Yves Torrès, les Éditions du typhon — Commune

Yves Torrès, éditeur : « Notre survie, on la doit aux libraires »

Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes. 

Fin 2018, Yves Torrès créé avec son frère Florian les Éditions du Typhon à Marseille, avec le projet de publier de la littérature étrangère. Quelques années plus tard, la maison phocéenne des frères Torrès rencontre l’estime des libraires et de la profession pour la qualité de son catalogue : auteurs étrangers à (re)découvrir, couvertures au graphisme radical, effort de médiation culturelle auprès des jeunes lecteurs… Entretien.


C’est peu banal : vous êtes deux frères à la tête de la maison. Comment avez-vous lancé cette aventure ?

Avant tout par goût de la lecture. Ça, ça peut paraître banal, mais évidemment avant d’être des éditeurs nous sommes des gens qui lisent. Avec Florian, mon frère et associé, nous avons un parcours différent : lui a travaillé dans le cinéma, dans la médiation culturelle, a vécu en Allemagne ; pour ma part, j’ai suivi des études dans les métiers du livre, bossé pour plusieurs maisons d’édition à Paris mais aussi à l’étranger. Quand je me suis installé à Marseille, le milieu de l’édition était moins vivant que ce qu’il est aujourd’hui, et c’était presque une nécessité de se créer un travail. Même si ce désir de créer notre maison d’édition a toujours été dans un coin de notre tête. On en parlait fréquemment : on avait envie de faire les choses par nous-mêmes, de faire nos propres choix et de les défendre à notre façon. Avec Florian, on se disait que le jour où les conditions seraient réunies on se lancerait. Puis quand je suis arrivé à Marseille, il est revenu en France, à Lyon et on a construit le projet, économiquement et éditorialement, et on s’est lancé. Ça, c’était fin 2018.

On savait dans quelle histoire de l’édition on voulait s’inscrire. On aimait le travail d’autres maisons d’édition avant nous, des grandes références comme Corti, Pauvert, des maisons plus récentes comme Attila, Quidam et bien d’autres. On savait qu’on voulait avoir une forte identité graphique, qu’on voulait faire exclusivement de la littérature et qu’on voulait travailler fortement nos relations commerciales avec les points de ventes en s’appuyant sur les libraires que je connaissais très bien grâce à mes précédentes expériences dans le milieu du livre. Cette question était vitale pour nous afin d’assurer une visibilité à notre production. La diffusion, c’est le nerf de la guerre.

Pour les textes, on avait toute une liste d’auteurs anglais des années 1960 découverts grâce à leur adaptation au cinéma par des réalisateurs comme Lindsay Anderson ou Tony Richardson. Ces romans, on les avait lus à la fac, on avait été impressionné par leur énergie, leur souffle de révolte, leur caractère très romanesque et leur humour aussi. Ces livres étaient soient épuisés en France, soit jamais traduits. On était très étonnés que personne ne se soit penché sur l’idée de ressortir ces livres. En effet, il est frappant de voir comme ils résonnent étrangement avec nos temps présents. Il est question d’émancipation, de précarité, de rapport au travail, de rapport entre les générations. Ces auteurs, ce sont John Wain, Keith Waterhouse, John Braine, etc. On a donc commencé par une réédition, ce qui était moins risqué économiquement et très vite, pour notre deuxième livre (Et frappe le père à mort de John Wain), nous avons reçu un prix littéraire du réseau de librairies Initiales, le prix Mémorable. Pour nous, ça a été un moment important, qui montrait que l’on était sur la bonne voie.

Yves Torrès, les Éditions du Typhon. Photographie Grégoire Edouard.

Pourquoi avoir choisi ce nom annonciateur d’orages ?

Pour plusieurs raisons, la première est venue lors d’un voyage au Japon. Une amie japonaise m’a raconté qu’on dit là-bas que le passage d’un typhon révèle les traces du passé, l’idée nous plaisait bien par rapport à ce qu’on voulait construire. Puis dans la mythologie grecque, Typhon est le monstre de tous les monstres. On aimait bien cette idée d’une littérature monstrueuse.

Le fait d’être implanté à Marseille, qu’est-ce que cela change pour une maison d’édition, dans un milieu qu’on décrit comme très parisien ?

