Fragments d’existence : l’écriture au scalpel d’Adelheid Duvanel

Deux recueils de brefs récits écrits par la peintre et écrivaine suisse Adelheid Duvanel (1936-1996), traduits de l’allemand par Catherine Fagnot, ont paru à quelques mois d’intervalles aux éditions Corti. Leur singularité formelle, générique, poétique déconcerte, interroge. Leur étrangeté fascine. Leur douleur taraude.

« Mon enfance est un paquet insignifiant 

qui explose si on l’ouvre. »

in La Correspondante

Rêves, anecdotes, rencontres, souvenirs, images, trajets – en train, en tramway, en taxi, en bus -, accidents, disparitions, consultations médicales, déménagements, paysages, tableaux, chansons, couleurs du ciel : tout compte fait, tout fait conte dans les textes d’Adelheid Duvanel.  Nouvelles, fables, proses miniatures, contes-minute, mini-fictions, anecdotes, historiettes, voire short-story, les appellations pourraient se multiplier et errer pour définir les micro-récits du quotidien écrits, toute une rude vie durant, par l’artiste suisse de langue allemande Adelheid Duvanel (1936-1996).  Leur brièveté prend le lecteur… de court : allusifs, déceptifs, ils laissent leurs personnages tronqués, comme amputés d’un avenir, alors que leur passé les dévore, que le présent les écorche. Des tronçons d’existence, isolés, sont saisis sur le vif d’une conscience au scalpel, tels les segments d’ADN que le biologiste dispose sous son microscope en vue d’on ne sait quelle manipulation. Des « tranches de vie » taillées au laser d’une écriture nette. Froidement. Sans état d’âme. Mais non sans douleur. « Le froid était comme un couteau qui découpait des tranches d’air brûlantes et nous les enfonçait dans la gorge, dans les narines et les orbites. » (« Deux femmes »). « Depuis la mort de Martin, elle avait beaucoup de mal à apprendre ; c’était comme si quelqu’un avait vidé sur elle un sac de petits couteaux tranchants qui défaisaient tout ce que sa mère lui avait enseigné dans ses leçons » (« Depuis la mort de Martin »).

Chacun de ces récits nous parle de la souffrance intime.  Peu excèdent cinq pages. Beaucoup se concentrent en deux.  Chacun de ses récits est la pièce d’un puzzle épars, le détail d’un tableau déchiré. 

La Correspondante – titre de l’un des textes – réunit trente-trois histoires écrites avant le suicide de l’auteur, retrouvée morte de froid dans une forêt, après qu’elle a absorbé des somnifères. La traductrice, évoquant l’épreuve stimulante  de son travail dans un article, cerne à la fois leur forme et leur souveraine singularité : « « Orphelins, « clos sur eux-mêmes comme un hérisson », pour reprendre la formule de Friedrich Schlegel à propos du fragment, d’une simplicité apparente qui n’en est que plus déconcertante, ils ne me semblent pas foncièrement éloignés, par analogie avec l’art brut, d’une « écriture brute », dans le sens où Michel Thévoz définissait les écrits d’Aloïse et autres internés comme « produits par des personnes ignorant (volontairement ou non) les modèles du passé, indifférentes aux règles du bien-écrire ». Il fallait bien en convenir : ces textes ne ressemblent à rien ! Mais loin d’être dépréciatif, ce constat était pour moi synonyme de révérence. Alors, un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié), Adelheid Duvanel ? »1

