Stéphane Oiry, Gilles Bertin

« Les héros du peuple sont immortels » : dessiner la cavale de Gilles Bertin

Chanteur de Camera Silens et figure du punk bordelais, Gilles Bertin participe au braquage de la Brink’s de Toulouse en 1988, puis vit près de trente ans en cavale avant de se rendre à la justice. Stéphane Oiry raconte cette folle trajectoire dans un roman graphique, Les héros du peuple sont immortels. Entretien.


Bonjour Stéphane Oiry. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. D’abord, pouvez-vous dire ce qui vous a donné envie de réaliser cette bande dessinée à propos de la vie de Gilles Bertin ?

Tout simplement l’écoute d’une émission de France Culture, qui s’appelle Histoire particulière. C’est une émission diffusée en deux volets, le samedi et le dimanche, et qui a dédié un documentaire à Gilles Bertin alors qu’il était encore en vie. Ce récit m’a immédiatement touché, d’abord par le fait d’entendre la voix de Gilles Bertin… Je connaissais le groupe Camera Silens et j’avais encore en tête sa voix âpre et rugueuse. Mais on n’a plus du tout ce sentiment à l’écoute du documentaire. C’est plutôt quelqu’un d’apaisé, d’introspectif, de très calme et même touchant. Le documentaire avait été diffusé quelques semaines avant la publication des mémoires de Gilles Bertin, et je me suis précipité pour les acheter le jour de la sortie. Je les ai lus dans la foulée et ça m’a confirmé dans l’envie d’entreprendre l’adaptation de ce récit.

Vous alternez entre des moments de la vie de Gilles Bertin en cavale, des épisodes de sa vie à l’époque où il était le chanteur de Camera Silens, mais aussi des représentations de concerts, des paroles de chansons… Qu’est-ce qui a motivé cette articulation ?

Je voulais faire la bande dessinée la plus vivante possible, c’est-à-dire que j’avais à cœur que ce soit un vrai récit d’aventure, et non pas un biopic. Je n’avais pas non plus la prétention de faire un documentaire. Il existe déjà beaucoup de choses sur Gilles Bertin, des documentaires, des livres, des articles, des émissions de télévision… Ma motivation se situait dans le fait de proposer un vrai récit, avec une vraie immersion dans cette époque-là, d’autant plus que c’est une époque dans laquelle j’ai grandi et que je me suis moi-même plongé dans cet univers et cette musique. C’est donc un récit que j’ai nourri de mes souvenirs, notamment mes souvenirs de concert. En racontant cette cavale de Gilles Bertin j’ai aussi raconté un peu de mon adolescence et des émotions qui pouvaient me traverser à l’époque.

Camera Silens vient de Bordeaux, comme Noir Désir, et ils ont participé au même tremplin rock à leurs débuts. Quels étaient les rapports entre les deux groupes ?

Il y avait en fait très peu de rapports. Ils ne se fréquentaient pas, n’étaient pas amis. Il faut bien comprendre que Camera Silens avait très mauvaise réputation à Bordeaux. On avait donc plutôt tendance à les éviter. Ils faisaient peur, ils étaient craints parce qu’on les considérait comme des voyous et eux-mêmes ne faisaient rien pour se faire aimer. Camera Silens est un groupe qui s’est construit en réaction à la scène bordelaise, une scène finalement assez bourgeoise, arty. Alors que Camera Silens représentait une version du punk beaucoup plus prolétarien, avec un sentiment d’urgence, une grande noirceur. Il n’y avait donc pas de lien entre Camera Silens et Noir Désir, même s’il y a en effet cette anecdote bien connue et que je raconte dans le livre, le fait que les deux groupes ont participé au même tremplin rock, qui a été remporté par Noirs Désirs, puisque ça s’écrivait au pluriel à l’époque. Noirs Désirs remporte donc ce tremplin mais à ce moment Bertrand Cantat décide de quitter le groupe sur un coup de tête. Le groupe se dissout alors momentanément, et la dotation revient au deuxième, à savoir Camera Silens. Ça représentait une somme plutôt conséquente, qui allait leur permettre d’enregistrer leur premier album.

Stéphane Oiry, Les héros du peuple sont immortels, Dargaud, 2025

Le nom de Camera Silens fait référence aux cellules d’isolement utilisées pour l’incarcération des membres de la Fraction armée rouge, dite « bande à Baader ». Quelles étaient les influences politiques de Gilles Bertin, et peut-être ses engagements ?