C’est une question qu’on nous pose fréquemment. Vraiment, ça n’a été en aucun cas préjudiciable et on ne s’est jamais dit que ça allait être un problème. Sans doute aussi car nous avons vu que c’était possible de faire des choses de qualité et d’avoir un lectorat sans être à Paris. Je pense à La contre allée à Lille, Toussaint Louverture, Finitude en Gironde. Je crois même que ça nous a servi. Puis Marseille avait un grand avantage : les loyers étaient bien moins cher qu’à Paris, on pouvait avoir des bureaux corrects avec de la place pour du stockage. Maintenant, Marseille a une image très positive, et j’imagine qu’on en bénéficie un peu. Je dois également ajouter qu’on a la chance d’avoir des personnes formidables à la Région qui s’occupent de la politique du livre et qui sont très attentifs au besoin de nos structures en Région Sud. Pour nous, ce n’est donc pas une question de Marseille versus Paris mais plutôt des difficultés liées à la concentration dans l’édition et de la place qu’occupent les éditeurs de groupes sur le marché ; au Typhon, on publie 8 livres par an, on fait tout pour les défendre au mieux mais nous sommes qu’une toute petite goutte d’eau dans le marché. On joue dans la même division mais sans avoir les mêmes armes. C’est pour cette raison que je souhaite le maximum de succès aux éditeurs indépendants. Plus on aura de visibilité, de succès et plus ce sera bénéfique pour l’ensemble des structures dans notre genre. L’édition est un milieu très conservateur, il faut du temps pour que les choses changent.

Ce n’est pas plus difficile pour toucher les journalistes, les « influenceurs », les jurés des prix littéraires ?

Encore une fois, je ne crois pas que ce soit le fait d’être à Marseille qui complique la tâche. De notre côté, notre survie, on la doit aux libraires. On a tissé des liens forts pour constituer un réseau solide, en leur faisant lire nos textes, en montrant en quoi ils étaient accessibles à un plus grand nombre. Leur accueil a été formidable. Donc nous sommes très inquiets de la situation de la librairie car sans eux on ne pourrait pas exister. Bien sûr, les journalistes sont importants mais leur pouvoir de prescription a baissé. Si on n’a pas plusieurs articles au même moment dans plusieurs journaux, ce qui ne nous arrive jamais, les effets sont difficiles à quantifier. Heureusement, on a la chance d’avoir des journalistes qui nous suivent mais c’est un petit nombre et ils font ce qu’ils peuvent. Donc travailler correctement nos relations presse a un coût important que l’on ne peut pas assumer pour chaque livre. Alors on fait au cas par cas. On travaille plusieurs canaux : on s’appuie sur les libraires, on a développé sur les réseaux une communauté « d’influenceurs » ou plutôt de booklovers comme dirait notre auteur anglais Glen James Brown. On fait des événements privés avec eux, des rencontres avec les auteurs. L’édition, avec peu de moyen, a un aspect passionnant. On est des touche-à-tout, on connaît notre marché, on sait s’adapter et parfois, quand on a un peu de chance, on arrive à prendre une place.

Pour les prix littéraires, on ne se voile pas la face. Les « gros » prix sont inaccessibles pour des tas de raisons : nous n’avons pas le réseau, l’édition indépendante n’est que rarement représentée, il y a un conservatisme avec des enjeux qui nous dépassent. Nous avons parfaitement conscience de tout cela et faisons autrement pour le moment. De plus, on publie majoritairement de la littérature étrangère donc les prix ne sont pas légions dans ce domaine. Pour autant, ça nous arrive d’être sur des listes de prix importants comme l’année passée, avec le Wepler, grâce à notre autrice française Lucie Baratte. Donc on se dit qu’un jour ça changera et qu’on y arrivera ! Il faut avant tout éveiller la curiosité. On est plutôt optimiste dans notre vie professionnelle même si ce n’est pas très raisonnable.

Publier de la littérature étrangère semble plus complexe que de la littérature française car en amont de tout le processus de fabrication du livre, il faut acheter les droits et payer les traducteurs… Comment faites-vous ?

C’est un discours que l’on entend beaucoup en ce moment. Une petite musique qui s’est installée de partout. Moi, je crois que tout est une question d’échelle et de modèle économique. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que tous les livres qui se publient en littérature française se vendent plus aisément ou coûtent moins chers. Je pense que les observateurs disent cela à cause de la baisse des ventes des auteurs confirmés en littérature étrangère. Certes, la littérature étrangère n’est plus très présente dans les top 100 des ventes mais c’est une conséquence d’un problème plus large (concentration des ventes, concentration de l’attention médiatique, etc.) De toute façon, c’est évident qu’on ne quantifie pas tous un succès de la même façon. C’est une question d’échelle. Je n’ai pas la même économie et la même histoire que Grasset ou POL, que les éditeurs de groupes. Je n’ai pas les mêmes frais, pas les mêmes moyens de promotion, pas le même historique, pas le même rythme de parution, etc. Pour nous, quand on publie un premier roman espagnol d’une autrice inconnue par exemple, on ne s’attend pas à en vendre 20 000. Ça ne veut pas dire que nous ne sommes pas ambitieux mais nous sommes lucides. Pour nous, 2 000, 3 000, 4 000 exemplaires, ça devient intéressant et parfois, on n’est pas à l’abri de surprises. On doit trouver un équilibre en fonction de nos propres impératifs économiques, voilà toute la question. Et se battre pour faire exister nos auteurs.

