Trio belgo-irakien formé en 2020, Use Knife mêle synthés abrasifs, saxophone et percussions arabes, pour une collision entre électronique et traditions du Moyen-Orient. Sur leur album État coupable, le groupe, emmené par le chanteur et percussionniste Saif Al-Qaissy, chante l’exil et la défense de la Palestine. Les deux autres membres, Stef Heeren et Kwinten Mordijck, poussent l’électro vers l’indus et la new beat. Entretien.
Vous venez donc de jouer aux Transmusicales de Rennes, après une conférence de Thomas Lagarrigue sur l’histoire de la musique industrielle. C’est exactement le genre dans lequel vous vous insérez, ou ce n’est qu’une appellation, qui désigne certaines de vos influences parmi d’autres ?
Stef Heeren : Disons qu’on comprend la démarche, mais que la liaison entre les deux n’était pas obligatoire.
Kwinten Mordijck : Oui, la musique industrielle est une influence, mais pas la seule.
Stef Heeren : J’ai écouté beaucoup de musique industrielle, on en a pris peut-être quelques idées, des inspirations, et d’accord, il y a parfois dans nos morceaux des choses liées à la musique industrielle, mais ça ne se réduit pas à ça… Nous ne sommes pas dans un seul genre, et pas vraiment un groupe industriel. L’idée de la musique industrielle était très importante et révolutionnaire à une époque, dans les années septante et les années quatre-vingt, mais maintenant c’est un genre, une étiquette. Comme la démarche du punk était très importante jusqu’à ce que ça devienne un genre vraiment défini. Aujourd’hui on peut dire que produire tel son de telle manière nous range dans la catégorie de la musique industrielle, mais ceux qui l’ont élaborée à l’époque n‘étaient pas préoccupés par cela, c’était une musique révolutionnaire qui détruisait toutes les règles de la musique rock de l’époque, comme Pink Floyd et les Rolling Stones. C’est dans ce contexte que cette musique est arrivée parce que des gens ont pris des outils qui servaient à la construction de maisons et ont fait de la musique avec ça. C’était très intéressant à l’époque de faire de la musique avec tout type d’objets, que ce soit en Europe de l’Ouest ou dans le Bloc de l’est.
Kwinten Mordijck : Je pense que c’est un rapport à ce qui est agressif, noise, dans notre musique, qui ramène à l’agressivité qu’on trouve dans l’indus. C’est vrai qu’on aime ça, et il y a évidemment une influence des sons qu’on aime. Mais comme tu l’as dit ça ne signifie pas qu’on doit nous classer comme industriel, nous mettre dans un genre.

Pendant votre concert je me demandais si le rapport entre une musique européenne agressive et un chant en arabe à propos de la situation au Proche-Orient visait aussi à symboliser la violence historique de l’Occident sur le monde arabe, ou la violence ressentie par les individus qui y vivent…
Kwinten Mordijck : Oui, on aime ce son, mais c’est aussi cette combinaison qui fait que ça fonctionne. Des combinaisons joyeuses et harmonieuses existent aussi dans la musique, ça peut être bien, mais ce ne serait pas très intéressant dans notre cas. Ça nous intéresse qu’on puisse penser à la violence de l’Occident.
Stef Heeren : Il y a différents niveaux dans notre musique. Un niveau un peu politique au niveau des paroles. Nous ne sommes pas des militants mais on porte une réflexion sur les situations, en liaison avec le monde arabe. Il y a un niveau lié à l’idée de se rencontrer, à la diversité, qui est aussi politique d’ailleurs. La combinaison musicale avec un son très puissant, peut-être punk, agressif, donne peut-être un sentiment d’activisme. Et cela combiné à l’influence de Saif, la musique traditionnelle, donne une énergie intéressante.
Kwinten Mordijck : C’est plus un résultat qu’un objectif. Quand on commence à travailler on cherche surtout à s’amuser, se faire plaisir.
Stef Heeren : Oui, quand on crée, c’est organique, on s’amuse, on expérimente, et on comprend petit à petit qu’on peut exprimer ou dire des choses avec différentes combinaisons…
Comment organisez-vous cette combinaison d’influences ?
Saif Al-Qaissy : On commence parfois à travailler sur une musique préexistante, pour trouver le schéma musical sur lequel on va élaborer, pour ensuite le changer totalement. C’est là-dessus qu’on écrit les paroles. Quand on écrit ensemble c’est parfois difficile, parce que quand ils écrivent une ébauche en anglais je ne peux pas le traduire pour le chanter en arabe. Le passage d’une langue à l’autre ne va pas donner du tout la même chose, et par ailleurs il y a des règles pour le chant en arabe. Quand j’écris les textes en arabe c’est parfois l’élaboration d’histoires, parfois le récit de ma propre histoire.