Dans « Nocturne », Lisa Elisabeth, mariée à un époux au chômage et alcoolique, mère d’un « petit garçon sourd [[qui] tape sur un tambour », prend nuitamment une décision. Elle « écrit sur une grande enveloppe blanche posée sur la table : « Je te quitte ». […] Elle ne dit pas qu’elle veut emmener l’enfant ». Pius, dont la femme a tenté de se tuer, trouve « refuge » – titre de la nouvelle – dans le tramway. « Au chevet de Rosmarie qui fait entendre de petits sons geignards, il doit promettre de ne plus se réfugier dans le tramway. Il ne tiendra pas sa promesse, il ne peut pas se permettre que la mélancolie envahisse son cœur ». « Rage » évoque Emma et ses troubles : « Emma prenait des psychotropes, prescrits par le médecin. Elle réagissait lentement, résistait au charme de son petit chat, ressentait les soucis que lui causait son fils toxicomane […]. Un jour où il y avait un ciel clair sur la ville plongée dans la nuit, elle fut saisie d’un accès de rage qui était dirigé contre son mari, contre son fils, contre elle-même – la rage ne dura qu’un court instant ». Ailleurs, Samuel, un lycéen réservé découvre dans un wagon ses « compagnons de voyage », une enfant, avec son ballon qui agonise, et sa mère, « une femme maigre, nerveuse » qui impose ex abrupto le récit intime de sa visite chez ses parents : « Jamais encore une femme n’avait parlé à Samuel avec une telle audace. […] Samuel raconta tout à coup : « Mon père a fait faire une peinture à l’huile de sa voiture, une Mercedes et l’a accrochée dans le salon ». Dans « Le chat », « Franziska raconte à Monsieur Weinswisch, qu’elle a rencontré il y a deux semaines au buffet de la gare : « J’ai avalé mon père ; il me pèse sur l’estomac et je dois lutter contre lui heure après heure – ma vie consiste en cette lutte ».  « La jeune fille », telle est son appellation dans le récit « Un crime », est fiancée à un poète qui publie un peu. Elle-même se met à écrire : « Ses poèmes parlent d’une cloche muette en haut d’une tour, d’une maison qui n’a pas de porte, mais deux fenêtres cintrées et deux rectangulaires, à travers lesquelles on aperçoit, à l’intérieur d’une salle vivement éclairée, des silhouettes emmitouflées dans des morceaux d’étoffe, une tête de femme coupée coiffée d’un bonnet blanc […]. » Un éditeur publie ses poèmes : « Dans sa joie débordante, elle montre le livre à son ami qui la jette sur le lit et l’étrangle de ses mains, lesquelles sont plus petites que celles de la jeune fille. » De retour chez lui, Xaver qui donne son nom au récit retrouve son épouse Lieslott, dans leur appartement non chauffé et « sous l’eau, étant donné que, en se vidant, le bain moussant du locataire de l’étage supérieur, qui aime la propreté par-dessus tout, jaillit du lavabo de Xavier et Lieslott » et se répand partout : « les meubles mouillés pourrissent. Il y a des champignons qui poussent. / Un jour quelqu’un a donné un coup de poing dans l’âme de Lieslott, mais elle a les cheveux qui brillent. » « Le grabataire veut être couché dans la propreté » – c’est le titre – évoque la cohabitation entre Christina et un ami toxicomane et revendeur de drogue. Le récit se conclut ainsi : « Il arrivait souvent que Christina ne comprenne pas son ami car, comme toutes ses dents étaient tombées, il parlait indistinctement. Elle pensait : « Il y a des gens auxquels on plante une canne blanche dans la main et qu’on dépose au cœur des ténèbres ». Effarante galerie de personnages meurtris ad libitum, exposée dans La Correspondance

