Annkrist, la chanteuse brestoise qu’on redécouvre après trente-cinq ans de silence

Chanteuse et poétesse brestoise, Annkrist a publié cinq albums entre 1975 et 1986, du folk breton au blues, avant de se retirer. Poète et éditeur, Jean-Claude Leroy a coordonné en 2021 le livre Annkrist, puis accompagné la redécouverte de son œuvre. Dans cet entretien, il raconte cette traversée du silence et la singularité d’une voix qui n’a jamais cherché à rentrer dans la norme.


Bonjour Jean-Claude Leroy, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. D’abord, peux-tu nous dire comment est venue cette idée de coordonner un ouvrage à propos d’Annkrist, trente-cinq ans après son dernier album ?

Eh bien, il me paraît plutôt naturel de partager ses goûts, ses passions, ce qui nous abreuve et nous fait du bien. C’est en tout cas ce que j’ai souvent essayé de faire, a fortiori quand il s’agit d’artistes ou d’auteurs dont j’estime qu’ils n’ont pas la place qui devrait être la leur. Annkrist est un exemple type, dans le domaine de la chanson il m’a toujours paru injuste qu’elle n’ait pas la reconnaissance qu’à l’évidence elle mérite. J’ai découvert son œuvre au début des années 1980 et je n’ai cessé de l’écouter. C’est au moment de la sortie des deux albums de 1986 que je l’ai rencontrée. Nous nous sommes souvent vus durant une période de quelques années, car à l’époque je vivais beaucoup à Paris, où elle résidait déjà. Après quelques décennies d’absence, nous nous sommes retrouvés il y a une dizaine d’années. Entre-temps j’avais probablement pris un semblant d’assurance, ayant publié quelques livres et effectué parfois des travaux d’édition. Si bien que l’idée de faire un livre avec elle coulait pour moi de source. N’étant musicien à aucun titre, je ne pouvais malheureusement lui proposer de produire un disque. Mais envisager un livre, pourquoi pas ? Et c’est à Rennes qu’un jour, croisant l’éditeur Jean-Marie Goater, je lui ai parlé d’Annkrist, et j’ai constaté que c’était une artiste qu’il connaissait et appréciait. Il m’a d’ailleurs commandé une présentation d’Annkrist pour un ouvrage consacré aux femmes de lettres en Bretagne, Annkrist y avait bien sûr sa place. Par la suite, je lui ai demandé s’il serait partant pour faire un livre avec elle. Il a dit oui aussitôt, d’autant qu’il voyait dans quelle collection il pouvait l’inscrire. Si j’avais été sculpteur, j’aurais créé une sculpture en hommage à Annkrist, comme je suis plutôt éditeur, j’ai fait un livre et Jean-Marie Goater l’a publié tel que je le lui ai proposé. Il m’a fait confiance.

Pourquoi cette forme, articulant des textes d’Annkrist (à la fois des textes inédits et les paroles de ses principales chansons), des articles de presse et des témoignages de ses proches ou d’autres artistes ?

Je ne voulais surtout pas que ce livre soit un prétexte pour me mettre en valeur aux dépens d’Annkrist. La considérant en tant qu’auteure à part entière, ce qu’elle est, le livre devait être à la fois signé et titré « Annkrist ».

Le livre comprend les textes de toutes chansons présentes sur les disques, et aussi des inédites. C’était une évidence que de donner à lire de telles paroles. J’y ai ajouté un choix d’articles parus à propos d’Annkrist. Ce qui permettait de vérifier l’accueil critique extrêmement positif à son endroit. Le journal Libération, par exemple, lui consacra des papiers très élogieux, ou encore Télérama. Une autre partie a été constituée à partir de quelques témoignages sollicités pour l’occasion, près d’amis ou auditeurs fidèles. Le livre s’est fait pendant la période Covid, principalement sur la base de nombreux échanges téléphoniques. Annkrist me chantait les chansons au téléphone, et je transcrivais. Car Annkrist, comme elle-même le précise dans un entretien[1], n’écrit pas vraiment, elle chante, c’est-à-dire que ses chansons naissent d’emblée en tant que chansons, paroles et musique en même temps. Et elles demeurent telles quelles, dans sa seule mémoire. Pas de textes écrits au préalable, pas de partitions, tout s’invente et demeure dans sa mémoire.