C’est une question qu’évidemment on me pose souvent, et d’ailleurs les avis ne sont pas tous les mêmes sur cette question. Personnellement, ce que je comprends de Gilles Bertin, c’est que comme beaucoup de punks de l’époque il se considérait comme anarchiste, même s’il n’avait pas une pensée politique très construite. C’était une forme de provocation, de nihilisme. On ne peut pas vraiment parler d’engagement, il ne s’est engagé pour aucune cause, sinon la sienne, celle de la survie… Je ne considère donc pas que Camera Silens soit un groupe politique, même s’ils s’inscrivaient dans une époque où l’engagement, notamment l’engagement très à gauche, faisait vibrer la jeunesse de l’époque. Camera Silens a manipulé un certain nombre de symboles politiques, non sans provocation, mais on ne peut pas parler d’un engagement réel comme ça a été le cas de groupes comme les Bérurier Noir. 

Compte tenu de la coopération entre les polices européennes et de l’omniprésence des administrations dans nos vies, on a du mal à imaginer qu’une personne puisse vivre incognito pendant trente ans, d’autant que Gilles Bertin avait tout de même une petite notoriété et qu’il aurait pu être reconnu par des Français de passage en Espagne… Comment expliquez-vous que sa cavale ait duré trente ans, jusqu’à ce qu’il décide de se rendre ?

C’est très étonnant, et je n’ai pas forcément la réponse. Ce qui est certain, c’est qu’il ne se cachait pas. Il a travaillé dans un magasin de disques et dans un bar, donc des lieux publics. Il aurait pu être reconnu, et d’une certaine façon il l’a été. C’est par là que je démarre l’album. Un client de son magasin de disques, le Torpedo, pense le reconnaître, lui dit qu’il l’a vu en concert. Evidemment Gilles Bertin nie, et l’histoire s’arrête là. Il a aussi pris des risques dans le sens où étant atteint du sida il devait se faire soigner. Il a notamment dû se faire hospitaliser et il aurait pu là aussi se faire identifier. Il a trafiqué une fausse identité de façon assez artisanale et ça a fonctionné. Il y a quelque chose d’un peu miraculeux dans le fait qu’il n’a pas été identifié. Il y a peut-être aussi quelque chose qui a joué, et dont j’ai discuté avec Philippe Rose, le personnage de Punky dans la bande dessinée. Philippe Rose, lorsqu’il s’est fait arrêter par la police en Espagne, dit au procureur que Gilles Bertin est mort. Il ment sciemment, pour protéger son copain. Peut-être que cela a joué, et puisqu’aux yeux de l’État français Gilles Bertin était mort cela a mis un terme aux poursuites. Ça a très probablement contribué au fait qu’il n’a jamais été rattrapé.

Qu’est-ce qui selon vous a été déterminant pour le pousser à finalement revenir en France et y faire face à la justice ?

C’est quelque part tout le propos du livre, et il n’y a pas une seule réponse. Il y a évidemment une fatigue. Il était malade et à bout, il était épuisé. Il y a aussi très clairement la difficulté d’éduquer son second enfant sous une fausse identité, en se sentant de moins en moins à l’aise pour assumer cela. Je pense qu’il y avait la volonté de retrouver sa vraie identité et de la transmettre. D’ailleurs la question de l’identité est importante et traverse la musique de Camera Silens. C’est le titre d’un morceau, Identité.

Votre ouvrage est présenté comme une adaptation de l’autobiographie de Gilles Bertin. Avez-vous utilisé d’autres sources en plus du documentaire radiophonique dont vous parliez tout à l’heure, ou confronté son récit à d’autres témoignages ?

Oui, le livre Camera Silens par Camera Silens de Patrick Scarzello, un journaliste rock bordelais. Un livre assez complet, où l’on peut retrouver de nombreux témoignages. Une émission de télévision diffusée sur France 3 aussi, et de nombreux articles consacrés à Gilles Bertin. J’ai évidemment parcouru toutes ces sources même si la principale restera l’autobiographie de Gilles Bertin avec laquelle je prends par ailleurs énormément de libertés.

Vous savez si les autres membres de Camera Silens ont lu votre ouvrage et éventuellement ce qu’ils en pensent ?