Le Musée des lunettes sème d’autres parcours. Les résumer ampute, sacrifie, morcèle davantage encore. Nonnato, réveillé en sursaut par les bruits d‘un locataire poursuit pendant une étrange nuit sous la neige le souvenir obsédant de la jeune femme aveugle brûlée vive pendant son sommeil et qu’il n’a pas pu sauver. Monsieur Weinwild, peintre de motifs, dans un récit envahi par un bestiaire fantasque (lièvres, orvet, ânes, cygnes, singe), constatant la disparition de son apprenti Otto, cherche à reproduire – verbe étrangement ambigu – le couple maitre/ouvrier qu’ils formaient. Victime de fréquents « décalages temporels » il en fournit à peine « une « copie ratée » (titre du récit).  Sabel, la petite fille maigre et négligée par sa mère, agressée sur le chemin de l’école par une camarade ne se réjouit-elle pas dans la confusion ouatée de sa douleur d’être ainsi enfin choyée et intégrée ?  Les trois textes racontent à leur façon une quête, celle d’une improbable fusion. Le même motif au fond soutient le récit « Depuis la mort de Martin », parcouru par un vent violent et le souvenir du petit garçon noyé. Un autre bestiaire mêlant réalité, souvenirs, métaphores et réminiscences littéraires (moutons, grenouille, escargots, huppe, singe, renard, chevreaux, lézard) peuple la nouvelle. Des menaces pèsent sur « l’enfant à naitre » (titre) : « le ciel semble être enceint de quelque chose ; d’un mystérieux brasier. La naissance est retardée ».  « L’enfant » (titre du récit), sa mère et la narratrice sont « des figures marginales, des citadins qui se sont regroupés dans ce village ». « Le ciel coule vite et se rapproche de nous avec ses oiseaux noirs. Je pense au rêve que j’ai fait la nuit précédente : l’enfant flottait à l’état d’ombre dans un long corridor ». Le temps d’un éclair, loin de la fusion affective qui nourrit sa vie, Véra découvre avec effroi, le sens du dessin que sa fille a tracé et colorié : elle est le nain blanc, transparent, que domine, triomphante, la petite fille, « la princesse » (titre). Isidor, père d’un bébé qu’il n’aime pas vient de divorcer d’Ingrid. Il fait installer dans son nouvel appartement « le téléphone » (titre du récit), mais il n’a personne à appeler : « Je reste assis longtemps dans l’obscurité, très profondément enfoui à l’intérieur de moi ; personne ne pourrait me voir, Ingrid non plus, si elle entrait. Je me suis verrouillé et demeure en moi ; je suis parvenu au fond. »

L’étrangeté, la force troublante des textes naissent de leur composition et du télescopage entre une forme, une écriture, une perception. En apparence, les lois du genre narratif, on le perçoit, sont respectées : des personnages, – ils, elles surtout -, ont un âge, une identité, des caractéristiques physiques, des relations sentimentales, familiales, amicales, forment des micro-sociétés, vivent ou évoluent dans des lieux contemporains définis, sous des saisons et phénomènes météorologiques qui n’ont rien que de très banal : il pleut, il fait soleil, il neige, il vente, c’est le jour ou la nuit. …. Ils parcourent un espace souvent urbain, occupent des appartements, vont au café, empruntent les transports en commun. Ils lâchent des mots, racontent des anecdotes, confient leurs rêves, écrivent. Le hasard d’une rencontre, un incident, une question, provoquent au cœur du texte – stupéfiant circuit court – un court-circuit. Parfois sous la forme d’une parenthèse qui projette le personnage – et avec lui le lecteur – dans le passé. Parfois par l’évocation d’un tableau aperçu sur un mur, d’un titre sur un journal, par l’ouverture d’une fenêtre, par un commentaire à la radio, par irruption d’un souvenir né d’une association incongrue. Souvent par simple juxtaposition narrative ou par rupture : « (Elle imagina pour lui des conditions de vie qui le dépouillaient de son aura : il était par exemple né en banlieue |…]) ». Ou : « Une vieille dame corpulente est assise dans le tramway et mâchonne une queue de cerise. Une autre dit à sa voisine : « Hé vous, hep, vous : je veux mourir ! » (« Refuge »). C’est ainsi. Le récit brusquement vous hèle ! Abrupte, s’impose une solution de continuité. La texture loin de dérouler un fil tenu, se brise, et la rupture crée des îlots de récits, tel un archipel. Chaque personnage découvre l’irrémédiable solitude de l’être, confronté aux autres et le morcellement du monde. « La pluie se dresse comme une grille entre les gens qui traversent la rue à la hâte » (in La Maison disparue, « Un homme à secrets », éd. Corti 2023). Une clé pour ce monde clos ? Plus sûrement sa dissimulation : « Comme le monde de Marita est plus grand que son monde extérieur, elle s’efforce de le garder sous clé, car elle croit que si ce monde venait à apparaitre, cela signifierait un danger pour elle […] » in « L’écharpe ».  L’unité textuelle pallie la structure interne éclatée.  Coquilles closes, monades, atomes, cellules hermétiques, les récits révèlent, découvrent des espaces de fragmentation d’une science/conscience d’écrivain qui ne cherche pas à recoller les morceaux. Et le recueil les juxtapose sans créer explicitement des liens entre cette myriade de personnages entraperçus le temps du récit bref. Au lecteur, nécessairement actif, de conjuguer, de joindre, de relier. Il faut bien en convenir : ces textes ne ressemblent à rien ! Xaver dans le récit qui porte son nom, « a acquis la conviction que donner explications sur explications n’est utile à personne. ». Adelheid Duvanel s’interdit d’accorder ce monde brut. 

