Romain Lancrey-Javal évoque le Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy sans l’avoir lu, pour en interroger la portée médiatique, politique et judiciaire. Derrière le récit carcéral et ses « bonnes feuilles », se dessinent les usages contemporains du livre comme plaidoyer public.
Avouons-le tout de suite : nous n’avons pas lu le Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy (Fayard, décembre 2025).
Qu’à cela ne tienne. Cela ne nous empêchera pas d’en parler un peu ici. Et pour plusieurs raisons.
D’abord parce que l’essayiste Pierre Bayard, amateur de paradoxes, a cautionné ce genre de commentaire (Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Minuit, 2007). Il serait plus intéressant de parler des livres que l’on n’a pas lus parce qu’alors on parlerait véritablement de soi et de sa culture propre.
Ensuite parce que tellement de « bonnes feuilles » ont été communiquées par voie de presse qu’on a presque l’impression de pouvoir reconstituer pièce par pièce l’ensemble de ce puzzle carcéral (court mais intense pour beaucoup de lecteurs avides). Sans avoir lu le livre, on sait presque tout de son contenu. Un récit de trois semaines de détention à la prison de la santé. Et une synthèse matérielle, métaphysique et sentimentale, et politique.
Des conditions matérielles terrifiantes : une cellule trop grise ; pas de vue sur l’extérieur ; le vacarme des détenus voisins ; une chaise et un matelas inconfortables ; un téléphone – un seul – sur lequel il fallait composer beaucoup de chiffres et par soi-même… What else ?… Un café fade le matin ; beaucoup de laitages empilés par ses soins ; des papiers de mauvaise qualité, l’enveloppe de correspondance difficile à cacheter et le papier toilette trop rugueux (somme toute, les bonnes feuilles mentionnent donc de très mauvais papiers locaux). Une méditation métaphysique amère : la roche tarpéienne proche du Capitole et l’incarcération à la suite de la direction de l’Etat. Un refuge trouvé dans la prière et le soutien des proches – et des amis célèbres. Une perspective politique enfin : la préconisation discrète pour l’avenir de l’union des droites et de l’alliance avec le Rassemblement national (bref, les bonnes feuilles indiquent aussi une feuille de route stratégique à l’intention des lecteurs et des électeurs).

Malgré la richesse apparente de tout ce bilan carcéral, toute une génération (la nôtre, celle des boomers honnis) risque de s’abstenir – troisième raison d’éluder cette lecture – en regrettant le récit des aventures tumultueuses d’un détenu célèbre d’autrefois qui avait fait de sa détention un livre « culte », comme on dit aujourd’hui. Toute une génération garde en effet la nostalgie du best-seller indépassable (et plus volumineux) de la vie carcérale transformée en livre : Papillon (Henri Charrière, Laffont, 1969), récit présumé autobiographique et absolument haletant d’un séjour prolongé au bagne en Guyane – assorti d’une évasion. Mais n’est pas tout à fait Monte-Cristo qui veut…
Enfin et plus sérieusement, ce récent Journal d’un prisonnier est assurément, par son succès même en librairie, un symptôme du statut du livre en France aujourd’hui – qu’on l’ait lu ou non…
Une précédente tribune rappelait la nécessité pour les hommes politiques français d’exister par le livre. Pour le reste, qui en voudra aux lecteurs de ne pas les avoir lus puisque personne n’est certain que les auteurs présumés les aient eux-mêmes écrits ?
Et ce livre particulier semble apparaître aussi comme une réponse à une décision présentée comme arbitraire de justice.
Et c’est ce dernier point qui nous intéresse dans la parution de ce type de texte aujourd’hui, réquisitoires, dénonciations ou plaidoyers pro domo. Le livre prend une résonance judiciaire. L’auteur n’est pas seulement « celui qui peut être puni » (pour son ouvrage même, selon les termes de Michel Foucault) ; il est celui qui punit… ou qu’on a (injustement) puni.
La parole est là, en-dehors du tribunal, orale ou écrite, pour raconter, commenter, discuter la sentence du tribunal.
On a beaucoup incriminé internet et les réseaux sociaux dans cette multiplication des apologies ou, plus souvent, des dénonciations.
Mais – sans guère de rapport avec la parole de Cicéron autrefois –, la parole judiciaire parallèle prolifère dans les publications diverses, en-dehors des tribunaux, pour venir présenter, conforter ou plus souvent contester la parole des tribunaux – sous forme de livres, d’interviews, de révélations diverses : proclamations d’innocence, plaidoyers vibrants, dénonciations implacables.
Une réserve, malgré tout. Les présumés scandales judiciaires semblent passées sous silence dès que la notoriété médiatique est absente. On a peu lu de livres sur des enfants violentés – dans l’impunité de leurs agresseurs –, d’adolescents en souffrance et rejetés au mépris de la loi, de femmes en situation injuste de détresse, d’hommes ne pouvant boucler leurs fins de mois, de malades mal soignés, de vieillards voués à l’abandon, de réfugiés ne bénéficiant même pas de droits élémentaires – bref, sur notre territoire même, de tous les anonymes qui ne peuvent pas prendre la lumière d’une publication.
D’où peut-être aussi – on y revient – l’intérêt de « parler des livres que l’on n’a pas lus » : c’est parfois d’évoquer l’indécence de certains « auteurs » qu’on lit… au regard de la situation de ceux qui restent dans l’ombre, qui n’intéressent personne et qui, même injustement traités, ne feront jamais l’objet d’un livre.
Romain Lancrey-Javal