De toute façon, depuis qu’on a commencé notre activité, on évolue dans un marché en crise donc on s’adapte. Encore une fois c’est une question d’échelle, je me répète mais nous n’avons pas les mêmes dépenses pour assurer le fonctionnement quotidien de notre maison. Notre économie est artisanale. Par exemple, j’adorerais pouvoir publier des auteurs étrangers connus et que j’admire mais nous n’avons pas les moyens d’acheter les droits. Bien sûr, il nous est arrivé de vouloir des textes qui suscitent l’intérêt d’autres éditeurs mais nous ne jouons jamais le jeu des enchères. Nous ne pouvons pas payer des à-valoir démentiels aux agents ; nous faisons très attention de ne pas faire n’importe quoi. Cette situation, on ne s’en plaint pas, c’est aussi un choix de notre part de faire de l’édition de cette façon.

En revanche, nous avons une relation très étroite aux traducteurs qui ont une connaissance fine de ce qui se fait ailleurs. Ce sont de véritables relais. Parfois, grâce à eux, on découvre des auteurs géniaux et un peu plus confidentiels. Je pense à Glen James Brown dont nous avons publié, en cette rentrée, le second livre, L’histoire de Mother Naked, un roman de vengeance absolument fou. Grâce à sa traductrice, Claire Charrier, nous avions publié son premier livre en 2023, Ironopolis, presque 500 pages, un livre à l’originalité folle dont le sujet principal est la crise des logements sociaux en Angleterre… Pas le plus fun sur le papier, certes. Pourtant, à notre niveau, le livre a bien marché car il est très inventif et que c’est un très bon livre, tout simplement. On a reçu le prix Millepages du meilleur livre étranger de la librairie vincennoise. Glen a été invité à beaucoup de festival en France dont une rencontre mémorable avec Nicolas Mathieu à Bron. Ironopolis est aujourd’hui disponible en poche chez Points.

Voilà, on s’intéresse beaucoup aux auteurs qui commencent à construire une œuvre à l’étranger et qui ne suscitent pas, en premier lieu, un intérêt massif des éditeurs français. On espère publier des auteurs contemporains étrangers qui, un jour, deviendront des incontournables et on y croit fortement. Et pour payer les coûts de traduction, on cherche des moyens de financements, des subventions, on a la chance en France d’avoir des soutiens à la traduction avec le CNL et autres.

D’ailleurs, nous ne publions pas que des traductions inédites sur une année de publication. Il n’y en a que deux voire trois par an. La réédition permet d’équilibrer l’ensemble ; économiquement ça ne coute pas plus cher qu’un auteur français voire même moins : il n’y a pas de tournée à prévoir et à financer, surtout s’ils sont morts, cela va de soi. On essaie donc de défendre les livres différemment, par le discours, par l’histoire du livre, sa notoriété à l’étranger. Nous produisons beaucoup autour de nos livres. Si on ne faisait que de l’inédit, ce serait intenable. Il faut sans cesse veiller à équilibrer son programme éditorial, c’est ce qu’on tente de faire.

Vous avez publié L’heure des garçons d’Andreas Burnier, une écrivaine hollandaise morte en 2002… Comment avez-vous déniché ce livre d’une autrice totalement inconnue chez nous ?