Kwinten Mordijck : C’est aussi plus facile de chanter en arabe, parce que c’est ta propre histoire.
Saif Al-Qaissy : Oui, la quasi-totalité des morceaux de l’album racontent des histoires, même si dans les textes il y a aussi la description de sentiments. D’ailleurs quand je chante je ressens toujours ce que j’exprime. Ce n’est pas juste un texte que je récite ou que je chante. Et le public s’en rend compte.
Kwinten Mordijck : C’est important, parce que même si le public ne comprend pas l’arabe il ressent ce qui est exprimé.
Stef Heeren : Au tout début de la composition on part d’un espace où l’on se sent à l’aise, avec des jams très longs, sur lesquels Saif peut se mettre à chanter si quelque chose lui vient, ou l’on peut tenter des choses et expérimenter…
Saif Al-Qaissy : Avec le risque que je me mette à chanter des notes très hautes, et qu’ils me demandent de le reproduire, sans que je sache si je vais pouvoir reproduire quelque chose d’aussi difficile tous les jours…
Vous composez toujours la musique avant le texte ?
Stef Heeren : Oui. Parfois la composition est improvisée à 100%, parfois on part d’une idée de mélodie, parfois Saif se met à chanter « J’ai faim » en arabe, et on garde la mélodie avant de changer les paroles.
Kwinten Mordijck : Dans le premier album le chant était aussi issu de poèmes arabes, mais pour notre deuxième album on a beaucoup plus travaillé sur ton histoire.
Saif Al-Qaissy : Oui, c’était la direction, même si parfois on en discute ensemble avant. Ils me disent que ce serait intéressant de décrire un moment, un aspect de la guerre, et on part de là. C’est parfois drôle, parfois triste…
Est-ce que vous êtes marqués ou influencés par d’autres artistes, qui ont eux-mêmes croisé ces influences entre musiques électroniques et musiques orientales plus traditionnelles ?
Kwinten Mordijck : Muslimgauze, je pense.
C’est à ça que je pensais, tout en hésitant à le dire parce que j’avais peur que ce soit trop cliché. Et par ailleurs c’est un peu différent puisqu’il travaillait à partir de samples.
Kwinten Mordijck : Oui bien sûr, mais c’est quand même important. Et ça ne relève peut-être pas de la combinaison, mais on peut citer des artistes de musiques expérimentales, alternatives, du monde arabe. Comme Jerusalem in my heart, Sanam, Liliane Chlela, Deena Abdelwahed, ou Abdullah Miniawy, un chanteur égyptien, qui habite en France d’ailleurs.
Stef Heeren : Oui, des artistes du monde arabe qui prennent aussi des influences ici, notamment parce qu’ils y habitent.
Kwinten Mordijck : En France il y a aussi NZE NZE. C’est un peu comme nous, de la musique électronique avec des chants d’Afrique centrale. Mais on n’a pas tous les mêmes influences, et c’est tout ça qui donne le son de Use Knife… Stef vient plutôt du punk, moi c’est plutôt la noise, même si on partage peut-être Muslimgauze.
Stef Heeren : Oui, moi aussi j’ai beaucoup écouté Muslimgauze.
Kwinten Mordijck : Et les goûts évoluent. J’ai eu du mal au début avec les musiques du monde arabe, par exemple la première fois que j’ai écouté Jerusalem in my heart je n’ai pas aimé. C’est normal qu’un occidental soit d’abord déstabilisé en écoutant la musique arabe, les gammes sont différentes, les notes ne sonnent pas juste à notre oreille. Mais plus tu écoutes et plus ton rapport à la musique s’élargit.
Votre album s’appelle État coupable. C’est aussi le titre d’une chanson que vous avez introduite en concert en disant que vous souhaitiez voir la Palestine libérée de l’occupation et du colonialisme israéliens. Vous l’avez écrite quand ?
Stef Heeren : Le premier album s’intitule The shedding of skin et il est lié à notre rencontre avec Saif, à sa description du fait de vivre dans un autre pays.
Kwinten Mordijck : The shedding of skin c’est la description d’une nouvelle vie.
Stef Heeren : Alors que le deuxième album a été écrit après le 7 octobre, au début du génocide à Gaza et de la disparition des valeurs que l’Europe dit défendre.