Que dirais-tu, que conseillerais-tu à ceux qui ne connaissent pas Annkrist et à qui on pourrait donner envie de la découvrir ?

Évidemment, je ne peux que conseiller d’écouter les chansons. De commencer sans doute par le premier disque, très extraordinaire. Il faut imaginer une artiste de vingt-cinq ans qui sort un album d’une radicalité et d’une maturité incroyables. Toutes les chansons, dans leur variété, y sont d’un niveau exceptionnel, et très prenantes. Il y a Prison 101, bien sûr, qui est l’une des plus connues, mais aussi La rue mauve ou 37, rue Kernedeïs, ou Loupi-Loupo, enfin… toutes sont remarquables. Je ne décèle aucune faiblesse dans l’ensemble de son œuvre, il faut tout écouter. Comme dirait Brassens : « …tout est bon chez elle, il n’y a rien à jeter, sur l’île déserte il faut tout emporter. »

Il faut aussi savoir qu’Annkrist n’a jamais chanté que ses propres chansons, certaines présentes sur ce disque initial dataient de nombre d’années. En fait, quand elle a commencé à chanter, encore adolescente, elle chantait déjà ses chansons à elle. C’était vers les années 1965-1966, Il allait de soi pour elle de s’exprimer le plus personnellement possible, de l’endroit où l’on se trouve, et donc de ne pas laisser les autres parler à sa place (un peu ce que je fais en ce moment, au demeurant !).

Que peut-on dire de son style ? Comment peut-on présenter Annkrist ou la situer dans son époque ?

La situer dans son époque ? J’en suis incapable. Bien sûr, le premier disque s’étant réalisé au sein de la coopérative bretonne Névénoé, à une époque de plein renouveau de la culture bretonne, on y trouve sur certaines chansons des sonorités très folk, en cours ces années-là (l’album est sorti en 1975), Loupi-Loupo, Par la rue haute, d’abord, par exemple. Mais l’harmonica de Patrick Even sur Prison 101, mais la complainte moitié parlée, moitié chantée, et très blues, que constitue 37, rue Kernedeïs, ou encore l’accompagnement lancinant à la guitare de La rue mauve, sont autant d’exemples distincts de la diversité des couleurs musicales qui nourrissent cet album. Sur les disques suivants, Annkrist s’est éloignée de Névénoé, elle travaille avec des musiciens plus proches du rock ou du jazz (Jacky Bouillol, pianiste et accordéoniste, Michel Runarvot, bassiste), mais là encore, c’est avant tout sa voix à elle, si unique, qui imprime le disque et les suivants. Elle va jusqu’à chanter a capella un titre qui semble nous parvenir d’un âge ancien : Chanson d’amour. « …je sais chanter / des chansons infiniment naturelles / toujours renouvelées. » Elle dit elle-même qu’elle pratique davantage un chant qu’elle ne chante des chansons. Un chant insistant qui ne finira qu’avec elle. Dans un entretien de 1988 que je viens de relire, elle dit que pour elle : « Les mots sont des couleurs, et je me retire dans un silence qui chante. » [2] Voilà sans doute une clé de compréhension de ce qui se passe en cette artiste.

La présenter ? En plus de parler de sa voix et de tout ce qu’elle porte de beauté, d’onirisme, de solitude (d’évasion autant que de repli), je dirais d’Annkrist que c’est avant tout un caractère très personnel, complètement indépendant et lumineux.

