettait au service de l’œuvre. Pourquoi ce choix d’un dispositif narratif si discret ? En quoi cela participe-t-il à redonner la pleine place à la littérature elle-même ?

Ce narrateur désire en effet se mettre au service de l’œuvre. Il faut imaginer que bien souvent c’est « l’Oublieuse Postérité » qui parle, une postérité coupable qui tente de se racheter, ainsi que je le dis assez clairement en conclusion de l’épisode consacré à Michel del Castillo. Toutefois, pour brouiller les pistes de l’énonciation, ce narrateur use de la superposition des voix chère à Pierre Jourde : la voix de la postérité, la voix de l’œuvre, la voix de l’auteur, ma voix, peut-être, parfois, mais au bout du bout, la voix d’une littérature derrière laquelle je m’efface humblement et pour laquelle j’aimerais faire mieux et plus encore.

Vous concentrez vos choix sur une période assez précise, entre les années 1920 et 1970. Pourquoi avoir retenu précisément ces bornes chronologiques ? Qu’est-ce que cette tranche de cinquante ans vous révèle de particulier sur l’histoire littéraire française ? Est-ce aussi, plus personnellement, votre période de prédilection en littérature ?

J’ai souhaité me concentrer sur ce demi-siècle car il suit immédiatement les après-guerres. Mille-neuf-cent-soixante-dix marque enfin, peu ou prou, l’arrivée en France d’une littérature minimaliste qui renonce aux grands questionnements métaphysiques pour se concentrer sur les errances grisâtres de l’égotisme avec, notamment, l’autofiction. Les richesses foisonnantes d’un surréalisme d’aventure propre au Diapason de l’orage de René Roger, celles plus asphyxiantes de l’onirisme organique de La Gana de Fred Deux, et tant d’autres, laissent alors place aux pauvretés bien agencées de ces nouvelles modalités d’expression et de pensée. Je ne saurais dire si cette période révèle plus que d’autres que je connais moins, toutefois je ne peux que témoigner de la vigueur intellectuelle et sensible impressionnante d’un pays dans un siècle torturé. C’est aussi pour cela qu’elle est, pour l’heure, la période que j’affectionne le plus.

Pensez-vous qu’il faille sacraliser une œuvre pour la partager de manière pertinente ? Concrètement, comment se traduit cette tension dans votre écriture et dans la mise en voix du podcast ? Et comment éviter de tomber dans le simple exercice d’admiration ?

Je ne crois pas qu’il faille sacraliser une œuvre, ni un auteur. J’aurais plutôt tendance, dans un premier mouvement, à me défier de ceux-ci, soit parce que nous les connaissons trop et avons rendu un verdict définitif, soit parce que nous n’en connaissons rien – peut-être à raison. À cet égard, aucun auteur ne bénéficie d’un traitement de faveur, pas même ceux qui me sont le plus proches ; l’enjeu des épisodes reste toujours le même : rendre compte des qualités du texte sans omettre les points de relâchement. Chemin faisant, il me semble croire de plus en plus que la littérature n’est qu’un immense travail et que l’éventuel talent, le « génie » pour reprendre ce terme étrange, n’est qu’une impulsion initiale, qu’une des nombreuses facettes de l’originalité de l’œuvre que je crois retrouver plus généralement dans la singularité de l’écriture que dans celle du propos. En ce sens, la capacité de travail d’un auteur peut être une source d’admiration, sa production moins – ou alors tous les auteurs ou presque que j’évoque doivent être admirés mais la véritable admiration n’est pas autant divisible, me semble-t-il, ce que l’on comprend en partie quand on lit Les Exercices d’admiration de Cioran. 

Depuis le lancement d’Oublieuse Postérité, certains épisodes vous ont-ils surpris par l’écho qu’ils ont suscité ? Avez-vous reçu des retours marquants, que ce soit d’auditeurs, de proches ou des ayants droit des auteurs évoqués ?

Bien sûr. Ma première surprise fut après l’épisode consacré au grand novelliste Noël Devaulx. Son fils m’a alors contacté pour me remercier d’avoir évoqué l’œuvre de son père. S’en est suivie une correspondance rare mais régulière. L’épisode qui évoque Hubert Gonnet en est un autre puisque les Éditions du chemin de fer m’ont contacté, à la suite de l’écoute et la lecture d’une partie de son œuvre, pour me présenter leur projet de réédition du Grand Scandale qui a paru cette année au mois d’avril, presque soixante ans après la première édition de ce roman monstrueux. D’autres encore pour lesquels les discussions se poursuivent avec divers éditeurs et les ayants-droits de Guillaume Gaulène ou d’Antoine Giacometti… Concernant les auditeurs, je concède une rare chance : je ne reçois que des messages d’encouragement. C’est le privilège d’être plus inconnu encore que les auteurs oubliés. 

