Folcoche

Maman, j’ai encore raté la fiction… ou Folcoche, mère revue et corrigée par Emilie Lanez

Dans Folcoche (Grasset, 2025), Émilie Lanez entreprend de laver la mère d’Hervé Bazin de l’opprobre où Vipère au poing l’avait plongée. À force de plaider la cause de la mère, l’essayiste transforme pourtant la fiction en pièce à conviction, confondant invention littéraire et vérité judiciaire. Romain Lancrey-Javal interroge ce procès fait à la littérature au nom de la biographie.

Faut-il disqualifier un romancier pour réhabiliter le modèle d’un de ses personnages ? Doit-on condamner une fiction au regard de l’expérience vécue dont elle s’inspire ?

Depuis le Contre Sainte-Beuve de Proust, il semble acquis que, dans un roman, le Moi de l’auteur ne se confond pas avec le Moi de l’homme. Emilie Lanez entend contourner Proust et brandit un manifeste en faveur de la vérité biographique dans son Folcoche aux éditions Grasset. Folcoche est ce parangon de la mère abominable immortalisée dans Vipère au poing, best-seller d’Hervé Bazin en 1948, encore au programme des collèges. Tout serait faux dans ce roman, à commencer par le portrait horrible de la mère cruelle.

Résumons la thèse d’Emilie Lanez : s’abritant derrière le roman, Hervé Bazin – de son vrai nom Jean Hervé-Bazin –, future sommité de la scène littéraire, a pour toujours « défiguré » sa maman en en faisant une odieuse marâtre, martyrisant ses enfants dans le roman. Il ne faut pas avoir peur des mots : c’est un véritable « matricide » littéraire. Or, après enquête minutieuse et révélation des secrets de famille, ce roman est hautement diffamatoire. C’était Jean le très vilain garçon, l’escroc mythomane et dissimulateur, alors que sa pauvre mère Paule, injustement noircie, a fait ce qu’elle a pu avec ce fils indigne, ingrat et manipulateur.

On attend maintenant la contre-enquête : la réhabilitation de Jean Hervé-Bazin au nom des droits de l’enfant… Un adolescent, fût-il interné en asile psychiatrique et délinquant multirécidiviste, quand il a été abandonné dans l’enfance, mérite peut-être les circonstances atténuantes…

Mais, pour Emilie Lanez, il s’agit d’abord de se faire l’avocate de la mère salie par le roman. Le projet de rectification s’énonce. « Ce livre, je l’envisageais, dans un premier temps, non pas comme un plaidoyer – c’eût été un biais dans ma démarche. Je voulais enquêter pour comprendre qui était vraiment cette femme, comment elle était devenue mère empêcheuse et épouse malheureuse. J’allais lui rendre  la voix dont son fils l’avait privée… » . Il s’agirait alors de dénoncer l’écriture du ressentiment et de la mauvaise foi. C’est parce qu’il s’est senti spolié par sa famille qu’Hervé Bazin se serait vengé en écrivant Vipère au poing. Bardée de certitudes sur l’intention de l’auteur, dont elle connaîtrait les ressorts les plus intimes et la noirceur de l’âme, Emilie Lanez revendique l’importance de la révélation qu’elle livre au public. « Personne n’a jamais su ce que je peux, sur la foi des archives, écrire aujourd’hui. Le roman à succès de Jean-Hervé Bazin, celui à partir duquel il connut le succès et fonda son écrasante notoriété, est une manœuvre destinée à punir sa famille de l’avoir placé sous interdiction judiciaire et ainsi privé d’héritage ».

Plus sérieusement, voyons les problèmes plus importants que cette biographie d’un parent soulève. Emilie Lanez en a fait sa spécialité.  Elle a commencé sa carrière littéraire par le tableau des relations entre les hommes politiques et leur père : le caractère ondoyant de François Hollande s’expliquerait par la sévérité de son papa ; l’absence de surmoi chez Nicolas Sarkozy s’expliquerait par l’absence de son papa (Même les politiques ont un père, Stock, 2015)…

La difficulté ici est que Folcoche dans Vipère au poing est un personnage de roman (et très éloigné de l’aveu même de la biographe, de l’histoire réelle – retour précipité d’Extrême-Orient- et du portrait physique par exemple de Paule Hervé-Bazin, la mère de l’auteur). Et rabattre le personnage sur la mère réelle – quel que soit l’éclairage autobiographique rétrospectivement donné au roman – relève du coup de force. Quel jeune romancier, rappelle François Mauriac dans Le romancier et ses personnages, ne s’inspire pas de son expérience vécue dans son premier roman au risque de scandaliser sa famille ?

Le parti pris biographique et judiciaire ne cesse alors de manifester ses faiblesses. 