Approcher la biographie de l’autrice permet sans doute (?) de mieux saisir certaines situations, d’appréhender des traits de son écriture. Il faut bien évoquer quelques épisodes-clés, des traumatismes indélébiles. Mais s’ils étayent une perception 2, ils n’épuisent pas le mystère qui imprègne les récits. Adelheid Duvanel, née en 1936 près de Bâle est une enfant perturbée et mutique. Après une première tentative de suicide à 17 ans, diagnostiquée schizophrène, elle fait de fréquents séjours psychiatriques en clinique. Elle peint, écrit et publie. Mariée en 1962 au peintre Joseph Edward Duvanel, elle se voit interdire son activité créatrice par un époux autoritaire qui l’humilie. Il brûle notamment une grande partie de ses tableaux. Ils se séparent en 1981. Joseph Edward se suicidera en 1986. Leur fille prénommée elle aussi Adelheid, toxicomane, séropositive meurt en 1985 à 21 ans. La vie de l’écrivaine, entrecoupée d’internements dans des maisons spécialisées et riche de nombreux écrits et tableaux, s’achève dans la nuit du 7 au 8 juillet 1996. On la retrouve morte d’hypothermie, endormie sous tranquillisants dans un bois. La Correspondante (Die Brieffreundin, 1995) est l’ultime recueil paru du vivant de l’autrice. Trente ans après, il sort chez Corti. 

Le Musée des lunettes (avril 2026) est directement lié aux séjours psychiatriques de l’auteure. L’éditeur le présente ainsi : « Ce recueil nous fait […] découvrir une facette de son œuvre explicitement politique, puisque l’autrice y prend position contre l’institution psychiatrique. Ainsi, l’un de ses personnages collectionne et dessine des lunettes sans jamais trouver une paire qui convienne au visage d’un père traumatisant. Une autre dénonce les médicaments qui lui sont imposés et « étouffent l’imagination », empêchant toute « augmentation de la superficie de l’âme ».

Cette présentation, pertinente, rassure. Les textes renverraient à l’expérience de l’auteur, à sa vie, à ses internements. Cette dimension existe évidemment : nombreux sont les personnages addicts aux psychotropes ou sujets à des dédoublements, à des hallucinations, visuelles ou auditives. Le début du récit « Le musée des lunettes » s’avère un réquisitoire contre les psychiatres, leurs méthodes et leurs traitements : « Je voulais écrire un jour un récit sur cette clinique [psychiatrique]. Je voulais par exemple écrire la phrase : La patiente jeta un rêve gras à son médecin. » Mais les médecins n’auraient pas apprécié d’être comparés à des bêtes voraces […] ». Donner à l’ensemble du recueil le titre du récit qui plonge le plus explicitement dans l’univers des cliniques psychiatriques oriente la lecture. Et la plus glaçante des nouvelles voit triompher dans le silence atroce d’une salle de soins psychiatriques « les sentiments de toute-puissance de Knupp » (titre du récit). Avec quelle économie de moyens est évoquée dans le cadre d’une séance thérapeutique une scène de viol terrifiante ! 

