L’affaire Durand : un Dreyfus chez les dockers

Un docker havrais condamné à mort en 1910, une instruction bancale, un combat pour la réhabilitation : l’affaire Jules Durand est un révélateur. Le documentariste Thierry Durand — sans lien de parenté — rouvre le dossier dans Jules Durand, le Dreyfus ouvrier, en replay sur France TV jusqu’au 7 décembre. Entretien.


Bonjour Thierry Durand. D’abord, comment pourriez-vous résumer « l’affaire Jules Durand » à celles et ceux qui n’en auraient jamais entendu parler ?

Alors… L’affaire Durand est l’histoire d’un ouvrier syndicaliste, au tout début du vingtième siècle au Havre. Dans le contexte des balbutiements de la CGT, Jules Durand devient ce qu’on appelait à l’époque ouvrier-charbonnier, c’est-à-dire docker. Il transportait le charbon à bord des navires ou les déchargeait, dans des conditions de travail absolument terribles. Et pour améliorer ces conditions de travail, après avoir fait maintes demandes auprès des compagnies d’armateurs, il organise une grève à l’été 1910. Le patronat refuse toute concession aux ouvriers et c’est donc une grève qui dure, ce qui évidemment ne plaît pas au patronat de l’époque. La Compagnie Générale Transatlantique, l’armateur principal à l’époque sur le port du Havre va donc instrumentaliser une rixe entre ivrognes un soir dans les rues du Havre, qui oppose un contremaître dit « jaune » et se vantant de l’être, qui est fier de remplacer les grévistes. Les couteaux sont sortis durant cette bagarre, le contremaître tombe et meurt le lendemain à l’hôpital. Par le biais de pressions, la compagnie va faire en sorte que le syndicat soit impliqué dans l’affaire en faisant croire que Jules Durand, qui était à la tête du syndicat, avait organisé l’assassinat de ce contremaître. Jules Durand, qui n’était évidemment pas présent sur les lieux du crime, va être arrêté, emprisonné, et jugé. Il sera condamné à mort parce qu’on va le considérer comme responsable de l’assassinat sans circonstance atténuante. 

Il sera finalement démontré que Jules Durand a été victime d’une machination et que les témoins à charge avaient été rémunérés par le patronat. Jules Durand sera d’abord partiellement gracié, libéré en 1911, la condamnation sera invalidée l’année suivante par la Cour de cassation et il sera totalement innocenté en 1918. Mais il ne se remettra jamais de cet épisode et il mourra à l’asile…

Oui, il a décompensé dès sa période en prison… La justice va dans un premier temps le faire sortir de prison, mais ça va aller en empirant, jusqu’à sa mort à l’asile en 1926. Il ne saura jamais qu’il a été réhabilité par la Cour de cassation.

C’est peut-être un préjugé de ma part, mais j’ai l’impression que Jules Durand était relativement atypique au sein de sa classe sociale. Il était par exemple membre de la Ligue des Droits de l’Homme et d’une ligue de lutte contre l’alcoolisme. 

Le problème avec Jules Durand, est que les éléments dont on dispose sont parcellaires et généralement déductifs. On sait qu’il était cultivé, et effectivement membre de la Ligue des Droits de l’Homme. Son père était ouvrier, il était issu de ce monde-là, mais il est vrai que son parcours est atypique. Il semblerait aussi que rentrer chez les charbonniers ait été un choix militant, comme le dit l’un des intervenants dans le documentaire. Mais on a peu d’éléments pour analyser ça, on est un peu dans la déduction a posteriori.

Il n’y a pas d’écrits de sa part qui porteraient sur ses différents engagements, ou d’entretiens accordés à la presse de l’époque ?

Non, je suis documentariste et pas historien, mais à ma connaissance on découvre surtout le personnage à travers ses lettres de prison, et pas avant. Il y a de nombreux articles publiés à partir du moment de l’affaire, L’Humanité a aidé à la mobilisation, Jaurès est devenu le fer de lance de la défense de Durand, mais il y a peu de sources ou de détails sur la vie de Durand lui-même. C’est aussi lié au fait qu’il y a peu de temps entre le moment où il est emprisonné et le moment où il perd la raison.

Au-delà du cas de Jules Durand, vous pouvez nous en dire plus sur la répression qui visait les syndicats à l’époque ?

