Martin Quenehen : « Corto Maltese dit qu’on peut changer le monde, mais à l’échelle individuelle, par une rencontre »

Le scénariste Martin Quenehen, qui signe avec Bastien Vivès la version contemporaine de Corto Maltese, poursuit l’exploration de l’héritage d’Hugo Pratt entre aventure, poésie et engagement discret. Dans cet entretien accordé à Vivian Petit pour Commune, il revient sur sa découverte de Pratt, sa collaboration avec Vivès, sa conception de la fiction comme manière de « dire le réel », et la place du pirate dans un monde en perte de repères.


Bonjour Martin Quenehen. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, pouvez-vous décrire le rapport que vous entreteniez avec l’œuvre de Hugo Pratt en général et avec Corto Maltese en particulier, avant d’être aujourd’hui le scénariste de sa version contemporaine ?

Ça a d’abord été un choc artistique vers 14 ou 15 ans, avant même d’être une rencontre avec la bande dessinée et de découvrir des années plus tard la notion de “littérature dessinée” forgée par Hugo Pratt. C’était la rencontre avec tout un univers intellectuel mêlé de considérations politiques et philosophiques. C’est aussi ça qui m’a plu, la dimension politique, dans le sens plein du terme, le fait d‘habiter le monde d’une façon qui ne soit pas gratuite. C’est la défense de l’aventure comme expérience fondamentale, ce n’est pas l’aventure pour l’aventure, l’amour du fric ou je ne sais quoi. Il y a quelque chose de politique, une vision de ce que c’est qu’être au monde. Les personnages féminins m’ont aussi fortement marqué dans leur richesse, dans leur dimension héroïque, au même titre que Corto lui-même. J’ai aussi été agréablement étonné d’apprendre des années plus tard que les personnages féminins étaient inspirés de figures ayant réellement existé. Aujourd’hui, on remet heureusement les femmes dans le discours historique, dans la curiosité des chercheurs et des chercheuses. Mais Pratt le faisait il y a fort longtemps !

Comment est née l’idée de travailler avec Bastien Vivès sur Corto Maltese ? Je sais que vous aviez été auparavant le scénariste d’une autre BD dessinée par lui, Quatorze juillet.

Oui, on avait fait un premier album ensemble. J’étais journaliste à l’époque, et dès que j’ai rencontré Bastien Vivès je lui ai dit qu’il me faisait penser à Hugo Pratt. Ça l’avait étonné, il se demandait pourquoi je disais ça alors que ça ne faisait pas partie de ses maîtres en bande dessinée. Je répondais à Bastien que c’était peut-être lié à la liberté de son dessin, à la surprise qu’il y a dans son art, sa narration, ses personnages, le fait qu’il sait mêler le banal au grandiose. Et lorsqu’on était en train de dédicacer Quatorze juillet dans un salon du livre, au tout début du covid, juste avant le confinement, il m’a dit que puisque je lui parlais tout le temps de Corto, je n’avais qu’à écrire un début d’histoire. Il me disait qu’il ferait ensuite quelques dessins et qu’on enverrait cela à son éditeur, Casterman étant l’éditeur historique de Corto Maltese en France. On a donc fait ça à la pirate. Quand on a envoyé nos premières planches, Casterman a été étonné et a fait suivre cela à Patrizia Zanotti, qui était la coloriste de Pratt et est aujourd’hui son ayant-droit. Elle était surprise elle aussi, mais elle nous a répondu au bout de quelques jours pour nous dire qu’elle était d’accord. C’est comme ça qu’est né Océan noir, notre premier Corto.

Hugo Pratt ne faisait peut-être pas partie des grands modèles de Bastien Vivès, mais il mentionne par contre très souvent Manara, qui a travaillé avec Pratt… Ça fait aussi partie de vos références ?

Oui, complètement, et en particulier l’album Un été indien, dont Bastien et moi sommes complètement fans, avec Pratt au scénario et Manara au dessin. C’est un sommet, un chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre de la bande dessinée. On raconte que Pratt aurait proposé que Manara reprenne Corto Maltese. Manara n’avait pas souhaité le faire, pour des raisons qui lui appartiennent. Et je trouve beau que Bastien ait apporté dans notre Corto Maltese la sensualité qu’il admire dans le travail de Manara, alors que Pratt était plus pudique, plus en retenue dans sa façon de dessiner les histoires d’amour, le désir, le regard porté sur le monde. Même si le trait de Bastien est très différent de celui de Manara, on a souvent parlé ensemble de la sensualité et du désir – pas nécessairement sexuel – qui sont au cœur de la BD, puisqu’on dessine à la main, ça sort du corps de façon très tactile. Peut-être que d’une certaine manière on a fusionné Pratt et Manara dans notre Corto.

