À la découverte de La Passagère (1968) de Mieczysław Weinberg, Dmitri Chostakovitch exprime une admiration sans réserve pour « un opéra extraordinaire ». Si la vie et la musique de Weinberg restent liées à l’influence du compositeur russe, cet opéra, inspiré des récits de Zofia Posmysz, affirme une originalité profonde, nourrie par l’expérience tragique du compositeur juif confronté au nazisme puis au stalinisme.
Deuxième épisode sur quatre de la série.
« si un jour vos voix s’éteignent, / alors nous périrons »
Derniers mots de l’opéra
Un moment de la vie musicale russe permet de situer Weinberg dans son temps à une période qui correspond à l’écriture de l’opéra La Passagère. Le 25 octobre 1967 a lieu à Moscou la création du cycle de mélodies Sept Romances écrit par Chostakovitch sur des poèmes d’Alexandre Blok. En l’absence du compositeur malade et hospitalisé, quatre interprètes mémorables participent à cette création : la soprano Galina Vichnevskaïa, le violoniste David Oïstrakh, Mstislav Rostropovitch au violoncelle et au piano Mieczyslaw Weinberg. La présence de ce dernier à cette création dit la place qui était la sienne au sein de la communauté musicale de son pays d’accueil et la proximité artistique et affective entre Weinberg et Chostakovitch. Défenseur inlassable de l’œuvre de son ami, « Chosta » a aussi été son fidèle soutien au long des épreuves que Weinberg a traversées.
La vie de Weinberg est une longue suite de tragédies, liées à sa condition de Juif et aux soubresauts de l’histoire, du régime nazi à celui de Staline1. En 1903, son grand père et son arrière-grand-père paternels avaient été assassinés par des voisins lors des pogroms de Kichinev (anciennement Bessarabie, aujourd’hui Moldavie). Né à Varsovie (Pologne) en 1919, Weinberg étudie le piano avec son père, musicien dans divers théâtres juifs de la ville. Lorsque l’Allemagne envahit la Pologne en septembre 1939, sa famille est arrêtée et exterminée dans les camps nazis. Lui seul parvient à fuir et se réfugie en URSS. On comprend combien le livret de l’opéra à venir fera écho au drame familial.
L’URSS vit sous la férule de Staline. Weinberg s’établit à Minsk et prend la nationalité soviétique sous le nom de Moisei Vainberg. Il commence des études de composition. En 1941 fuyant l’invasion de l’URSS par l’armée allemande (22 juin 1941), il s’établit à Tachkent, où de nombreux musiciens ont trouvé refuge. Chostakovitch découvre en 1943 la qualité des compositions de Weinberg et favorise son installation à Moscou. Le 13 janvier 1948, les fonctionnaires du régime exécutent en pleine rue à Minsk le grand acteur et directeur artistique du Théâtre Juif d’État de Moscou, Solomon Mikhoels dont Weinberg a épousé la fille. La répression s’accentue de mois en mois et nombre de créateurs sont mis à l’index. Placé pendant des années sous surveillance étroite par la police politique, Weinberg est arrêté pour « nationalisme bourgeois juif », en février 1953. Malgré les nombreux courriers de soutien et de défense envoyés courageusement par Chostakovitch à Beria, le redouté ministre de l’Intérieur de Staline, Weinberg reste en prison. Il est libéré le 25 avril, deux mois après la mort de Staline (5 mars 1953). En remerciement pour son soutien, Weinberg dédie à son ami la Sonate n°5 pour violon et piano (1953). Les relations entre les deux compositeurs ont duré plus de trente ans dans un climat réciproque de confiance et d’admiration. Ainsi échangeaient-ils pour avis leurs partitions. Weinberg est le dédicataire du 10ème Quatuor (1964) de « Chosta ». La Symphonie n° 12 op. 114 In memoriam Dmitri Chostakovitch (1976) comme son titre l’indique est l’hommage de Weinberg à Chostakovich dans l’ombre duquel il a déployé son œuvre.
A sa mort en 1996, Mieczyslaw Weinberg, compositeur fécond, laisse un catalogue considérable, défendu avec constance par les interprètes les plus prestigieux de son temps : vingt-six symphonies, dont quatre de chambre, dix-sept quatuors à cordes, sept opéras, des concertos pour violon, violoncelle, flûte, trompette, clarinette, des sonates pour violon et piano, quatre sonates pour violoncelle et piano… On parle de près de cinq cents opus. Mais considéré sans doute comme un simple épigone de Chostakovitch, le musicien ne connaît pas la notoriété et le succès de son aîné et ami fidèle. Weinberg cependant a eu sa minute de gloire. Il compose la musique d’un film soviétique bien connu des cinéphiles, Palme d’or 1958 au Festival de Cannes, Quand passent les cigognes, signé Mikhaïl Kalatozov.