Oui, il y avait une répression syndicale, pas seulement au Havre, mais au Havre également. Des grèves étaient organisées, elles ne plaisaient évidemment pas au patronat et il y avait aussi une répression policière envers les manifestants. Le climat était par ailleurs particulièrement tendu en 1910 lors de la grève sur le port du Havre, puisqu’il y avait eu une grève de cheminots juste avant. C’est dans ce contexte qu’est arrivée « l’affaire ».

Et personnellement, qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser ce documentaire ? 

Ce qui m’a motivé… Je dirais deux choses, la rencontre avec le magistrat Marc Hédrich, cofondateur de l’association « Les amis de Jules Durand », et celle avec Christiane Delpech, la petite fille de Jules Durand. D’une part c’était une démarche intéressante qu’un président de cour d’assises remette en cause la justice de l’époque, et d’autre part c’est à la fois intéressant et émouvant que la petite fille accepte d’évoquer les souvenirs de sa mère. C’est ce qui a déterminé le fait que je me lance dans cette aventure.

Votre documentaire est différent de celui sorti en 2017, Mémoires d’un condamné, avec la voix de Pierre Arditi…

Oui, dans le documentaire de Sylvestre Meinzer Christiane Delpech était moins au centre. On la voyait déambuler dans le Havre et elle était en voix off, alors que je voulais quant à moi en faire un personnage principal. Par ailleurs ma démarche était clairement historique, je voulais rappeler l’histoire pour arriver jusqu’à nos jours, alors que la démarche de Sylvestre Meinzer consiste sans doute à plutôt faire une comparaison entre les luttes du début du vingtième siècle et les luttes actuelles. Il est aussi évident que je ne voulais pas faire le même film que ce qui avait déjà été fait.

Et comment avez-vous rencontré Christiane Delpech, la petite fille de Jules Durand ?

C’est Marc Hédrich qui m’a transmis ses coordonnées, je l’ai appelée et elle a accepté de me rencontrer. Je pensais passer une demi-heure avec elle et ça a duré trois heures. 

On la voit dans le documentaire aux côtés de Johann Fortier, le secrétaire général des ouvriers dockers du Havre. Quel est son rapport au syndicat ?

Elle est parisienne, alors elle ne les fréquente pas au quotidien, mais oui, elle s’en sent proche, et elle les voit quand elle vient au Havre.

Ce qui est frappant dans son témoignage est sa description de la transmission d’un traumatisme. Elle est elle-même très émue quand elle repense à l’injustice subie par son grand-père, et elle explique que sa mère a vécu toute sa vie dans la peur de l’institution judiciaire…

C’est notamment ça qui m’a intéressé, de voir comment une telle affaire a pu détruire une famille entière, sur plusieurs générations. J’imagine que ce n’est pas spécifique aux condamnations à mort mais qu’on doit retrouver ce type de trauma dans d’autres cas de figure, qui traversent les générations. Il me semble que c’est encore présent chez Christiane. C’est à la fois saisissant et intéressant à analyser. 

Est-ce que vous constatez une influence de la figure et de la pensée de Jules Durand sur le syndicalisme havrais d’aujourd’hui ? 

Pour ce qui est de l’influence ce serait plutôt aux dockers de répondre, mais ce qui est sûr, c’est que les dockers ont pendant un siècle été les seuls à avoir fait vivre la mémoire de Jules Durand. L’association des amis de Jules Durand a été créée il y a une dizaine d’années mais c’est grâce aux dockers que la mémoire n’a pas été perdue jusque-là.

Et dans quelle situation se trouve aujourd’hui le syndicat des dockers ? Le Havre est parfois vu comme une place forte des mouvements sociaux…

Oui, ça reste une place forte. Il y a 2500 dockers sur le port du Havre, ils sont tous membres de la CGT. Si on ajoute à ça le fait qu’il s’agit du premier port de France et du deuxième port d’Europe en termes de flux de marchandises, ça constitue évidemment une puissance. Comme à Marseille, les dockers forment encore une classe ouvrière extrêmement soudée, qui se mobilise. J’ai l’impression que ça fait figure d’exception. 

Merci beaucoup de vos réponses.

Entretien réalisé par Vivian Petit

 Jules Durand, le Dreyfus ouvrier, disponible sur France.tv jusqu’au 7 décembre