Comment travaillez-vous ? Qu’est-ce que ça signifie, écrire un scénario de bande dessinée ? Vous écrivez une histoire comme on écrit une nouvelle et c’est au dessinateur de se débrouiller ? Vous imaginez et décrivez chaque planche dans votre scénario ? Est-ce que vous êtes présent quand Bastien Vivès dessine ?

C’est un mélange de tout ça. Bastien Vivès est aussi un auteur, le scénariste de ses propres histoires, alors pour chaque album de Corto j’arrive avec des idées, qui rencontrent les idées de Bastien qui sont souvent sous forme d’éclats, de fragments, de scènes. On élabore un projet de départ, on en discute de façon très informelle, souvent lorsqu’on se retrouve pour un salon du livre ou une séance de dédicaces. J’écris alors une forme de synopsis, entre 10 et 20 pages avec des séquences qui s’enchaînent, après avoir fait énormément de recherches, puisque c’est un peu ma maladie, mon obsession. Je crois que Pratt était comme ça aussi. Il dévorait des livres, des revues, des articles d’anthropologie, de sociologie, d’histoire. Je vais chercher dans toutes les directions, ce qui est hyper agréable. Aucun détail n’est gratuit dans les histoires de Corto Maltese, tout mord sur la réalité. Il y a donc énormément de plaisir pour moi à me documenter… ou à lire de la poésie pour cela ! J’écris donc ensuite ces 10 pages ou 20 pages, on en discute avec Bastien, on change des choses, on rallonge ou on raccourcit, et je commence ensuite à rédiger un scénario, une continuité comme on dit, avec les dialogues.

C’est en quelque sorte écrit comme un scénario de film, avec des indications de décors, d’actions, et des dialogues, mais ce n’est jamais extrêmement précis. Certains scénaristes de bande dessinée indiquent au dessinateur ce qui doit se passer case par case, mais ce n’est pas mon cas. Ensuite c’est soumis à l’éditeur et à l’ayant-droit, qui est une super lectrice puisqu’elle vient de la bande dessinée. Ce n’est pas une gardienne du temple de Corto Maltese, c’est vraiment une lectrice, avec qui on peut se poser des questions de scénario. Bastien imagine ensuite un découpage page par page, puis il me montre une sorte de storyboard, à la Bastien Vivès, c’est-à-dire extrêmement sommaire, à peine esquissé, avec des personnages comme des patates. Je trouve cette séance très agréable, je suis à côté de lui, et pendant deux ou trois heures il fait défiler les pages qu’il a imaginées en m’expliquant, puisque c’est difficile à lire pour qui n’est pas dans sa tête ! Et ensuite il “tombe les planches”, comme on dit, et puisqu’il travaille en numérique on partage le dossier dans le cloud, ce qui me permet de voir le dessin avancer en temps réel. Je peux parfois rediscuter avec lui, puisqu’il y a toujours des choses à ajouter, une scène à enlever ou à changer, jusqu’au moment de l’envoi à l’impression.

Bastien Vivès

Sur le rapport à l’histoire et à la documentation, quelles sont les différences entre vous et Hugo Pratt dans les façons de vous y rapporter ? J’avais été marqué par la capacité de Pratt à mettre en lumière des événements historiques dont il était contemporain, peu connus du grand public, comme la participation de milices kurdes au génocide arménien ou la présence de l’Italie fasciste en Éthiopie. En lisant vos trois Corto, j’ai eu l’impression que vous cherchiez à ce qu’on se demande si ce qui était montré était réel ou non. Il y a d’ailleurs des anachronismes assumés, comme Raspoutine qui réapparaît dans les années 2000.