Quelles sont selon vous les conditions pour qu’un écrivain passe à la postérité : faut-il s’inscrire dans une mode, être publié chez un « gros » éditeur, recevoir un Prix ? Les gloires déchues sont légions, d’Eugène Sue à Paul Bourget, ou plus récemment, Paul Colin, un inconnu qui envoie son manuscrit à la NRF et voit son premier roman publié chez Gallimard quelques mois plus tard. Il vogue de surprise en surprise puisqu’il reçoit, à la surprise générale, le Prix Goncourt en 1950. Avec l’argent, il s’achète une maison de campagne et… disparaît à peu près complètement. Qui se souvient de lui aujourd’hui ?

Je m’en souviens parfaitement, ayant Les jeux sauvages dans ma bibliothèque mais ne l’ayant pas encore étudié. Il faut dire que j’avais lu voilà des années, mais la source m’échappe, qu’il s’agissait peut-être d’un des plus mauvais Goncourt jamais décerné. De manière générale, les conditions me paraissent difficile à circonscrire. La qualité de l’œuvre n’est pas un critère quand les opinions politiques peuvent l’être, l’originalité du propos n’en est pas plus un tant que l’on est bien installé dans la critique… Viennent aussi des éléments plus imprévisibles encore : Henri Pollès aurait sûrement obtenu le Prix Goncourt en 1939 avec Toute guerre se fait la nuit si le déclenchement de la seconde guerre mondiale n’avait repoussé la parution de son roman de quelques années… Un élément me semble toutefois revenir fréquemment : il ne faut pas être un auteur de l’ombre, pas un auteur en retrait, silencieux, invisible. La présence, alors que la postérité n’est pas encore faite, vaut mieux que l’absence, et ceci peu importe le talent. 

Pensez-vous que votre démarche puisse avoir un impact concret sur la redécouverte de certains écrivains ? Est-ce que vous avez déjà eu la satisfaction de voir un livre totalement plongé dans l’oubli revenir à la lumière — grâce à une réédition, l’arrivée de nouveaux lecteurs, ou même un article de presse publié après la sortie de votre podcast ?

Bien que l’impact de mon travail ne m’intéresse guère, je ne peux nier qu’il modifie légèrement certaines existences, à commencer par celles des enfants ou petits-enfants des auteurs que j’évoque. Sans doute nos discussions, quand je les retrouve, réveillent-elles des souvenirs, bons ou mauvais, ramènent à la vie des mystères, peut-être des espoirs et des déceptions, modifient imperceptiblement le regard qu’ils portaient sur une œuvre oubliée depuis des décennies. Comment être certain que ce soudain intérêt de ma part ne tirent pas d’une mémoire endormie des sensations pénibles ? Sur un plan plus factuel, comme je l’évoquais, Le Grand scandale d’Hubert Gonnet – une variation sur l’affaire du curé d’Uruffe – a été réédité cette année par les Éditions du chemin de fer et a fait l’objet d’un bel article de François Angelier dans Le Monde des livres. D’autres éditeurs me contactent régulièrement et essayent de retrouver, de convaincre des ayants droit, parfois sans succès, malheureusement…

Votre dernier épisode s’intéresse à Pierre Jourde, qui, de manière paradoxale, est à la fois un auteur de la rentrée littéraire et déjà présent dans Oublieuse Postérité. Comment l’expliquez-vous ? Et pourquoi avoir choisi de le mettre en résonance avec le merveilleux Monsieur de Phocas de Jean Lorrain – auteur lui aussi injustement délaissé ? 

