« Marguerite Duras, femme politique » ou le défi d’une liberté engagée

À l’occasion des 30 ans de la disparition de Marguerite Duras, Romain Lancrey-Javal rend compte du livre de Victor Laby, Marguerite Duras, femme politique, qui explore les engagements souvent paradoxaux de l’écrivaine et son rapport singulier à la politique au XXᵉ siècle. Un portrait qui montre combien sa vie et son œuvre reflètent les bouleversements et les combats de son temps.

Il est des sujets et des auteurs dont on se dit tout de suite qu’il faut de l’audace pour les aborder.

Le sujet de l’engagement de l’écrivain et de l’artiste a fait l’objet de tellement de méprises – et de sarcasmes – que Sartre déjà dans Qu’est-ce que la littérature ? a dû très vite faire le point sur la notion : être engagé parce qu’on l’est dans le monde, ou « embarqué », comme dit Pascal.

Une figure d’auteur comme Marguerite Duras est le type même de figure qui vous piège d’avance pour d’autres raisons. Parmi les plus commentées et discutées du XXe siècle, Marguerite Duras est l’image même de l’auteur qui a clivé son public : adulée ou moquée, idolâtrée ou caricaturée, elle est devenue presque le symbole du débat sur la qualité d’une œuvre, portée aux nues ou rejetée avec détestation.

Victor Laby relève le défi de croiser cette figure d’auteur et cette question de l’engagement politique dans son ouvrage au titre audacieux : Marguerite Duras, femme politique. Par temps de dépréciation de la littérature et de méfiance envers la politique, le pari était important. Il est gagné pour plusieurs raisons.

D’abord l’essai biographique évite tous les obstacles attendus : l’hagiographie – en ne cachant rien des faiblesses et des contradictions de Marguerite Duras – ; la mythification – en revenant aux sources mêmes d’une enquête menée avec rigueur – ; la simplification – en refusant les étiquettes trop commodes, toutes déjouées : « Féministe ? Communiste ? Anarchiste ? Réactionnaire ? ». Un bandeau annonce que la question ne pourra se réduire à une identification lapidaire : « Qui était Marguerite Duras ? ».

Le parcours chronologique en retraçant les étapes d’une vie complexe réussit ainsi à embrasser en arrière-fond toutes les questions cruciales posées à la vie politique française au XXe siècle – et au rapport qu’un écrivain pouvait entretenir avec ce siècle de violences et de désastres.

Victor Laby en a eu l’idée en découvrant le tout premier texte publié par Marguerite Duras dans les « archives jaunies du journal L’Excelsior », signé de son vrai nom « Marguerite Donnadieu » et qui fait état d’un entretien avec la dernière impératrice d’Annam en 1939 – alors que l’auteur n’avait alors rien publié encore. Texte étonnant, déférent, diplomatique, à rebours de l’image anticolonialiste de l’auteur, mais où affleure déjà tout un art de l’ellipse, de la suggestion et de l’intérêt de Marguerite Duras pour les turbulences personnelles et politiques.

A partir de cette découverte, Victor Laby déplie les grands moments, souvent contradictoires d’une vie ballottée par les grands événements du XXe siècle et qui se termine par une consécration – souvent contestée. Cela fait un beau « portrait en mouvement » selon le titre de son introduction.

Victor Laby, Marguerite Duras, femme politique, Editions de l'Observatoire, 2026
Victor Laby, Marguerite Duras, femme politique, Editions de l’Observatoire, 2026

« Du côté du père », une rigueur républicaine et franc-maçonne qui le mène à un petit poste de responsabilité en Extrême-Orient, dans l’ancienne Indochine française jusqu’à un décès rapide ; « du côté de la mère », une installation dans le rôle d’institutrice bienveillante en Indochine et victime, dans ses initiatives, d’une administration coloniale qui la spolie – expérience transposée dans le roman Barrage contre le Pacifique.

Victor Laby n’est pas dupe de la reconstruction du roman familial. Il se fie aux sources sûres et aux documents qu’il cite, non aux déclarations cinglantes de Marguerite Duras, prompte, on le sait, à faire un roman de sa vie – et de sa vie un roman. Ainsi de telle déclaration sur le refus des livres ou sur le racisme supposé de sa mère…

Même attention vigilante aux lectures de jeunesse de Marguerite Duras, à ses goûts (Michelet, La Sorcière) et à ses dégoûts excessivement professés (ainsi pour l’œuvre de Victor Hugo et à sa présentation de la misère). Marguerite Duras n’a pas voulu se présenter comme déterminée par ses lectures. 