C’est marrant, puisque je me demandais aussi ce qui était vrai ou faux quand je lisais Pratt étant ado, avec ces histoires complètement dingues de cosaques maboules à la frontière sibérienne, la mention de telle branche des triades qu’il imaginait à Hong Kong, etc. Je naviguais entre la fiction et les mouvements de résistance historiques, que l’éditeur s’amusait parfois à introduire dans les préfaces et les dossiers documentaires ajoutés dans certaines éditions. Ça me fascinait de ne pas savoir si j’étais dans le rêve ou la réalité, dans la fiction ou dans l’histoire. C’est ce que j’adore chez Pratt et que vous décriviez, le fait qu’il parle de l’histoire mais toujours à partir de zones limites, de zones frontières, de zones marginales où l’on rencontre des personnages qui incarnent la quintessence des événements historiques tout en étant en dehors des radars. Je ne sais pas si vous le savez, mais la bibliothèque de Hugo Pratt, riche de je ne sais combien de milliers d’ouvrages entassés dans sa maison en Suisse, a été longuement invisible. Et un grand hôtel suisse a proposé de l’exposer. À la fois c’est un peu muséifié, mais ce qui est très beau c’est qu’on peut maintenant y accéder. J’ai été invité par les ayants-droits, et c’est génial de voir tous ces livres improbables, à l’image de ce que vous disiez de sa façon de raconter l’histoire. Ce sont des petits livres sur des points de détail ésotériques, ou sur l’histoire de la piraterie dans telle sous-région au dix-huitième siècle…

J’ai fait la même chose dans mon travail, volontairement et involontairement.  On avait envie qu’il y ait la grande Histoire en toile de fond, mais à partir de lieux improbables, au milieu de la forêt amazonienne, dans les Balkans, etc. Dans le deuxième tome, La Reine de Babylone, on passe par des petites routes et on s’attarde sur des personnages méconnus, comme Ćelo, qui ont marqué l’histoire aussi. Mon substrat est comme celui de Pratt, 100% réel, même si je m’intéresse à des personnages bizarres. Et ensuite il y a la licence poétique, le plaisir de combler des trous avec la fiction, voire la déformation des personnages. Le Raspoutine de Pratt n’est pas celui de la famille tsariste, bien que l’inspiration soit certaine. Alors je n’avais pas de problème avec l’idée que Raspoutine soit réincarné ou ressuscité au début du vingtième-et-unième siècle.

Pas de problème non plus avec le fait que Corto Maltese traverse les époques en gardant à peu de choses près le même corps et le même visage ?

C’était l’intuition, géniale comme toujours, de Bastien Vivès, de reprendre le personnage mais à condition que Corto Maltese soit historiquement proche de nous. Il n’avait pas envie de dessiner des goélettes et des bateaux à vapeur. D’autant plus que Corto Maltese continue aussi en version “canal historique”, avec Canales et Pellejero. Même si j’ai d’abord été étonné par cette intuition de Bastien, ça m’a ensuite semblé évident : ce qui est intéressant avec un personnage comme Corto Maltese, c’est son regard sur le monde, sa façon d’habiter le monde. Que ce soit à la Préhistoire, à la Renaissance ou aujourd’hui, c’est son caractère, son ethos, qui est intéressant. Il n’y avait pas de problème pour moi, d’autant plus que Pratt l’invente en 1967, le fait naître en 1887, et il dit dans plusieurs interviews qu’il souhaitait aussi parler de son époque, des héros libertaires de son temps, tout en transposant cela dans le passé. Avec Bastien on a fait un Corto qui avait à peu près notre âge. C’est ça qui est intéressant et joyeux : se demander comment on aurait traversé le monde si on était lui.

Dans Le Jour d’avant, votre dernier Corto Maltese en date, l’histoire semble construite autour du mensonge des personnages. L’un des personnages principaux est une traîtresse. Il est aussi mentionné que la mère de Corto affirmait avoir posé pour Picasso, sans qu’on sache si elle disait la vérité ou non. La bande dessinée fait aussi référence au fait que la représentation des îles Tuvalu subsistera après leur engloutissement, puisqu’elles auront été intégralement digitalisées. Le rapport de la vérité au mensonge semble croisé à la question du réel et de sa représentation…