Et quelles étaient ses influences ? Tant musicales que littéraires, puisque ses textes sont particulièrement bien écrits…

Je ne saurais pas dire quelles ont été ses influences. Ce serait à elle de répondre à cette question. Je peux juste dire, reprenant ce que j’ai entendu d’elle, qu’elle a grandi à Brest dans une époque où apparaissait le rock, qu’elle trouvait épatant que des jeunes gens puissent s’exprimer aussi facilement, avec une telle liberté. Et quand il s’agit de s’exprimer en son nom et au nom du peuple, Annkrist est plus que partante. Sauf qu’elle va y apporter, notamment dans les textes, une haute exigence qui dénote et en fait une artiste à part. Annkrist aime à dire que « la chanson est la poésie du peuple », on peut ajouter qu’elle a su en être le vecteur idéal, à partir de sa poésie à elle, intimiste, existentielle.

Chacun des deux premiers albums d’Annkrist contient une chanson à propos de la condition carcérale, Prison 101 sur le premier et Les prisons du monde sur le deuxième. On sait d’où lui est venue cette sensibilité ?

Là encore, ce serait à elle de répondre. Je puis juste avancer qu’Annkrist est à mon sens une humaniste et qu’à ce titre elle est sensible à la condition carcérale autant qu’aux causes qui peuvent nous y conduire. « Nous ne nous guérirons qu’en construisant des cités closes. » chante-t-elle dans La rue mauve. La prison dont parle Annkrist c’est, je crois, la condition humaine, le corset existentiel, c’est pourquoi elle propose le rêve et la beauté comme exutoire et territoire. Et l’amour.

D’ailleurs, on sait aujourd’hui que la chanson Prison 101 était chantée par les indépendantistes bretons en détention… Est-ce qu’Annkrist en était informée à l’époque ?

Non. Annkrist a parfois raconté que c’est lorsqu’elle a chanté à l’Olympia [3], bien des années plus tard, que des anciens prisonniers sont venus lui confier cela, après le concert. Cette chanson était devenue si présente dans les geôles que les gardiens interdisaient qu’on la chante. Auparavant, Annkrist ignorait ce succès de la chanson près de ce public singulier.

Je ne sais pas si tu seras d’accord avec moi, mais au-delà de cette question de l’incarcération on sent une certaine noirceur dans nombre de ses textes (comme dans les arrangements de ses chansons). Parfois la description des difficultés à se rencontrer, à être ensemble ou à trouver sa place, aussi…

Je ne crois pas qu’on puisse parler de noirceur, Annkrist dépeint la réalité telle qu’elle la perçoit, c’est en fait plutôt du réalisme. Certes, elle dépeint un monde difficile et sombre, mais son regard est au contraire franc et lumineux, je trouve. Il y a un amour de la vie chez elle, qui ne fait certes pas fi du désespoir.

Elle explique quelque part que c’est la haine de la mort qui l’a amenée à la chanson [4]. Par ailleurs, bien des chansons ou œuvres qui se veulent joyeuses m’apparaissent au contraire comme déprimantes, parce que débiles (au sens de « faibles »). Annkrist n’occulte pas la dureté des jours que nous traversons, les impasses relationnelles, la présence de la mort dans la vie, mais elle porte et diffuse une grande force de vie qui soulève les voiles noirs de l’existence. C’est un avis, évidemment subjectif, en même temps qu’un témoignage d’auditeur. Si je l’ai tant écoutée, ce n’était pas par masochisme, bien au contraire. Le désespoir ne se soigne que par le désespoir, à condition qu’il soit surmonté. Se souvenir de Nietzsche : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »

En 1986, après sept ans sans sortir d’album, Annkrist en publie deux simultanément. Puis, plus rien, hormis quelques apparitions sur scène. Est-ce qu’on connaît les raisons de ce qu’on pourrait assimiler à un retrait ?