Mais le trouble, voire le malaise, ne viennent pas – pas seulement – de l’univers clinique et mental évoqué -. Ils naissent du regard unique qu’une auteure porte sur ce qui l’entoure et de l’art – l’écriture – qui le traduit. Passons sur la place confiée aux oiseaux et insectes, aux arbres souvent doués de vie et autres métamorphoses/métaphores végétales, à la place des livres et de la lecture, aux dessins et peintures. Oublions encore les confusions temporelles ( « The time is out of joint », constatait Hamlet) dont sont victimes les personnages et qui dérèglent les récits et ouvrent sur des vertiges. Et faute d’accès au texte original en allemand, ne glosons pas sur les valeurs du présent de l’indicatif, si étonnamment placide. Eclairons d’autres pistes pour débrouiller nos émotions de lecteur. 

Les nouvelles sont toutes reliées à la perception aigüe du monde extérieur, météorologique. On limitera la recension au seul recueil La Correspondante.  Ici, « Le ciel était blanc, et le bitume aussi clair que s’il était éclairé par un projecteur, mais on ne voyait pas le soleil. » Ailleurs, « Le soleil, une main d’or, bénissait la terre, bien que ce ne fût pas encore l’été ». Plus loin, « Le soleil avait chassé les étoiles avec les pointes de ses rayons comme avec des lances ; il brillait en vainqueur dans son armure d’or au-dessus des toits de la ville » ; ou « Dans le ciel, le soleil s’est immobilisé comme un boomerang brûlant qui hésite à revenir en fendant l’air ». Encore « La lune dans le ciel ressemble à un ballon jaune d’où se serait échappé un peu de gaz, et l’étoile au-dessus d’elle a l’air aussi nette que le cadran lumineux de son réveil ; c’est presque réconfortant ».  Ou « il aperçut une petite clarté dans le ciel à présent gris sombre, comme si une étoile avait éclaté. Enfin, « De gros nuages noirs se cabraient, et le soleil se hâtait de coudre ensemble quelques toits et quelques arbres avec un fil d’or pour que rien ne se perde dans le vent ». Ces annotations sont celles d’un peintre, métaphoriques, poétiques, belles assurément, mais surtout graphiques et colorées. L’œil exercé et la main habile saisissent une qualité singulière de la lumière, l’arabesque d’une forme. Et la romancière a soin de placer ses personnages sous leur aura triste, leur figure molle ou acérée, leur énergie animale. Sous les signes incertains d’un ciel tragiquement indifférent, brinquebale une humanité brutalisée. 

On ne saurait recenser toutes les situations de violence qu’ont vécues les personnages, souvent dans leur enfance. Leur souvenir, longtemps enfoui, émerge au détour d’une confession, d’un flash. Si on se limite au seul recueil La Correspondance, « Nocturne » contient un des plus forts : « La radio est allumée ; un écrivain dit : « La lumière de la grande ville ne vient pas assez près pour qu’on ne puisse pas voir les étoiles. » C’est une belle phrase », pense Lisa Eisabeth, « il y en a aussi de terribles. » Sa mère, qui battait Lisa Elisabeth avec un cintre, s’est écriée un jour : « je vais t’emmener dans un établissement où on cache les mauvais enfants. Là-bas, les surveillantes n’ont pas de bras ; elles ont des cintres à la place ». (Ponctuation vérifiée).  Dans « La correspondante », l’horreur surgit et se prolonge par contamination : « la « Sœur Directrice » […]  comme j’étais le seul enfant à ne pas l’avoir saluée, elle me donna une gifle » Plus tard, après une fugue, « un policier m’interrogea, mais je refusai de lui donner le moindre renseignement. Il essaya de me caresser, alors je me détournai avec une telle violence qu’il me gifla. » « Un jour, Marcel [Le bouffon] avait ri pendant le carême et sa mère l’avait battu si fort qu’il était tombé sur le sol de la cuisine et avait fait dans son pantalon ; la mère avait dit : « Te voilà bien, couché dans ta pisse. ». L’excipit du recueil raconte un cauchemar. « Des gens amenaient les enfants sur des brancards dans un hôpital où les infirmiers plongeaient les malades trois fois dans de l’eau glacée ; ceux qui survivaient étaient guéris. Un homme aidait Vroni à porter le brancard sur lequel se trouvait son enfant, qu’elle avait découvert, à l’hôpital ; l’enfant criait sans trêve : Ne laissez pas mon cœur s’arrêter ! Ne laissez pas mon cœur s’arrêter ! ». Ce cri poursuit le lecteur bien après le recueil refermé. Mais on ne saurait réduire l’œuvre au tragique. 