Pratt disait qu’il racontait la vérité sous forme de mensonge ! C’est toute la saveur et toute la grandeur de la fiction : dire le réel autrement. On sait qu’on ne peut pas dire toute la vérité, comme l’explique Lacan, on ne peut que la “mi-dire”. Je suis historien de formation, attaché à la forme documentaire, la question du réel est très importante pour moi, mais la fiction est presque le meilleur moyen de dire le réel, et la poésie est peut-être le meilleur moyen au sein de la fiction ! En quelques mots, en un fragment elliptique, on dit le réel avec plus d’acuité et de vérité que dans n’importe quelle autre forme. C’est un héritage, un hommage, une filiation avec Pratt. Ensuite, le mensonge, la fiction politique, la digitalisation et donc la virtualisation, le mensonge de la représentation, tout ça est poussé extrêmement loin aujourd’hui. Ces phénomènes interrogent ce qu’est devenue la vie humaine. Or, dans ce contexte, Corto est ce personnage qui continue d’aller sur le terrain et de se frotter aux vraies gens dans la réalité. Il continue de les écouter, de les regarder dans les yeux, de façon très horizontale et démocratique. C’était quelque chose d’important, de réaffirmer une éthique sinon de la vérité, du moins de responsabilité face au monde. Mais, même quand on cherche ça et qu’on a quasiment une ambition chevaleresque comme Corto Maltese, on navigue soi-même dans le mensonge. On ne sait jamais exactement pourquoi Corto fait telle ou telle chose. J’ai aussi adoré dans le dernier album jouer avec le personnage de la traîtresse…

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la figure du traître ?

Identifier ses raisons. C’est La Règle du jeu de Renoir, “Il y a quelque chose d’effroyable dans ce monde, c’est que tout le monde a ses raisons”, et je trouve toujours intéressant, quand quelqu’un fait quelque chose qui m’insupporte, me révolte, contre quoi je me bats, de voir qu’il a toujours ses propres raisons. J’aimais bien l’idée qu’un personnage qui se retourne contre notre héros ait néanmoins ses propres raisons. Je ne sais pas exactement pourquoi je me suis embarqué dans l’idée qu’il fallait un personnage de traître, ça relève de la psychanalyse !… Un ami m’a ensuite parlé de la nouvelle de Borges sur le héros et le traître. Je l’ai lue après. J’ai fait de la piraterie avec Borges !…

Vous mentionnez la crise climatique et la destruction de la planète dans chacun des trois albums, l’extractivisme en Amérique du Sud dans le contexte colonial, la surpêche en Asie à notre époque, le continent de plastique et la montée des eaux dans le Pacifique… Est-ce que c’est lié à la responsabilité face au monde dont vous parliez tout à l’heure ?

Honnêtement, ce n’était pas volontaire jusqu’à cet album-ci. Le monde, la nature ou l’environnement est traité comme un organisme vivant, comme un personnage. Dans les aventures de Corto, le paysage est à chaque fois un personnage à part entière, avec sa voix, ses humeurs. Dans nos deux premiers tomes ce n’était pas lié à une volonté, c’est simplement qu’on rencontre la nature à chaque fois qu’on enfile les chaussures de Corto Maltese et qu’on va sur le terrain, puisque c’est lié aux préoccupations de vie et de survie de chaque être humain, à chaque endroit où on pose les pieds. Si on va dans la forêt andine, où des cocaleros font pousser de la coca pour ensuite la transformer, il y a aussi des peuples qui vivent là et qui font de la médecine traditionnelle et qui connaissent toute la biodiversité de la forêt. C’est génial de découvrir ça, mais ce n’est pas par volonté de cocher la case « écolo ». Pour cet album-ci, la question écologique nous a été proposée par l’éditeur en amont, et l’ayant-droit de Pratt, Patrizia Zanotti, nous a présenté l’un de ses amis, un grand-reporter qui avait arpenté le Pacifique de mille façons différentes, et qui souhaitait nous en parler. Il avait à l’esprit qu’on pourrait souhaiter retourner dans le Pacifique dans la plus pure tradition prattienne, aujourd’hui, avec notre regard et notre façon de faire.

Pour autant, Corto Maltese ne s’inscrit jamais dans le militantisme écologique…

Je pense que Corto s’en fout. Son problème n’est pas qu’on jette un mégot dans une zone protégée Natura 2000, mais je pense qu’il n’est pas insensible au fait que les hommes et les femmes qu’il rencontre sont de quelque part, qu’ils vont quelque part. Il y a aujourd’hui beaucoup de discours qui veulent que la nature soit au centre de nos préoccupations, alors que dans son cas c’est plutôt parce que Corto s’intéresse d’abord aux humains qu’il s’intéresse à la nature. Il ne s’agit pas de remercier Dame Nature, de faire des sacrifices ou des choses qui le feraient rire et l’émouvraient en même temps. 