Grâce à la traductrice, Mireille Cohendy. Avec elle, nous avons d’abord travaillé autour de la publication inédite en français de deux livres de Dola de Jong (1911-2003) : une romancière hollandaise incontournable et traduite un peu partout dans le monde… sauf en France. Quand on travaille sur des textes du passé, nous publions que des ouvrages qui nous semblent avoir des choses à dire à notre époque. Cela montre bien que la bonne littérature n’a pas de date de péremption et a toujours une longueur d’avance. Chez Dola de Jong, il s’agissait avec Les désirs flous d’un des premiers romans d’amour lesbien pendant la seconde guerre mondiale. Chez Andreas Burnier, c’est un livre étonnant écrit avec beaucoup d’humour et d’impertinence par rapport au sujet initial : la fuite d’une jeune fille juive pour échapper à la déportation. Mais ce n’est pas le sujet principal du roman. Le sujet, c’est le désir. Persuadée d’être née dans un mauvais corps, la jeune héroïne va se mettre en tête de changer de genre et devenir un garçon. Andreas Brunier est vraiment considérée comme une pionnière dans son pays et on est très fiers d’avoir rendu ce livre enfin disponible en français.

On sent un parti-pris très graphique dans vos couvertures. Cette identité visuelle très contemporaine, c’est un peu votre marque de fabrique ?

Tout à fait. Dès le départ de l’aventure ça a été une préoccupation majeure. Comment se distinguer du reste de la production ? Comment susciter le désir des lecteurs alors que personne ne connaît nos auteurs ? Comment attirer le regard de la profession ? Mais bon, au début, on n’y connaissait pas grand-chose en graphisme et en fabrication. Par contre, on a su bien s’entourer. Nous avons une bande d’amis graphistes et illustrateurs qui sont à la base de l’image graphique du Typhon. Un logo apposé comme une étiquette, un seul format voire deux, une ligne graphique libre pour laisser libre cours à la création. On en revient à un aspect artisanal. Nous aimons penser le livre différemment en fonction du texte et de son auteur. Et puis cette façon de travailler produit une dimension de jeu qui nous anime et qui n’est pas négligeable dans notre façon de concevoir le métier. Avec nos illustrateurs, nous travaillons de façon très étroite et c’est une relation précieuse pour le Typhon. Ils sont là au quotidien car nous partageons ensemble nos bureaux marseillais. Très pratique quand on rencontre des problèmes techniques liés à la fabrication par exemple. On tient à les citer : Benjamin Vesco, Adrien Bargin, Tristan Bonnemain et d’autres aussi comme Nicolas Badout qui vit à Lyon ou Irène Tarif qui est, elle, à Bruxelles…

Côté fabrication : formats, papier, finitions, prix public… Où placez-vous le curseur entre l’exigence de produire un bel objet et la nécessaire viabilité économique ?

Au départ, pour des raisons économiques, nous imprimions l’ensemble de notre catalogue à l’étranger puis la covid est passée par là. Les coûts de fabrication et de transport ont explosé. Nous avons dû revoir nos plans, trouver un imprimeur qui nous accompagne aussi bien que l’ancien, qui offre des solutions variées comme l’impression de l’intérieur en numérique. Donc aujourd’hui, nous produisons tout en France avec un seul imprimeur, Présence Graphique. Ainsi, par la régularité, la relation de confiance entre nous, nous avons des tarifs plutôt corrects. Nous avons trois formats de livres qui sont optimisés, c’est-à-dire que nous avons peu de perte de papier. Et depuis quelques temps, nous avons aussi toujours le même papier intérieur et deux ou trois papiers différents pour les couvertures. Il a fallu trouver des solutions pour stabiliser nos prix de fabrication dans le contexte de l’inflation que tout le monde subit.

Vous tirez vos livres à combien d’exemplaires en moyenne ?

Cela dépend bien sûr mais en moyenne, on imprime entre 2500 et 3500 exemplaires pour un premier tirage.

Vous êtes diffusés par Harmonia Mundi. Comment cela s’est fait ? Qu’est-ce qu’une bonne mise en place pour vous ?

Quand on a commencé, nous étions accompagnés par Pollen pour la diffusion/distribution. Ils nous ont permis de développer notre présence en librairie tout en assurant nous-mêmes un très gros travail de surdiffusion. Travail que l’on fait toujours et qui est indispensable pour le développement de notre activité.

Puis au bout d’un moment, nous avons eu la sensation d’atteindre un plafond de verre et avions besoin d’un accompagnement commercial plus poussé pour développer notre marque. Harmonia Mundi est venu nous chercher et maintenant nous avons la sensation d’être à la bonne place. Bien sûr, il y a encore des tas de choses améliorables sur la diffusion/distribution (gestion des stocks, absurdité du pilon…) mais c’est une autre histoire. Une bonne mise en place est déterminée en collaboration avec notre directeur des ventes. Pour nous, elle doit être à la fois raisonnée et ambitieuse, ce qui peut paraître paradoxal mais il faut parfois mieux une mise en place un peu en dessous et beaucoup de réassort qu’une forte mise en place et des livres qui ne tournent pas. Tout dépend de la stratégie de chaque livre.