Parfois un humour singulier affleure, difficile à cerner : bizarrerie, dérèglement cocasse, coq à l’âne burlesque, bric-à-brac loufoque, voire surréaliste. Soit « La Fête », une des pages les plus déjantées du recueil La Correspondante, dont voici presqu’au hasard un extrait, collage saugrenu aux registres divers : « La sœur avait pris le funiculaire. Elle voulut savoir immédiatement si elle pouvait acheter une carte postale pour son amie dans le restaurant tout proche, mais Inès l’informa qu’un morceau de papier était collé sur la porte : « Fermé pour cause de décès. » « Les fleurs, la vue, les cloches des vaches », murmura la sœur, étourdie. Elle regarda le petit enfant qu’Inès avait emmené avec elle et pensa contre son gré : « Crever ses petits yeux à ce petit enfant. » Soudain, les ronflements du maître de maison furent recouverts par le ronronnement d’un moteur ; il y avait là un hélicoptère ; il montait et descendait comme un insecte incommodant. » La nouvelle se clôt sans qu’on en sache plus sur l’invité incongru de cette mystérieuse fête alpestre : « Tout en bas, sur le lac noir, passa un bateau à vapeur datant de 1901 » (excipit). Le récit « Le musée des lunettes » très pince-sans- rire convoque pêle-mêle les images de Schubert, Edgar Allan Poe, Proust, Le Greco affublés ou non de bésicles. D’autres nouvelles frôlent une drôlerie du quotidien, proche de l’absurde. « L’offense », face à face singulier entre Madame Biesele et son sous-locataire, « Triade » dont on met du temps à saisir la configuration, « Le nez » que son possesseur tente de protéger dans le désordre d’un déménagement, introduisent une fantaisie qui triomphe dans le cocasse « rêve des gros billets », récit d’une arnaque inattendue. Découvrant la supercherie, l’héroïne humiliée, trahie, abandonnée, d’abord effondrée, « éclata d’un rire tonitruant et s’écria : « Mais tout ça, c’est d’un kitch ! C’est d’un kitch ! » (Excipit). Eclater de rire pour vaincre le désespoir.  Mais saura-t-on démêler dans le télescopage suivant la part des images, du burlesque, du tragique ? « Le vent faisait des barres parallèles comme un singe sans fourrure ; il avait un derme marqué de cicatrices et nageait d’arbre en arbre. Il était allé chercher le petit frère qui s’était noyé dans la mer, et portait son corps en ceinture autour de son ventre » (« Depuis la mort de Martin », un des textes les plus longs et les plus forts du Musée des lunettes). 

Parfois, la beauté impose une épiphanie. Ainsi de la bulle de savon pénétrant par effraction par la fenêtre de l’austère directeur d’école « avec la magnificence d’une fleur ronde et douce ». La nouvelle s’ouvrait sur une métaphore filée dont l’inventivité poétique émerveille : « La porte de l’école s’ouvrit, les classes sautèrent comme des colliers multicolores, dégringolèrent les deux larges escaliers et roulèrent sur la cour goudronnée comme si les cordonnets sur lesquels les perles avaient été enfilées étaient rompus. Personne ne dirigeait les bondissements tumultueux qui s’amorcèrent […] ». Bulle irrévérencieuse, fleur épanouie, enfants sautant comme des perles : la prose poétique d’Adelheid Duvanel s’ouvre au chant du monde. Parfois… 