Au-delà de cet éphémère succès international, le temps vient désormais d’enregistrements et concerts de plus en plus fréquents – et fréquentés -, signes d’une reconnaissance tardive, mais lumineuse et durable. Ainsi ses opéras ont désormais droit de cité2, dont La Passagère à l’origine duquel on retrouve… Chostakovitch.
Chostakovitch a découvert le roman de Zofia Posmysz dans la revue Foreign Littérature. Il le recommande au musicologue Alexander Medvedev. Ce dernier le confie à Mieczyslaw Weinberg, tissant un nouveau lien entre le mentor et son admirateur. Une rencontre entre Medvedev, auteur du livret, la romancière – qui se rendront ensemble à Auschwitz- et le compositeur scelle leur accord. Entre l’écriture de ce premier opéra en 1968 et sa création en version concert en 2006, pourquoi a-t-il fallu attendre près de quarante ans pour que La Passagère soit offerte au mélomane ? On peut avancer plusieurs hypothèses : la volonté en URSS d’élaborer une Histoire officielle centrée sur l’héroïsme et la victoire des soviétiques, sur les souffrances du peuple russe, le souci d’éviter soigneusement un parallèle entre le régime concentrationnaire nazi et le Goulag, le refus d’un théâtre de l’âpreté et de l’horreur, loin de l’optimisme énergique du « réalisme socialiste » prôné par les autorités… Weinberg ne put entendre sa partition de son vivant.
L’opéra, écrit en langue russe, fut créé en version de concert le 25 décembre 2006 au théâtre de musique Stanislaski et Nemirovich-Danchenko de Moscou, puis en version scénique le 21 juillet 2010 au festival de Bregenz, dirigée par Teodor Currentzis, dans un spectacle mis en scène par David Pountney repris à Londres un an plus tard. Une autre production a marqué les esprits, celle en 2024 à Munich signée Tobias Kratzer sous la direction musicale de Vladimir Jurowski. Cette saison, Francfort, Mönchengladbach et Kaiserslautern en Allemagne, Varsovie, Amsterdam, Vienne programment l’opéra de Weinberg. Et le Capitole de Toulouse en création française choisit la mise en scène de Johannes Reitmeier présentée en 2022 à Innsbruck en traduction allemande, avec une scénographie inventive et forte de Thomas Dörfler. L’opéra de Weinberg impose désormais sa présence sur les plus grandes scènes lyriques européennes3.
Le livret est fondé sur le même récit dont nous avons déjà tracé les lignes essentielles : l’incertaine rencontre sur un paquebot entre Lisa, ancienne gardienne de camp nazi et Marta, une des prisonnières sur laquelle Lisa a vainement cherché à imposer son emprise, l’irruption des souvenirs dans le champ de la conscience et de la mémoire de l’ex-geôlière, l’alternance telle une houle entre les deux strates dramatiques – présent factice de la vie à bord vs l’horreur des camps d’extermination – , l’histoire d’amour entre Marta et son fiancé, lui aussi prisonnier, leur disparition… Mais l’opéra s’enrichit de nombreuses scènes, de personnages et de modifications dramatiques dont nous n’évoquerons que trois éléments clés. Ainsi des scènes, tendresse et tension mêlées, entre l’épouse qui a dissimulé ses fonctions passées et son mari. Ce rôle – ingrat – confié, non sans ironie, à un ténor héroïque, mérite bien mal cette caractérisation vocale : dans sa veulerie et son égoïsme, l’ambitieux, craignant pour son avenir, ne veut rien voir de la culpabilité de Lisa et de son angoisse. Un autre matériau dramatique renforce l’impact de l’opéra. Autour de Marta, les autres prisonnières dont on découvre les plaintes et les craintes, les rêves et le courage d’affirmer leur irréductible humanité, chantés en allemand, polonais, tchèque, russe, français ou hébreu, composent un tableau tragique de la vie au camp : les voix diversifiées d’une communauté solidaire et digne font de l’œuvre un hymne à la fraternité -ou la sororité – et à la compassion. Une scène enfin confère à l’opéra de Weinberg une dimension symbolique puissante. Juste avant l’épilogue, Tadeush, le fiancé de Marta, noble baryton-basse, est contraint d’interpréter au violon pour le commandant du camp sa valse préférée. Mais il déploie alors la Chaconne de la Partita n°2 de Jean-Sébastien Bach. Face à la barbarie nazie, le violon de Tadeush qu’amplifie bientôt l’orchestre impose ce que la culture germanique a produit de plus construit et de plus élevé. La musique et l’acte de révolte et de courage qui la porte triomphent ici de l’entreprise d’anéantissement des corps et d’avilissement des esprits.
