Seule au milieu du public, Aurélie Ruby transforme, avec Bachar n’aime pas Pink Floyd, une rupture amoureuse en déflagration politique et sociale. Entre humour sec, langue hybride et lucidité sans plainte, le spectacle mêle exil, violence d’État et désenchantement du couple pour faire de la scène une arme de survie.
Bachar n’aime pas Pink Floyd est, avec son titre déjanté, une provocation, dans tous les sens du terme. Le ton est celui de l’interpellation. L’interprète-autrice, seule en scène – et d’ailleurs sans scène, au milieu des spectateurs – s’adresse directement au public, s’adresse directement aussi au protagoniste de son texte, s’adresse enfin à celle qu’elle a été avant le séisme.
Le séisme est le centre autour duquel se noue l’intégralité du texte : la déflagration d’une rupture amoureuse. Mais si elle fait déflagration, c’est qu’elle charrie avec elle un monde social et politique : elle emporte un morceau de l’histoire et du monde. On n’est à aucun moment ici dans les épanchements sentimentaux de la douleur ou du désespoir, c’est même exactement le contraire : une énergie froide et souvent drôle, déployée avec d’autant plus de rigueur qu’elle concentre d’intensité. Avec une grande palette de registres, de l’analyse sémiologique hilarante du « Gorille » de Brassens à l’évocation brute de la violence des prisons syriennes et des massacres d’opposants.
Un coup de pied brutal d’une botte rouge vient cogner le tapis roulé qui déroule ses motifs orientaux sur l’espace de la scène. Un sabir hybride de globish anglais, d’arabe musicalement distillé et de français pour étrangers déroule ainsi l’histoire des maladresses de la séduction, de l’inflammation du désir et de la fascination amoureuse, bientôt retournées en violences de l’humiliation. Le réfugié syrien est porteur des stigmates de l’oppression, d’un héroïsme révolutionnaire assoiffé de liberté. La figure romantique en est portée à incandescence dans une passion dévorante. Sur le territoire français, il est mis en danger par les politiques publiques, l’attente aux guichets de l’immigration, l’arbitraire judiciaire et la violence sourde des décisions technocratiques qui arrachent des larmes à l’amoureuse.
Mais c’est bien le machisme ordinaire – et le retournement de la violence subie en violence infligée – qui fait muter sourdement la victime en bourreau. Et vient fracasser la représentation idéale du couple romantique sur le tranchant des insultes et de la volonté de détruire. À aucun moment ne se fait entendre une plainte. Seulement un constat clinique des réalités que la brutalité de la relation met au jour : « Tu as bien fait ».
Les premiers mots du spectacle font glisser l’eau sur le corps, dans le mouvement de la nage. Ils lavent. Et le corps qui s’impose au centre de la scène est issu de ce bain qui l’a lavé. Des squelettes frétillent sur la chemise. C’est un corps vivant, qui a triomphé d’une certaine forme de mort. Il y a perdu son innocence : le divorce a renvoyé le bourreau aux persécutions des politiques migratoires.
Le texte est sans concession, mais sans complaisance non plus. Il ne constitue pas un plaidoyer, mais un constat radical des multiples entrées possibles de la volonté de détruire. Et il dit ce que signifie, de manière très simple, une stratégie de survie. La mise en texte, la mise en jeu scénique, la mise en jeu dans le texte, fait partie de ces stratégies. Le spectacle que nous voyons est une arme, et c’est de cette dimension clairement offensive qu’il tire sa force de provocation.
Christiane Vollaire