Si in fine l’univers créé par Adehieit Duvanel s’avère cohérent, chaque pièce du puzzle est unique et obéit à ses propres lois. Pour ouvrir le chemin vers cette œuvre rare, Commune et les éditions corti vous proposent deux récits, le premier « Rêves de fièvre » ouvre La Correspondante. Le second, extrait du Musée des lunettes, « August, marginal » est à lire ici 2. Suggérons un parcours de lecture.  Son titre sépare par une virgule le prénom du personnage et la qualité première que le narrateur, en l’occurrence sa sœur, lui prête. Explicitement, par la seule ponctuation, le voici objectivé, coupé, à l’écart, détaché du monde qui l’entoure. « Le sentiment de ne séjourner que par erreur parmi nous le dominait », écrit-elle. Un double mouvement construit la nouvelle : l’échappée belle d’August vers un ailleurs inconnu ; la volonté de sa sœur de lui inventer une vie aux yeux du monde…comme pour gommer l’étrangeté. Premier temps : « August attendait des ordres, des menaces et des réprimandes dans des pièces closes ; la peur le poussa dehors. Il sautilla autour de notre maison en décrivant des courbes de plus en plus grandes, flotta dans des quartiers périphériques, survola furtivement des champs avec des corbeaux et des mouettes, monta un matin dans un avion et s’envola dans le ciel insaisissable – personne ne sut vers où. » Second temps : Depuis que je suis adulte, je raconte aux gens qu’August habite dans un château au milieu de la forêt — « une forêt mixte », ajouté-je par amour de la précision ». August vit la discordance de son être au monde. Le narrateur s’efforce de la réduire par l’invention, la création, bref par l’écriture. La perception aigüe de l’inquiétante étrangeté au monde (« das Unheimliche ») chère à Freud, l’écriture cherche à l’effacer en lui substituant une fiction. Mais ce refuge fallacieux apparait vain. L’exclusion demeure. Irréductible. La nouvelle se conclut ainsi : « Aujourd’hui, j’ai découvert un homme qui descendait la rue en courant et sifflait d’une manière stridente à travers ses doigts. J’ai voulu crier : « Je n’ai rien fait ! », mais j’ai accéléré le pas, suis entrée précipitamment dans la maison et ai fermé la porte. » (excipit)2 . Un effroi, une fuite se closent sur une porte refermée :  la chute peut se lire comme une métaphore de cet univers angoissant. 

Devant les recueils de la nouvelliste suisse, le lecteur se trouve aussi démuni ou dérouté que le récepteur d’une partie de ce dialogue : « Il n’est encore jamais arrivé qu’une phrase soit dite jusqu’au bout. Le début d’une phrase non plus n’a encore jamais été trouvé ». Indéchiffrables, incomplets, mutilés et pourtant clos sur eux-mêmes comme un hérisson3, les textes d’Adelheid Duvanel projette des éclats tranchants comme des lames, qui déchirent l’âme. 

Jean Jordy

Rêves de fièvre une nouvelle d’Adelheid Duvanel

Madame Buser, une femme à la coupe de cheveux  très comme il faut, était assise dans un restaurant  qu’elle ne fréquentait jamais et buvait un Pernod en  réfléchissant à un événement qui la préoccupait déjà  pour la troisième fois: elle s’était de nouveau réveillée  au milieu de la nuit, s’était assise dans son lit et à travers la fenêtre, avait eu une vue directe sur la lune qui  flottait comme un ballon rond dans le ciel et éclairait  sa chambre. « Ça ne peut pas être vrai, il n’y a que  dans les contes que c’est comme ça », se disait-elle  chaque fois. Avait-elle fait trois fois le même rêve ? La  vraie lune n’était pas aussi proche, aussi grosse, aussi  lumineuse. Le clair de lune reposait sur l’oreiller et  avait l’air d’être vivant, il semblait emplir son cœur  et sa tête de chaleur. Elle se rendormait à chaque fois  rapidement, et lorsqu’elle se souvenait le matin de son  expérience de la nuit, elle était envahie par l’étonne ment et le scepticisme. Avait-elle vu Dieu ?