Martin Quenehen

À la fin du Jour d’avant on a d’ailleurs l’impression que pour lui il est inutile de soutenir une cause, qu’il n’y a qu’un certain rapport à l’aventure et aux fidélités interindividuelles qui ait de l’importance…

Ce que je trouve très beau avec le personnage de Corto Maltese est qu’il dit qu’on peut changer le monde mais à l’échelle individuelle, par une rencontre. C’est un par un que le monde se change, se fait et se défait. Il n’a jamais la prétention de changer le monde de façon démiurgique. Ce qui l’intéresse, c’est de changer les choses par la rencontre, de s’associer, de s’allier, de fraterniser, ou au contraire de se battre. C’est à la fois modeste et immodeste. Je n’ai pas de théorie historique là-dessus, mais je crois que l’histoire des sociétés est aussi une succession de désirs et de volontés individuels. Ça peut aussi être une volonté individuelle de se réunir, de s’organiser collectivement, car quand j’écris des histoires de Corto je me rends compte que j’ai affaire à des organisations, qu’elles soient secrètes ou non.

Corto Maltese est aussi en contact avec des groupes plus ou moins mafieux, à qui il rend parfois service. Qu’est-ce qui fait de lui un pirate plutôt qu’un mercenaire ?

La piraterie est une vraie question. Il y a quelques années, avant que je m’intéresse à Corto pour en faire des histoires, on m’avait offert La piraterie dans l’âme, de Jean-Paul Curnier, un philosophe français disparu depuis. Il parle de l’expérience de la piraterie à la grande époque, aux dix-septième et dix-huitième siècles, comme peut-être la seule expérience démocratique qui ait vraiment existé en Occident, puisqu’on sait que la démocratie athénienne était fondée sur l’esclavage. Ce qui se passait à bord des bateaux pirates était une vraie forme de démocratie, dans un monde impitoyable, de classes sociales très marquées, de races, et je ne parle même pas des rapports de genre… Sur les bateaux de pirates, l’expérience était démocratique, dans le partage des butins, mais aussi dans le partage des responsabilités, du commandement, du gouvernement quasiment, même si la situation des femmes était particulière et qu’elle n’est jamais parfaite, dans aucune expérience historique. Il me semble évident que Corto Maltese est l’héritier de ça, il prend toujours les gens à égalité. J’aime cette notion d’horizontalité. C’est déjà ça, être un pirate. Quand on s’est emparé de Corto pour le premier tome, Océan noir, on se demandait ce que signifiait être un pirate aujourd’hui. J’avais déjà fait une émission de radio sur les pirates à notre époque, les pirates somaliens, ou en Malaisie dans le détroit de Malacca. Ce sont des pauvres gars, dont les récoltes sont foutues et qui parce qu’ils habitent sur la côte prennent une barque la trouille au ventre avec une vieille arme rouillée. Ils vont faire quelque chose de dégueulasse, à savoir rançonner des gens, mais souvent ce sont des pauvres types. Et puis, notamment depuis Stevenson, il y a cet imaginaire autour du pirate qui en fait un poète. Henry de Monfreid dit qu’il y aura toujours une différence entre les malfaiteurs navigants et les malfaiteurs de terre ferme. Il y a une dimension d’incertitude, d’exploration, de rapport au monde qui fait qu’il y a toujours quelque chose de plus chez des pirates, comme Corto Maltese, qui dans Océan noir est juste un navigateur au service d’une bande de truands.

J’ai le souvenir des propos de Jean-Luc Mélenchon qui, sur Twitch, face à Dany et Raz qui défendaient la piraterie, nuançait en faisant remarquer que le pirate ne change pas l’organisation sociale ou le mode de production mais se borne à en récupérer quelques produits pour lui et son groupe. Est-ce que le pirate peut vraiment faire évoluer un mode de production ou une forme d’organisation sociale ?