On suit, dans de courts chapitres denses et incisifs, une réflexion sur les enjeux des études de retour d’Extrême-Orient en France : l’importance d’une première formation de droit qui éveille la jeune femme aux questions de société, à l’évaluation de la justice et de l’injustice. Mais Victor Laby montre bien que ce n’est pas la fibre politique que cultive Marguerite Duras dans ses années de jeunesse mais plutôt un souci moral. A preuve son premier engagement dans L’Armée du salut, où elle se place du côté de la misère, mais découvre aussi l’importance de la mixité sociale et du rôle des femmes. Puis vient un emploi au Ministère des Colonies – grâce à la mémoire des mérites de son père dans l’administration d’Indochine. Intervient ensuite cette rencontre avec son Excellence l’Impératrice d’Annam : l’anecdote mondaine – dont la relation est entièrement retranscrite – est finalement la naissance d’une écriture plus que celle d’un militantisme politique… et si ce premier texte, jusqu’à sa publication par Victor Laby, a été si méconnu, c’est que l’épisode « était peu conciliable avec l’image anticoloniale »… image façonnée plus tard.

Le chapitre suivant marque la publication d’un premier livre, « très politique » celui-là et rétrospectivement inavouable : L’Empire français, ouvrage à deux mains, qui défend la colonisation en y voyant l’extension de la « civilisation gallo-romaine » – par opposition à la montée des régimes barbares qui sont en train de s’imposer en Europe. Ouvrage « bâclé » justifiant l’action coloniale – et dont on comprend ensuite le reniement.

Sous l’Occupation, Marguerite Duras, après un parcours un peu tâtonnant, finit par s’engager vraiment et se lie avec celui qui devient son mari, Robert Antelme, déporté et auteur d’un livre de référence sur la mémoire des camps : L’Espèce humaine. Celle qui avait jusque-là fait de la politique « sans engagement politique » découvre la nécessité de la lutte et « entre en Résistance » (tardivement, comme François Mitterrand dont elle fait alors la connaissance et qu’elle retrouvera comme ami fidèle au crépuscule de sa vie).

Désormais, dans l’après-guerre, Victor Laby nous montre qu’elle choisit son camp, « prend parti » et adhère au Parti communiste ; elle en est exclue violemment pour dissidence et prétendues mauvaises mœurs, après pourtant tout un travail de militantisme obscur, avec le souci de dissocier toujours sa vocation d’écrivain et son activité anonyme de terrain. D’où un engagement très particulier, qui n’a jamais exposé Marguerite Duras au rôle de porte-drapeau rouge, soucieuse de préserver sa liberté d’écriture au sein même de son engagement. Le mari, dont elle se sépare dans la vie, Robert Antelme, qui a inspiré à Marguerite Duras La Douleur lors de la déportation de ce dernier, lui sert ici de référence sûre. « C’est à travers les bouleversements du siècle que Marguerite Duras est venue au communisme », explique Victor Laby (l’hostilité de Marguerite Duras au Général de Gaulle qui n’aura, selon elle, sauvé l’honneur de la France que pendant quatre ans, la range définitivement dans le camp de la gauche en France). Ce sont les mêmes bouleversements du siècle qui vont l’éjecter du Parti sans altérer son idéal : crispation au moment de la Guerre froide, durcissements du Parti maintenant l’idée d’un « bilan globalement positif » à l’est…

Un chapitre sur la Guerre d’Algérie montre le réveil du combat de Marguerite Duras contre le colonialisme : c’est un engagement sous une autre forme où l’auteur délaisse « l’action collective pour une expression plus personnelle ». Et Victor Laby établit un parallèle intéressant entre l’action de Marguerite Duras et celle de Gisèle Halimi : « Deux femmes, deux trajectoires, deux modes d’action : toutes deux prennent la parole là où on attend surtout les hommes, et le font avec force. ». Sans compter leur jonction dans les luttes féministes.

