low light photography of books

Écrits et écrans :  la littérature à l’épreuve des technologies nouvelles

Pour Commune, Romain Lancrey-Javal analyse le rapport entre le livre et le numérique, et les transformations qu’imposent les nouvelles technologies à nos pratiques de lecture. Entre prestige persistant du livre et fascination pour les écrans, il explore les tensions, les paradoxes et les passerelles possibles entre écriture, lecture et usages numériques.

Chaque époque en France a connu le grand écart entre les représentations de la lecture et les pratiques réelles de lecture.

On a cru, dans les dernières décennies du  XXe siècle, que des générations n’allaient plus lire parce que la télévision arrivait dans les foyers. C’est à ce moment-là que sous l’effet de logiques diverses – intérêts commerciaux d’éditeurs, activité des documentalistes (Anne-Marie Chartier, Jean Hébrard, Discours sur la lecture, Fayard, 2000) – un renversement s’opère à l’école et ailleurs, et que l’injonction de lire, de céder à « la fureur de lire »  se substitue à la mise en garde ancienne contre les dangers de la lecture (ne lisez que de bons livres, méfiez-vous des romans, retenez la leçon du Don Quichotte de Cervantès, héros égaré par ses romans de chevalerie…).

Un nouveau pas est franchi avec l’avènement d’internet, des tablettes et des portables qui détourneraient définitivement du livre ; on peut résumer les éléments d’inquiétude : fascination des petits écrans, addiction à un défilé d’images, incapacité désormais de fixer son attention sur un texte excédant quelques mots… « Impossible désormais de faire lire des œuvres intégrales » – au moment où l’école et les programmes scolaires semblent mener désormais un combat perdu d’avance…

Il reste en France un prestige du livre, et du livre volumineux. Lors de cet automne 2025, ce sont deux romans épais qui sont plébiscités par la critique et les prix littéraires : La Maison vide de Laurent Mauvignier chez Minuit (qui honore peut-être plus le prix Goncourt récent que le prix Goncourt l’honore) ; Kolhoze d’Emmanuel Carrère chez P.O.L, prix Médicis parmi d’autres, et dont on sait le battage médiatique qui l’entoure… Il a tant été question de ces gros ouvrages – même dans des communiqués laconiques – qu’il n’est pas indispensable de revenir sur eux.

Quant aux hommes politiques – et on nous pardonnera de ne pas les citer ici -, comme pour montrer qu’ils s’inscrivent bien dans une tradition française qui oblige tout candidat en vue à être aussi l’auteur d’un livre dont on parle (qu’il l’ait ou non réellement écrit), ils ont tenu, de leur côté, cet automne, à prendre place en librairie, en particulier sous l’égide d’un éditeur Fayard, maillon d’un grand groupe que tout le monde pourra aisément reconnaître.

Reste la question du double grand écart entre le livre ostentatoire – celui qui fait chic, donne ses lettres de noblesse littéraire à celui qui le publie – et la pratique réelle de la lecture, dont on sait qu’elle est écrasée par la consultation des écrans en tout genre, et de leurs messages réduits souvent au minimum.

Le débat s’est installé aussi à l’école, avec la crainte de l’addiction aux écrans, la résolution peu appliquée des portables soustraits pendant les heures de cours au collège, la panique grandissante devant les informations restituées en copier-coller depuis internet, et désormais aussi le prêt-à-penser et le prêt-à-écrire fournis par les applications de l’intelligence artificielle générative.

On serait tenté de plaider – c’est aussi un plaidoyer pro domo – pour un va-et-vient entre la lecture de l’écrit et le regard sur l’écran, aller-retour qui ne soit plus placé sous le signe du remplacement mais sous le signe de l’incitation à lire et à étudier les textes. A titre d’exemples, et inscrits dans un dispositif plus vaste, celui de Mia Seconde, application en français (et en mathématiques) réservée aux élèves de seconde, dons les présentation de notions de langues et de littérature sont disponibles sur la plate-forme numérique des lycées. Il s’agit de simples vidéos d’appoint destinées à soutenir un ensemble plus vaste d’exercices censés permettre à chaque élève de progresser à son rythme.

Le format court et le passage par l’image pour inciter à aller vers les livres (au lieu de dispenser de ce parcours) ne sont certainement pas la panacée. Mais il est certain qu’on manque à présent de passerelles. Il semble y avoir un remplacement désormais, bien plus qu’une complémentarité possible.

On sait que le débat n’est pas nouveau. L’ouvrage – maintenant oublié – de Marshall McLuhan, La Galaxie Gutemberg (1962, Gallimard-idées 1977), qui date donc d’il y a plus d’un demi-siècle, présentait déjà le livre imprimé comme un objet dépassé. L’avènement de la télévision dans les années 1950 faisait entrer les écrans dans tous les foyers – et changeait la donne de l’information comme de la distraction. Il n’y avait plus ni lieu privilégié, ni durée prescrite, ni hiérarchisation possible du continuum nouveau d’images.

Des cycles historiques seraient repérables d’après l’ouvrage. Succédant à l’oralité, puis au manuscrit enluminé, le livre serait voué à être éclipsé par ce qu’on appelle aujourd’hui le numérique – et qu’on appelait alors « la communication électronique » transformant la planète en « village global ». « Globalisation » qui irait de pair avec une « retribalisation », comme à l’époque primitive de la simple oralité. Les conséquences étaient présentées sous un jour pessimiste : resserrement des communautés autour de leurs valeurs propres, règne de l’immédiateté et de l’émotion sans réflexion dans le temps, expansion de la violence liée désormais à une communication impossible entre groupes refermés sur eux-mêmes et sur leurs références exclusives.

On reconnaît, plus d’un demi-siècle plus tard, les dangers de l’extension du numérique et des réseaux sociaux notamment, qui faciliteraient seulement la communication entre communautés séparées les unes des autres, au rebours de la diffusion ouverte du livre, écrit long, s’inscrivant dans le temps, circulant plus lentement dans l’espace, mais touchant aussi potentiellement tous les destinataires (au gré des traductions ou des modernisations).

Jamais un coup de stratégie numérique n’abolira le hasard d’un livre – « écrit pour inconnus », selon la formule de Valéry, et destiné à tous dans un travail d’attente, de silence et de patience. Et ce sont sans doute les limites des passerelles entre l’écran et l’écrit – et les difficultés pour tout travail éducatif d’utiliser le support des écrans comme médiation et incitation à la réflexion. Comment ne pas réduire l’effet de l’image à la stimulation immédiate d’une émotion et d’une réaction (souvent vite oubliées) ?

Mais on ne voit pas l’avantage de renoncer aujourd’hui à la médiation du numérique pour inviter à la lecture. Ni même sa possibilité. La simple « limitation » du temps devant les écrans paraît exclusivement punitive. La tentative d’utilisation éducative du numérique est peut-être préférable au discours nostalgique, défensif et défaitiste sur les générations futures qui auraient définitivement déserté la littérature – et tout ce qui a permis intérieurement autrefois de voyager dans la réflexion et dans l’imaginaire.

Romain Lancrey-Javal