Son désir de chanter ne l’a jamais quittée, j’en suis presque sûr. Seulement, les aléas de la vie font que tout ne se passe pas idéalement. Annkrist est d’une exigence rare, tant sur le plan artistique que sur le plan moral. Voilà qui se paie à prix fort. Le silence, par exemple. Et d’une certaine manière, il me semble que même physiquement loin du public ou d’un auditoire, même quand elle reste silencieuse, elle chante.

Et pourtant, bien qu’elle n’ait plus publié de chansons après 1986 il semble qu’elle ait gardé des fans au cours des décennies, que des personnes aient continué à en parler, à se copier les cassettes, etc.

Oui, son public n’est sans doute pas très nombreux, mais il est fidèle, et parfois inconditionnel. Bien sûr, c’était principalement des gens d’un certain âge qui se souvenaient d’Annkrist, et se la partageaient comme un secret précieux réservé à des initiés, jusqu’à ces reparutions récentes qui ont remis Annkrist dans le présent, puis quelques articles de presse retentissants [5]. Avec ce coffret CD Annkrist enchantée, publié grâce à la ferveur et à l’opiniâtreté du journaliste Jean-Luc Porquet, une nouvelle génération d’auditeurs a pu se constituer. Le livre, bien sûr, a participé aussi à cette redécouverte.

Quant à savoir si des chansons naissent encore dans sa tête et dans son cœur, je suppose que oui, il faudrait lui poser la question.

Même si un certain nombre d’auditeurs ne l’avaient pas oubliée, c’est ces dernières années que des éditeurs, des artistes et des journalistes se sont de nouveau intéressés à Annkrist. Il y a eu le livre que tu as coordonné en 2021, puis la réédition de ses cinq albums sous la forme d’un coffret de trois CD l’année suivante, dont la commercialisation a donné lieu à plusieurs articles dans la presse nationale. Enfin, en 2023 elle est apparue dans le film de Rabah Ameur-Zaïmeche, Le gang des bois du temple, où elle chante sa chanson La beauté du jour. Arrives-tu à avoir un regard sur la place de son œuvre aujourd’hui ? Est-ce qu’elle a conquis une nouvelle génération d’auditeurs et d’auditrices ?

Oui, assurément, je le vérifie assez souvent, une nouvelle génération d’auditeurs existe pour Annkrist. C’est ce dont Jean-Luc Porquet peut être fier. Et moi aussi. Et puis il y a eu le film de Rabah Ameur-Zaïmeche, effectivement.

Avoir un regard sur son œuvre aujourd’hui ? C’est une œuvre qui unit la force de l’intime à l’exigence de la forme, à travers une sincérité totale et désarmante. Il y aura toujours, il me semble, des êtres sensibles pour recevoir de telles œuvres, une telle voix, il faut pour cela que les oreilles se collent à la bonne bouche, au bon amplificateur. C’est ce que nous faisons avec cet entretien, porter le message plus loin. Le même message de courage et d’amitié transcendé par le talent d’une artiste unique.

Merci beaucoup. Tu souhaites ajouter quelque chose ?

Merci à toi de m’avoir donné l’occasion de parler d’Annkrist. Rappeler qu’il y a sur la toile pas mal d’occurrences pour Annkrist, et signaler le blog qui a pris la suite du site Annkrist.fr aujourd’hui éteint. On y trouve beaucoup d’informations, des archives, et c’est aussi un moyen de joindre Annkrist qui, si elle vit repliée, est toujours ouverte aux rencontres.

Entretien réalisé par Vivian Petit


Annkrist, éditions Goater, 2021, 20 €

Annkrist enchantée, Cristal Iroise, 2022, 17 €


[1]) Entretien à écouter sur le site de L’Imprimerie nocturne

[2]) Entretien avec Daniel Morvan, Ouest-France, le 22 mars1988.

[3])  Annkrist chante à l’Olympia en 1987, en première partie d’un concert de Gilles Servat.

[4]) Cf. Entretien avec Fred Hidalgo, in Paroles et musique n°1 (1981).

[5]) Cf. Télérama, par exemple.