Une femme heurta la table de Madame Buser en  disant « Excusez-moi », à quoi Madame Buser effrayée répliqua dans un cri: « Excusez ! » La femme  s’assit. Elle était encore jeune, mais avait de longs  cheveux gris. Elle portait un rouge à lèvres très vif,  et elle mâchait un chewing-gum. Elle se commanda  un Coca, colla son chewing-gum sous le plateau de  la table et demanda tout à coup à Madame Buser de lui raconter une histoire. Madame Buser, intimidée,  refusa, mais après quelques hésitations, elle évoqua le  clair de lune blanc ivoire dans lequel elle avait baigné.  Elle parlait avec des interruptions et des répétitions,  car elle n’avait pas l’habitude de raconter des histoires. La jeune femme l’écouta en silence, puis elle  dit : « Ce que vous me racontez là, ce sont les rêves  que vous faites quand vous avez de la fièvre, je vais  vous raconter les miens. » Elle poursuivit: « Je suis  assise sur un canapé brunâtre en plein courant d’air.  Le papier peint a la couleur du vomi et tombe. J’ai  soif comme un gros animal. Mes pieds sont posés sur  de la moquette, et de la radio qui grésille en bruit de  fond me parvient de la musique. Je vois danser une  branche d’épicéa tournée vers la fenêtre. — Ou bien  c’est la nuit. Je vends un gratte-ciel. Chaque châssis  de fenêtre, chaque vis, chaque interrupteur, tout est  scrupuleusement listé et facturé. Le gratte-ciel est très  haut, je n’arrive pas à bout de ce travail. Quatre nuits  durant je calcule, je mesure, j’écris des chiffres. Je sais  que j’ai de la fièvre. La cinquième nuit, je suis prise  d’une envie de tousser qui est un véritable supplice ;  je tousse à chaque respiration, c’est une toux sèche.  Bien que je n’aie plus de fièvre, je suis persuadée que  je tousse tantôt pour un homme, tantôt pour un en fant. Pour me délivrer, j’imagine que je tue l’homme et  l’enfant qui m’obligent à tousser, mais l’irritation désagréable persiste car un nouvel homme et un nouvel  enfant surviennent qui prennent la place des morts.  Il arrive que, si j’oublie l’homme et l’enfant pendant  quelques secondes ou quelques minutes, je ne sente  plus l’envie de tousser. » 

La jeune femme poursuivit encore : « Sous la porte  de la chambre où nous dormons à quatre femmes, filtre un rai de lumière ; la petite lampe accrochée  au-dessus du lavabo du couloir est toujours allumée, jour et nuit; c’est notre phare. Helen chaparde,  Ursi geint, Monika pleure, et je me tais. Madame  Scheidegger, qui dort dans une autre chambre de  quatre, dit: “Pourquoi dois-je rester ici aussi longtemps ? Cela fait déjà dix ans que je suis là, mais  je suis une femme.” Elle prononce ce “je suis une  femme” avec dignité, comme s’il n’y avait rien de plus  à ajouter. Dans la maison, elle porte toujours un petit  tablier jaune brodé. Les femmes vont se coucher à six  heures, à sept heures elles dorment. À sept heures je  lis dans mon lit. Une nuit plus tard, j’entends soudain  une voix dans le noir: “Tu l’as signalé, qu’elle a lu au  lit ?” L’autre ne l’a pas signalé. » 

La jeune femme vida son verre, prit le chewing gum collé sous la table, le mit dans sa bouche, marmonna quelques mots d’adieu et disparut à grands  pas. Madame Buser la vit traverser la place. Le ciel  était blanc, et le bitume aussi clair que s’il était éclairé par un projecteur, mais on ne voyait pas le soleil.  Aux arbres, les feuilles étaient plus lourdes que d’ordinaire ; elles bougeaient lentement dans le vent.

Publié avec l’aimable autorisation des éditions Corti.

  1. C. Fragnot, Le Matricule des Anges n°191, mars 2018. Le critique non germanophone ne peut apprécier la pertinence de la traduction. Mais le lecteur peut à coup sûr en admirer la force et l’acuité.

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  2. Un récit de jeunesse de Kafka, maintes fois remanié, « Description d’un combat » (1904), présente des similitudes avec l’univers des nouvelles d’Adelheid Duvanel. Ainsi, son « héros » a une perception de sa présence au monde analogue à celle d’August : « Il n’y a jamais eu un temps où j’eusse été convaincu par moi-même de mon existence ».

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  3. L’expressive comparaison est due à Friedrich Schlegel dont le livre Fragments est paru aux éditions corti, collection en lisant en écrivant. ↩︎