Cette première plongée du côté des vivants est liée à la volonté de construire un diptyque sur la figure du clown. La première partie, le côté pile, le côté qui sourit, concerne Alfred Kern et son énorme roman picaresque Le clown (1957). C’est l’histoire d’Hans Schmetterling, jeune Bâlois, qui décide de s’embarquer à l’aube du vingtième siècle sur les routes d’Europe pour mener la vie d’acrobate. Un livre de joie, de rire, un livre de saltimbanque érudit. Son pendant maléfique était tout trouvé avec La marchande d’oublies de Pierre Jourde qui a paru peu ou prou quand j’écrivais l’épisode concernant Alfred Kern. Nous avons là, de plus, un grand roman sur le Mal et la fiction, un grand roman du XXIe siècle. Par ailleurs, comme je l’explique dans le podcast, la postérité, cette fois-ci, a décidé de frapper avant que l’oublie ne frappe. C’est évidemment présomptueux car ce roman devrait marquer les mémoires sans mon aide – mais ne devait-ce pas être le cas de chaque roman que j’étudie ? Concernant Jean Lorrain et Monsieur de Phocas, il s’agissait-là d’une ambition double : ne pas oublier les écrivains oubliés dans cet épisode consacré à un auteur vivant et rendre hommage à l’hommage que rend Pierre Jourde à la littérature fin-de-siècle. 

Pouvez-vous nous donner un avant-goût des prochains auteurs ou œuvres que vous envisagez de traiter ? Y a-t-il une figure que vous brûlez d’aborder mais qui demande encore du travail de recherche ou un angle particulier ?

Je peux d’ores et déjà vous dire que la fin d’année sera féminine, métaphysique, mythologique et théologique, et qu’elle concerna des auteures plus qu’oubliées. Je suis par ailleurs sur la piste d’un inédit qui, selon l’éditeur de l’une de ces romancières, lui « paraît susceptible de la placer à un rang, dans l’histoire de la littérature, qu’elle n’occupe et qu’elle n’occuperait jamais si l’œuvre n’était pas publiée. » Peut-être n’est-il pas trop tard si mes recherches s’avèrent fructueuses… Du côté des auteurs qui me demandent encore du travail, je peux citer Raymond Abellio, dont les romans sont une sorte de céphalée littéraire difficile à dompter. 

Parmi les écrivains que vous avez ressuscités, certains vous touchent-ils plus personnellement, par leur style, leur vie, ou leur destin littéraire ?

André de Richaud est certainement l’auteur qui me touche le plus tant par ses écrits que par son existence exaltée et pathétique. Il s’agit d’un jeune homme qui a tous les dons – c’est par ailleurs un des plus grands poètes du siècle selon moi, bien que son œuvre poétique soit mince ; un poème comme « La chanson de la mort » (dédié à Jules Supervielle) tiré de La confession publique : « Heure de ma mort je pends à vous comme à une branche/ déjà la tête pleine de mousses/ (…) / Heure de ma mort déjà jusqu’à ce soir je n’étais que vous » étant un obscur joyau de métaphores et de sincérité – qui les use à merveille mais qu’une passion folle pour l’alcool lentement fatigue. Son œuvre provençale est à la fois noire, rude, âpre, traversée de rêves, souvent d’adolescence, d’un besoin de solitude, d’un combat acharné contre la violence qui sourd. Les romans (ses meilleurs sont La fontaine des lunatiques et La barette rouge) dont on sait dès les premières pages que toute cette histoire finira mal m’ont toujours intrigué ; André de Richaud en est le plus touchant exemple que je connaisse et mérite amplement sa place aux côtés de Jean Giono et Henri Bosco. J’aime à penser que ces auteurs du Sud forment un triptyque géographique et thématique complémentaire, Richaud proposant une mystique de la chute, Giono de la révélation et Bosco, in medias res, du mystère.

Enfin, comment imaginez-vous l’évolution du podcast ? Souhaitez-vous garder ce format, ou l’ouvrir à d’autres formes, je pense par exemple à des partenariats avec des éditeurs ?

Oublieuse Postérité ne durera pas des décennies car je n’ai pas de goût particulier pour le sacrifice et la salvation, et il ne m’intéresse pas de « reproduire le Christ », même à une échelle purement littéraire, pour reprendre une thèse du grand inconnu Antoine Giacometti au chef-d’œuvre introuvable qu’il faudrait absolument rééditer, Le figuier maudit. Toutefois, dans le laps de temps qui précèdera sa conclusion, rien n’est impossible ; tout serait même nécessaire pour qu’il touche un plus large public, mais puis-je aller jusqu’à emprunter les codes usuels pour y parvenir ? Enfin, un immense projet me hante depuis des années, qui réutiliserait tous les portraits que j’ai déjà fait dans une vaste entreprise littéraire et historique, encore inédite à ce jour, mais il me demande un temps et des moyens techniques et pécuniers que je n’ai pas pour l’heure. 

Entretien réalisé par Victor Laby