L’essai montre dans les derniers chapitres à quel point Marguerite Duras aura été là où on ne l’attendait pas. « On ne sait pas très bien qui vous êtes, Marguerite Duras, lui déclare le journaliste Jean-Louis Ezine. Elle répond aussitôt : « Tant mieux ».

A la pointe du combat de mai 68, revêtant « les habits neufs de l’écrivain », elle ne cesse de rester toujours la même et… de devenir une autre. Comme le dit Victor Laby, « dans un espace littéraire encore largement structuré par des normes masculines », elle « fait de sa marginalité une stratégie même de légitimation ». « Parler, écrire, apparaître, chaque geste participe d’une mise en scène de soi ». Elle fait de sa voix, de ses apparitions un moment sans cesse attendu et sans cesse déroutant qui accompagne son œuvre. « Ce théâtre s’incarne d’abord dans la voix de Duras : rauque et lente comme légèrement décalée du monde. De ce rapport au langage naît un phrasé singulier, ponctué d’axiomes qui rend sa parole immédiatement reconnaissable ». 

Ni indexée au « Nouveau Roman », ni réduite à un rôle connu (avec sa polyvalence d’écrivain et de cinéaste). Elle affirme que, même quand « elle dort, elle écrit ».

Elle incarne une forme de dandysme (notion chère à Victor Laby), décliné au féminin : « A partir des années 1960, elle adopte une silhouette immédiatement identifiable : monture de lunettes noire surdimensionnée, lèvres rouges, col roulé sombre, longues écharpes ». De son propre aveu, « l’uniforme M.D. » – ce qui l’expose à toutes les moqueries et parodies qu’on sait et dont elle se moque elle-même, mettant tout en avant, alcoolisme, défense partiale de l’homosexualité (lesbienne et non masculine, notamment à partir de son lien avec Yann Andréa), féminisme paradoxal qui pourfend la littérature « féminine » : les femmes « sont inconsolables comme les homosexuels », combat écologique se réduisant à la dénonciation du nucléaire… Provocations répétées qui la rendent inclassable, et pourtant liée au pouvoir dans sa proximité des dernières années avec François Mitterrand, à qui elle dit, moqueuse, à partir du succès inégalé de son roman L’Amant, qu’elle est « plus connue que lui ». La fin de siècle est celle de la fin de sa vie avec le coma artificiel dans lequel elle est plongée, à la suite de tous ses excès, tout en restant « malade de l’espoir ». Avec Marguerite Duras, c’est une mémoire du XXe siècle, de toutes ses épreuves et de tous ses combats, qui s’éteint.

Il faut saluer la très belle conclusion de Victor Laby sur Marguerite Duras : « Ses prises de position parfois maladroites ou intempestives, ne procèdent ni d’un goût du scandale ni d’une incohérence fondamentale, mais d’une pensée en mouvement toujours prête à se reprendre. Elle demeure vigilante face aux replis réactionnaires, à l’antisémitisme, aux renoncements démocratiques… ». Ses contradictions « disent quelque chose de notre propre époque ». 

On aura compris que Marguerite Duras, femme politique, dans son art de la complexité, de la lucidité et de la nuance, est une synthèse précieuse par les temps que nous vivons. On savait le talent de Victor Laby, sa curiosité multiple, passant d’une belle présentation d’Eluard en collaboration avec Olivier Barbarant (Paul Eluard, La Mémoire des nuits, Le Temps des cerises, 2023) à cet essai sur Marguerite Duras. On savait la qualité de sa rédaction et de ses choix grâce à ses tribunes dans la revue Commune qu’il anime. On peut aussi mesurer l’équilibre, la rigueur et la précision de son propos. A travers la figure de Marguerite Duras, Victor Laby nous montre le XXe siècle. Il montre aussi comment le XXe siècle a conduit à tous les combats d’aujourd’hui qui rêvent encore d’une littérature vivante et d’une société plus vivable. 

Cela se dessine ici grâce au portrait d’une intellectuelle controversée qui, selon les derniers mots de l’ouvrage, « prête à questionner notre manière d’écrire, de penser et peut-être d’espérer. ».

Romain Lancrey-Javal

Victor Laby, Marguerite Duras, femme politique, Éditions de l’Observatoire, 297 pages.