Mélenchon ferait bien de relire Le Capital. Il y a un super chapitre, Éloge du crime, que j’adore. Marx y parle de l’importance du criminel dans la société capitaliste, mais aussi au-delà, dans la société humaine. Le criminel est celui qui va donner du travail non seulement aux flics, aux juges, mais aussi aux poètes, aux journalistes, il va créer beaucoup de valeur et d’emplois. Il est aussi celui qui exerce sa propre activité et ne va pas voler le travail des honnêtes travailleurs ! C’est un texte assez fascinant. Et je pense que Corto Maltese a de ça. Il ne va peut-être pas changer le monde mais il va l’explorer sur les marges, aux endroits où il est interdit d’aller. Il faut aussi qu’il mange, alors il ne va pas forcément rechigner si on lui fait une proposition, c’est ce qui m’avait étonné et en même temps amusé dans les aventures de Corto dessinées par Pratt. Il ne réagit pas comme un chevalier blanc, qui a déjà son château. Il ne rechigne pas à s’enrichir en passant, mais il fait cela parce qu’il y a un mystère. J’étais tombé sur une phrase de Pablo Neruda qui disait quelque chose comme “Je suis né pour enfoncer des portes, donner des coups de poing et éclairer les ultimes recoins d’ombre.” J’avais trouvé ça génial et je m’étais dit que ça, c’était Corto. Il enfonce des portes qui ne sont pas des portes ouvertes mais celles qui restent à ouvrir. Il ne rechigne pas à la bagarre ou à exercer la violence en réponse à celle du monde. Et il cherche à éclairer les ultimes recoins d’ombre, c’est-à-dire qu’il cherche des secrets, des réponses, qu’il ne trouve pas, évidemment.

Martin Quenehen et Bastien Vivès

Vous étiez récemment en Italie pour la promotion de votre dernier Corto Maltese. Quelles différences pouvez-vous observer si vous comparez à la situation en France, dans le rapport entretenu à Corto Maltese, à la bande dessinée et peut-être à Bastien Vivès ?

Je pense que selon le pays et selon chaque lecteur, Corto est à la fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, comme dirait Verlaine. C’est aussi ce que j’adore dans la BD, c’est quelque chose qu’on lit et relit seul, dans son coin. On peut se le refiler, ça peut nous relier, mais c’est un objet personnel, individuel, intime, comme la littérature. Je me souviens que le jour où on a décidé de reprendre Corto dans un salon du livre avec Bastien Vivès, un gars s’était pointé avec un t-shirt Corto Maltese. Un mec un peu chauve avec les cheveux longs, blouson en cuir, un peu de ventre qui dépassait de son t-shirt qu’il devait avoir depuis plusieurs années. J’adorais sa dégaine et je lui avais demandé pourquoi il lisait Corto. Il m’avait répondu « l’aventure et la poésie ». Je crois que l’aventure et la poésie, ça vaut pour toutes les lectrices et tous les lecteurs de Corto dans tous les pays du monde. En tout cas je me raconte ça, ça a résonné très fortement en moi.

Après, il y a une différence majeure, c’est qu’en France, la BD est quand même quelque chose qui est lu aujourd’hui par des gens plus âgés. Ce n’est plus seulement un art pour les petits garçons, il y a aussi maintenant un certain classicisme, ce que je trouve très beau. Alors qu’en Italie il y a énormément de jeunes qui lisent de la BD, d’autant plus qu’il y a beaucoup plus d’écoles de bande dessinée là-bas. En France il y a plein d’auteurs, d’éditeurs, de lecteurs, mais en Italie il y a des écoles, dans quasiment toutes les grandes villes. Il y a donc énormément de jeunes gens qui n’ont pas du tout d’a priori générationnel, idéologique, politique sur la BD, qui dévorent les œuvres pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire de la fiction qui s’adresse à tous. Si tu aimes, tu prends, si tu n’aimes pas tu refermes le bouquin et on n‘en parle plus. C’est assez réjouissant.

Et de la même façon, ce que je peux dire sur le rapport à Bastien Vivès en Italie, c’est que dans les salons du livre ou des festivals, il y a une énergie et une jeunesse qui font que, que tu sois garçon, fille ou sans genre défini, il y a des moments géniaux où des groupes, avec des gars, des filles, des trans, viennent discuter. Ils viennent voir Bastien sans forfanterie, simplement pour parler de bande dessinée. Les gens adorent Bastien parce qu’ils reconnaissent en lui un dessinateur. Ça se dit aussi en France, mais désormais en chuchotant. C’est un très grand dessinateur, qui suscite l’admiration, et donc aussi la haine de certains qui n’assument pas leur admiration et préfèrent une passion triste comme la jalousie.