D’abord le pacte même de fiction est constamment dénié. Jean Hervé-Bazin aurait pris prétexte d’un roman (à clés) pour régler ses comptes. Mauvais sang, mais c’est bien sûr. Si ce n’est lui, c’est donc sa mère. Ce serait un menteur et un manipulateur cherchant à nuire aux siens. Emilie Lanez n’a pas peur des grands mots : « Paule Hervé-Bazin fut la victime, rendue éternelle par la littérature, d’un diabolique chantage, la cible d’un meurtre écrit ». Pour avancer une telle thèse, il faut évidemment accréditer l’équivalence du roman et d’une autobiographie. Qu’à cela ne tienne. C’est quasi une autobiographie. L’argument massue : « Il est malaisé de discerner le réel du fictif dans cette œuvre ». Certes, et c’est même le fondement de beaucoup de romans… Le narrateur n’est pas tout à fait l’auteur… Que nenni ! « Il est le narrateur de l’histoire, se confondant avec l’auteur, et s’exprimant à la première personne singulier ». On sait pourtant que le passage à la première personne du singulier (voyons par exemple le passage de Jean Santeuil à La Recherche chez Proust) est parfois l’indice le plus sûr de la fiction…

Ensuite le plaidoyer pour Paule Hervé-Bazin se transforme en incroyable réquisitoire contre Hervé Bazin, son passé délinquant et aliéné, sa réussite littéraire fondée sur la dissimulation de son histoire. Une mauvaise nature, à n’en pas douter. On est étonné de la violence de la charge contre celui qui fut un auteur-phare des éditions Grasset. Un pamphlet aurait été amusant. Mais ici c’est plutôt une condamnation impitoyable et un rappel à l’ordre sous forme de leçon de morale anachronique qui innerve l’essai au discours indirect libre parfois, qui traduit le désarroi de parents dépassés par leur fils kleptomane et mythomane. « Quand cessera-t-il de mentir, de voler et fuguer, de tuer des animaux »… « Le futur président de l’académie Goncourt et grand-croix de la Légion d’honneur fait la bringue, vole dans les chambres de bonne, trafique, revend, fabrique des faux papiers, collectionne les maîtresses – une vie de bamboche, de délinquance et de folie ». C’est très mal, tout ça, assurément… Mais pourquoi en vouloir alors à l’homme d’être si bien revenu à de meilleures dispositions au moment de sa gloire littéraire ? Le succès scolaire du livre, avance pourtant l’essayiste, est dans l’expression de ses mauvais sentiments. « Après les orages de la jeunesse, voyez comment la vipère fait sa mue – lisez, les enfants ! »

Enfin ce n’est assurément pas les raisons d’écrire qui sortent gagnantes de cet essai. L’idée est saluée par le très curieux encouragement d’un ami : « Enfin une vraie biographie ! ». A ceci près que Folcoche n’a jamais existé. Confondre le modèle maternel supposé et le personnage de fiction, c’est nier le statut même de la fiction. Michel Butor le rappelle dans son Essai sur le roman : quand bien même on découvrirait l’existence d’un vrai père Goriot historique, il n’annulerait en rien celui de Balzac qui construit son univers propre. Ou alors il faudrait revoir tous les modèles possibles des grands personnages de roman. On se rendrait peut-être compte en épluchant les archives de faits divers que le Père Grandet était au fond très généreux, le Père Sorel très cultivé et Emma Bovary une épouse très fidèle. D’où les réserves – qu’Emilie Lanez ne semble pas avoir comprises – de ses divers interlocuteurs universitaires : « Mes questions ont déplu à mes interlocuteurs, chatouilleux des libertés du créateur. La biographie, ai-je compris lors de nos conversations, relèverait d’un genre à peu près aussi mineur que le journalisme ». Or il ne s’agit pas ici de la biographie mais d’un usage particulier de la biographie qui vise à confondre un personnage et sa source possible (et probable) d’inspiration…

Une citation finale de Jean-Hervé Bazin sur une lettre qui lui avait déplu se retourne un peu contre Emilie Lanez : « J’attendais un ouvrage critique où vous feriez l’histoire de chaque livre », « vous avez entrepris une biographie, exploré pas à pas une vie privée… ». Une vie privée loin ici souvent de Vipère au poing, présentée pour montrer la faiblesse de Vipère au poing. Il est à craindre que ce soit la faiblesse de l’essai Folcoche qui, par là, se dévoile. 

On sent l’intention louable : réhabiliter une femme et dénoncer les souffrances qu’elle a subies. On étend aujourd’hui ce principe. On va relire Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas en dénonçant le meurtre de Milady comme « le plus grand féminicide de l’histoire de la littérature » (Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Je voulais vivre, Grasset, 2025). Les termes employés finissent par semer la confusion – et mélanger dangereusement la fiction et la réalité. Les violences faites aux femmes sont un sujet trop sérieux pour qu’on prétende mener sérieusement des enquêtes sur des « meurtres littéraires ». La cause n’en sortira pas grandie. Ni évidemment la littérature.

Romain Lancrey-Javal

Folcoche, Emilie Lanez, Grasset, octobre 2025, 187 pages.