Oui, ils l’ont lu. C’était d’ailleurs très émouvant pour moi de les rencontrer. Ils ont été extrêmement accueillants, sont venus à la première présentation du livre. Ils n’ont eu que des mots extrêmement favorables vis-à-vis du livre. Je crois qu’ils ont compris la démarche et que je n’avais pas cherché à être historiquement juste mais à rester fidèle à un esprit, leur esprit. C’était aussi l’idée de rendre hommage à Gilles Bertin, ce à quoi ils ont été très sensibles. J’ai donc reçu énormément de retours très chaleureux, j’ai même eu le sentiment d’intégrer leur famille. Ce qui m’a étonné, c’est de voir à quel point ils sont restés soudés, à quel point ils restent en contact, à quel point ils sont solidaires. On a vraiment le sentiment d’une famille, que ce soit entre les membres de Camera Silens, leur entourage et les personnes qui gravitaient autour du groupe. Ils sont tous restés en contact. C’est très touchant. J’ai aussi reçu des retours de la compagne de Gilles Bertin, Cécilia, qui avait lu le scénario avant même que j’aie dessiné, et qui a été quasiment ma première lectrice. Là aussi, ça a été extrêmement touchant comme rencontre. Elle a été formidable. Elle m’a donné quelques éléments, elle m’a demandé quelques petites corrections, mais de façon très marginale. Et surtout, elle a accepté de rédiger la postface du livre, ce qui est un très beau cadeau de sa part.

Stéphane Oiry, Les héros du peuple sont immortels, Dargaud, 2025

Dans la scène punk d’aujourd’hui, est-ce que des groupes vous semblent les héritiers de Camera Silens ?

Oui, et c’est d’ailleurs étonnant de voir à quel point ce groupe est encore très présent sur la scène punk, dans les esprits de chacun. C’est un groupe qui finalement vieillit bien, bien mieux que beaucoup d’autres de l’époque. Aussi bien sûr, quand on parle de la scène punk, on pourrait plus spécifiquement parler de la scène oi!, où Camera Silens est considéré comme pionnier. De nombreux groupes s’en réclament et il y a énormément de reprises de Camera Silens. Si je devais citer un groupe, ce serait peut-être un groupe brestois qui s’appelle Syndrome 81. Mais il y en a vraiment beaucoup d’autres dans le même esprit.

Je n’y connais pas grand-chose, et je dis peut-être n’importe quoi, mais votre style de dessin m’a fait penser à celui des comics américains… Quelles sont vos influences dans la bande dessinée ?

Mes influences sont très nombreuses. La bande dessinée américaine, oui, c’est certain. Ça dépend ce qu’on entend par les comics américains, mais j’ai été influencé par la scène indépendante américaine, des auteurs comme Charles Burns, Daniel Clowes, Adrian Tomine, qui sont des auteurs que j’ai découverts juste après l’adolescence et qui m’ont redonné goût à la bande dessinée à un moment où je m’en étais un peu éloigné. Ces auteurs me parlaient de choses qui m’étaient proches, qui parlaient de musique, qui parlaient de l’adolescence dans des termes dans lesquels je pouvais me reconnaître. Ça a été une influence évidemment importante, mais avant ça j’ai été nourri de Tintin comme beaucoup de monde, et je pense que j’ai encore une façon d’appréhender la bande dessinée qui doit beaucoup à Hergé. Je dois aussi beaucoup à Tardi que je continue à lire et dont j’admire énormément le travail. Il y a aussi des auteurs que je cite dans l’album-même. On voit à un moment Gilles Bertin lire un album d’Yves Chaland. C’est un auteur que j’aime beaucoup aussi et à travers lui c’est toute la génération des auteurs de Métal Hurlant, qui a aussi été une influence importante pour moi. Ça permet aussi de comprendre cet album, qui est vraiment héritier de ce qu’a été la bande dessinée à l’époque, qui mêlait ces doubles influences, graphiques et musicales. Métal Hurlant, c’était une culture, une contre-culture qui se construisait aussi bien sur des références bande dessinée que des références musicales.

Quels sont vos prochains projets personnels ?

Je travaille sur un album, un récit très personnel qui s’appelle Le masque, dont il est un petit peu compliqué de parler pour le moment. En tout cas j’ai terminé l’écriture, je suis en train de dessiner les planches, ça sera un album qui fera une centaine de pages et paraîtra chez Charivari, qui est un label au sein de Dargaud. Ce sera un album assez sombre, où il est notamment question de violences intrafamiliales.

Merci de nous avoir répondu.

Merci.

Les héros du peuple sont immortels, Stéphane Oiry, Dargaud, 2025

Propos recueillis par Vivian Petit