En Italie

Vous avez observé des différences dans le rapport à la fiction et à l’imaginaire ? Puisqu’en France on s’est tout de même demandé s’il fallait le condamner pour les actes de ses personnages ou le mettre en cause pour des fantasmes…

Je pense qu’il y a autant de points de vue en France que de lecteurs et de lectrices de bande dessinée. Mais du peu que j’ai vu en Italie, auprès de gens qui sont passionnés, je constate que la BD est perçue comme une cause supérieure. Les avis sur tel ou tel sujet, les opinions politiques x ou y, ne viennent pas prendre le pas sur le plaisir et l’amour de la bande dessinée. Ce que je trouve dommage est qu’en France, même s’il y a énormément de gens qui aiment la BD en tant que telle, il y en a aussi qui veulent utiliser la bande dessinée comme un simple outil. Ce sont souvent des gens qui n’en font pas, soit qui en crèvent d’envie et qui n’y arrivent pas, soit qui s’en foutent et veulent simplement utiliser tous les médias à leur disposition pour faire de la politique. Et puisque Bastien avait pris une certaine importance médiatique des gens ont voulu couper une tête. Par jalousie. 

En outre, malheureusement, la politique c’est souvent diviser pour mieux régner,  alors aujourd’hui on catégorise les lecteurs sur un marché capitaliste en fonction de leurs opinions politiques, de leur genre, ou de leur orientation sexuelle pour leur dire ce qu’ils doivent acheter. Or, le propre des arts, dont la littérature dessinée, c’est de transcender tout cela, d’être dans l’expérience d’une appartenance à l’espèce humaine. Corto Maltese est pour moi emblématique de ça, et je pense que Bastien vit et respire pour la bande dessinée. Le reste de ce qu’il a pu dire est extrêmement anecdotique par rapport au fait que toute sa vie est aimantée par cet objet-là, qu’il a trouvé et qui est sa sublimation, avec un kung-fu terrible sur le dessin et la narration !

Puisque vous parlez de ceux qui utilisent la bande dessinée comme un simple médium, on peut tout de même se dire que des BD militantes ou didactiques peuvent exister, comme les fictions de Bastien Vivès doivent aussi pouvoir exister…

Oui, évidemment qu’il y a de la place pour tout le monde. Mais sur le rapport entre l’art et la politique, je reviens souvent à cette phrase de Stendhal qui est pour moi hyper importante : “La politique est une pierre attachée au cou de la littérature.” Il y a évidemment toujours des intentions politiques, mais qu’on passe en contrebande ! L’œuvre est foutue si ça passe au premier plan et qu’on veut utiliser l’art pour imposer un point de vue sur le monde. L’art, c’est l’impureté, le ratage, l’échec, la tentative maladroite… Si je fais de la BD après avoir fait de l’histoire et du documentaire, ce que je continue à faire par ailleurs, c’est parce que c’est une forme où l’on s’interdit de donner des leçons. Sinon, on rédige un traité, un essai, une thèse. Ça peut être très précieux, je m’en sers pour nourrir mes recherches. Mais si on fait ça en BD, en chanson, en roman, ça fera une mauvaise BD, une mauvaise chanson ou un mauvais roman… Ce que j’espère, c’est que les gens qui n’aiment pas Bastien Vivès – s’il en existe encore – se mettent à faire de la BD. Ils se mettront peut-être ensuite à plus aimer les autres !

Et quels sont vos prochains projets ?

Pour l’instant, Bastien travaille de son côté, je crois qu’il aime bien alterner, et il a bien raison, puisque j’ai hâte de voir ce qu’il prépare à la fois comme dessinateur et scénariste. Quant à moi je travaille sur d’autres BD, à paraître chez Casterman au printemps 2026, avec d’autres dessinateurs.

Merci beaucoup.

Entretien réalisé par Vivian Petit

Corto Maltese, Le Jour d’avant, Martin Quenehen, Bastien Vivès, Casterman, 22 €

Corto Maltese, La Reine de Babylone, Martin Quenehen, Bastien Vivès, Casterman, 22 €

Corto Maltese, Océan Noir, Martin Quenehen, Bastien Vivès, Casterman, 22 €

Quatorze juillet, Martin Quenehen, Bastien Vivès, Casterman, 22 €