Kwinten Mordijck : Tout a vraiment été écrit à ce moment-là. Quand on est jeune on peut penser que nous sommes bons, que l’Europe défend la paix, puis on observe et on comprend…
Stef Heeren : « Coup d’Etat » est le titre d’une chanson du premier album, et j’avais le titre « Etat coupable » quelque part, pour relier les deux… Et l’après 7 octobre a évidemment exercé une grande influence sur ce qu’on a écrit. Le deuxième album est d’ailleurs plus puissant, plus agressif, avec beaucoup de percussions jouées par Saif, beaucoup de saturations sur le micro aussi. La pochette de l’album a été faite par un artiste qui vit à Anvers, Youniss Ahamad. C’est un drapeau palestinien qui a été effacé de façon digitale.
Comment est reçu votre engagement pour la cause palestinienne dans votre champ, que ce soit de la part des autres groupes, des lieux qui peuvent vous programmer, des médias spécialisés ?
Stef Heeren : Ça dépend où. Par exemple c’est particulier en Allemagne…
Kwinten Mordijck : Mais en Belgique c’est très bien reçu dans notre milieu, par les gens qui viennent à nos concerts. Pareil pour les médias, mais aussi parce que nous ne sommes pas mainstream, donc il s’agit toujours de médias alternatifs… Mais comme tu dis ça a été plus compliqué en Allemagne, ou en Autriche. Quand on est passé sur une radio autrichienne pour y être interviewés, au moment de diffuser l’entretien ils ont tenu à faire un disclaimer en précisant qu’on animait tous les mois une émission sur Radio Alhara, une radio palestinienne, et que sur cette radio il y a des gens qui ne dénoncent pas le Hamas. C’était assez bizarre…
Stef Heeren : Aussi un article qui rendait compte du concert affirmait que les réactions du public autrichien étaient mitigées lorsqu’on a parlé de la Palestine, que certains approuvaient mais que d’autres s’en étonnaient ou étaient gênés. Bon, c’est vrai qu’à ce moment le public n’était pas aussi enthousiaste que le public rennais…
Kwinten Mordijck : Cela dit des gens sont aussi venus nous féliciter et nous remercier pour nos propos.
Et en Allemagne ?
Stef Heeren : J’ai été très lié aux milieux squats, alternatifs, en Allemagne, et c’est vrai que c’est compliqué avec le milieu antideutsch et avec toute une partie de la gauche considère encore qu’il faut soutenir Israël, ou que parler de génocide à Gaza c’est être antisémite. Récemment on a joué à Dresde. Ça allait, des gens ont applaudi quand j’ai tenu les mêmes propos qu’à Rennes ou à Bruxelles sur le génocide à Gaza et la nécessité de mettre fin à l’occupationde la Palestine. Je pense que c’est important de dire cela. Comme je l’ai dit, nous ne sommes pas des militants mais on est sensible à ce qu’il se passe. C’est en partie lié à nos rencontres, avec Saif comme avec d’autres Irakiens, des Libanais, ou un DJ palestinien avec qui on travaille.
Kwinten Mordijck : C’est assez proche de nous en fait.
D’autant plus en animant une émission sur Radio Alhara…
Kwinten Mordijck : Oui, Alhara signifie « le quartier », c’est une radio qui émet de Béthléem et qui est écoutée dans le monde entier via internet. Il y a des choses très intéressantes, c’est très musical mais aussi très militant, avec des informations précises sur la situation en Palestine, des expressions de travailleurs de la culture pour la Palestine, etc.
Vous venez de jouer à Rennes, et vous étiez à Dunkerque avant-hier. Quels sont vos prochains projets ?
Stef Heeren : C’était un petit test de venir ici, comme de jouer à Dunkerque il y a deux jours, avant de peut-être jouer plus souvent en France. On a maintenant un tourneur en France, Persona non grata. On jouera le 28 mars au Petit Bain à Paris, dans le cadre du festival Rage sacrée. C’est chouette de se dire qu’on ne joue pas seulement en Belgique mais aussi en Allemagne, en France, au Portugal… Nos amis qui font du rock jouent plus souvent que nous en Belgique, mais on arrive quand même à jouer un peu partout.
Vous avez déjà joué dans le monde arabe ?
Stef Heeren : Non mais j’aimerais bien. Des gens que l’on connaît, par exemple Jerusalem in the heart, un Libanais qui vit maintenant à Montréal, jouent parfois à Beyrouth. Peut-être que ça se fera, même si ce n’est pas facile…
Kwinten Mordijck : Ça a un coût, aussi.
Vous vivez de la musique ?
Kwinten Mordijck : Oui, on a un statut d’artiste, avec des allocations chômage, un peu comme le statut d’intermittent en France, même si c’est un peu plus difficile en Belgique. Et dans les deux pays c’est un statut que la droite veut remettre en cause…
Merci beaucoup à vous.
Kwinten Mordijck : Merci, c’était intéressant.

Use Knife, État coupable, 2025
Use Knife jouera le 28 mars au Petit Bain à Paris.
Propos recueillis par Vivian Petit