Chacun mesure la hardiesse de l’entreprise et le défi à relever : proposer à la scène, en images, musique et chant, la vision d’un camp d’extermination nazi, en évitant le voyeurisme pervers et le pathos complaisant, sans gommer l’atrocité. Comment dire l’indicible ? Comment le « chanter » ? Bouleversé par un sujet intensément dramatique qui le touche intimement, Weinberg élabore une musique âpre. On l’a dite parfois dissonante. Surtout elle interpelle, secoue les conforts et les consciences. Ce qui frappe l’auditeur, c’est l’association d’une force rageuse et d’un lyrisme incandescent, irrépressible. Il y a dans les symphonies, les quatuors et les sonates, et dans chacun des opéras du compositeur, une rudesse qui se mêle à la tendresse, une noirceur d’où sourd un rayon. On y entend des griffures, on y voit des crevasses, des aspérités. Un outrenoir strié des jeux de la lumière. La Passagère offre les mêmes sombres profondeurs et les mêmes rais. La construction dramatique avec sa succession de scènes (présent vs passé, intimité vs collectif, bourreaux vs victimes), le mélange des registres – et des langues -, la pluralité des langages musicaux – musique folklorique, de salon, de film, jazz, dodécaphonisme, citations classiques… -, la récurrence des ostinati opiniâtres, la diversité du traitement musical, les variations de rythmes, ce qu’on nomme son agogique confèrent à l’opéra une tension que chaque spectateur éprouve dans son corps. La profusion de l’orchestration se nourrit d’appels à nombres d’instruments, six cors, quatre trompettes, trois trombones, un tuba pour les cuivres, un saxophone, des percussions à foison, des cordes acides, un accordéon qui point le cœur… Mais cette puissante symphonie de timbres sait s’apaiser pour des instants d’intimité délicate, toujours teintée de mélancolie. Chez Weinberg, la colère n’est jamais loin et prend la forme grinçante de la dérision, voire du sarcasme. Ainsi les scènes de bal sur le navire sonnent-elles comme une sorte de carnaval grotesque, de griserie obscène qu’éclaboussent des souvenirs de valse, des lambeaux de musique légère.
L’épilogue est un moment de grâce, dont un humanisme lucide autorise l’harmonie. Après l’évocation de l’horreur, s’exprime la tendre dignité de Marta. S’exhale une voix de soprano introduite par la délicatesse mélancolique des bois ou de la flûte, flottant sur un tapis de cordes ou soulevée par le célesta dans un épanchement lyrique d’une beauté bouleversante. A chacun d’interpréter le triomphe de cette douceur à l’aune des derniers mots de l’œuvre : “En moi, demeurent vos cœurs, vos larmes / et vos sourires, en moi demeure votre amour. / Je sais, je le sais : si un jour vos voix s’éteignent, / alors nous périrons. / Je ne vous oublierai jamais, jamais… ».
La Passagère est à la fois un témoignage poignant et une traversée des ombres, in fine lumineuse, humaniste. Réunir dans un même théâtre les femmes et les hommes d’aujourd’hui pour partager dans le silence l’émotion de cette œuvre peut se lire, sans naïveté excessive, comme un acte de foi dans les pouvoirs de la musique et de l’art vivant.4
Jean Jordy
Retrouvez les autres épisodes de la série La Passagère, l’opéra-choc de Weinberg.
- France Musique a consacré deux émissions Les Essentiels à Weinberg, illustrées de larges extraits musicaux (juin 2024). Près de trois heures d’écoute. ↩︎
- Nous recommandons aux mélomanes la production récente du dernier ouvrage scénique de Weinberg, L’Idiot, d’après le roman de Dostoïevski, composé en 1985 sur un livret d’Alexander Medvedev, créé en 2013 après la mort de son auteur. Chœur et orchestre de l’Opéra de Vienne, direction Mirga Grazinyte-Tyla, mise en scène Krzysztof Warlikowski. Salzbourg, 2024. DVD C Major 2025. ↩︎
- Il existe plusieurs enregistrements de l’opéra La Passagère disponibles en DVD ou sur Internet. ↩︎
- Le Théâtre national du Capitole organise autour de la création française de La Passagère (du 23 au 29 janvier 2026) une série de manifestations : concerts, conférences, présentation de l’œuvre … Notons le 22 janvier un concert de musique de chambre Chostakovitch / Weinberg avec la grande pianiste Elisabeth Leonskaja et le Quatuor Danel. ↩︎