Quelles sont vos publications qui ont rencontré le plus de succès ?

Nous avons eu le prix Mémorable qui a eu de belles ventes. Il y a eu aussi un texte, pas le plus évident sur le papier, Roman d’un berger de Ernst Wiechert, un auteur allemand des années 1930 que nous avons vendu à près de 10 000 exemplaires. C’est un texte magnifique sur le rapport à la nature, un roman rempli d’humanisme et d’aventures. Dernièrement, nous avons fait un très beau score avec notre autrice Lucie Baratte et son Roman de Ronce et d’Épine qui a notamment gagné le prix Libr’à Nous, le prix des libraires francophones en catégorie littérature française.   

Au-delà du premier mois de parution, comment faites-vous vivre un livre sur la durée (librairies, festivals, newsletters, réseaux) ? Qui sont, chez vous, les vrais « faiseurs » d’un succès au long cours ?

Il y a plein de facteurs différents pour assurer la vie d’un livre même s’ils se réduisent de plus en plus à cause de la rotation hyper rapide des nouveautés. Cependant, pour nous, ce sont les libraires qui assurent la pérennité de notre activité grâce à leurs coups de cœur, leur mise en avant et leur politique de rotation. C’est eux qui font le succès d’un livre. Pour trouver leur public, il faut que les livres restent sur table le plus longtemps possible donc que les libraires y tiennent. Il faut aussi que nos ouvrages aient la capacité d’intégrer le fonds des libraires pour qu’ils aient une chance de survivre en dehors de l’immédiateté de la parution. Nous avons également développé une collection poche nommée « Soleils noirs ». Dans cette collection, nous sortons deux titres par an, cela nous permet de faire vivre notre fonds qui se constitue au fil des années.

Est-ce que vous aussi vous ressentez les effets de l’addiction aux écrans, avec des lecteurs de plus en plus durs à « accrocher » ?

Je crois que c’est plus général. Cette année est particulièrement complexe. Les librairies ne vont pas bien, les éditeurs souffrent et particulièrement les structures indépendantes à cause de leur fragilité économique. Les chiffres sont en baisse de partout (fréquentation, mise en place des nouveautés, ventes, réassorts…), et déjà que par essence notre activité est précaire, la situation est préoccupante. Nous avons besoin de temps pour que nos catalogues, nos auteurs s’installent dans le paysage littéraire. Et pour cela, il faut des libraires en bonne santé. Le contexte général d’instabilité du pays n’aide pas. Les gens font très attention à leurs dépenses. De toute façon, on voit bien que le livre a perdu de sa valeur symbolique. Il importe moins. Puis la concentration des ventes questionne, elle reflète aussi une responsabilité du monde médiatique qui a tendance à parler toujours des mêmes choses, ce qui peut être lassant pour le public et inquiétant pour la diversité éditoriale. Il faut réussir à trouver comment réveiller la curiosité d’un public le plus large possible. Avec le typhon, à notre niveau, nous faisons beaucoup d’actions de médiation auprès d’un public plus jeune (lycée, fac…) notamment autour de nos livres de littérature fantastique. On sent bien que le livre n’est plus une évidence, à nous de trouver comment changer les choses. Et je crois qu’il faudrait une vraie politique culturelle ambitieuse pour remettre le livre au centre du jeu. Il y a aussi les pratiques d’achat qui bougent. Internet, mais aussi le marché de l’occasion qui pose question concernant la juste répartition de la valeur (auteurs, éditeurs, etc.). Quand je vois mes livres sur Vinted ou autres, je ne sais pas quoi faire. Il va falloir trouver des solutions rapidement. Bref, l’époque n’est pas réjouissante mais il faut s’accrocher. De notre côté, nous essayons de développer une ligne éditoriale claire, de susciter le désir auprès des lecteurs avec nos couvertures, nos thématiques, notre discours sur notre production, nos actions de médiation… Nous avons un catalogue qui regroupe des choses très différentes (roman social, noir, fantastique) et qui est pourtant uni par un goût du romanesque. Je pense que quelqu’un qui achète un livre du Typhon sait qu’il va se retrouver avec un roman qui n’a rien de commun avec les autres. C’est peut-être notre force. Mais pour cela, il faut que les gens continuent à passer la porte d’une librairie.

Retrouvez les autres entretiens de la série « Éditeurs au travail »

Propos recueillis par Maxime Cochard

Photographie : Grégoire Edouard