Venezuela - Arno Fontaine - Commune

Venezuela : chronique d’une nation en sursis

Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines exfiltraient Nicolás Maduro du Venezuela vers New York. Quatre mois plus tard, le système perdure. À l’euphorie de la libération succède l’inquiétude d’une tutelle américaine sur les plus grandes réserves de brut de la planète. Enquête à Caracas, avril-mai 2026.


Le Venezuela est au cœur des enjeux géopolitiques mondiaux. Depuis l’intervention américaine du 3 janvier 2026, Caracas vit une période de transition vertigineuse, privée de son président Nicolás Maduro, exfiltré vers les États-Unis, et désormais dirigée par l’ancienne vice-présidente, Delcy Rodríguez. Au-delà de cette intervention extraordinaire, rien n’a véritablement changé : une caste politique est toujours en place et une grande partie de la population vénézuélienne se bat chaque jour pour manger à sa faim.

Le Venezuela sort en effet d’un régime profondément autoritaire, marqué par le trucage des élections, la propagande d’État et l’anéantissement systématique des protestations. L’intervention américaine du 3 janvier 2026 a profondément marqué les esprits, et a fait renaître des espoirs jusqu’ici impensés par la population.

Cet article, fruit d’une enquête de terrain entre avril et mai 2026, vise à faire un état des lieux politique et social de la situation. Sur place, l’inflation de la monnaie locale continue de s’accroître, les files d’attente pour les distributions alimentaires se multiplient, tandis que les inégalités entre la caste d’affaires et les milieux populaires n’ont jamais été aussi abyssales. Si l’exfiltration de Maduro a brisé la stabilité d’un système autoritaire, voir un impérialisme américain s’installer et dicter l’avenir du pays est aujourd’hui plus que jamais à craindre. Analyse d’une société sous haute tension…

Autopsie d’une chute autoritaire

L’histoire récente du Venezuela démarre avec l’élection en 1998 de Hugo Chávez. Ce qui était initialement perçu comme une révolution sociale à l’époque, grâce à une surexploitation des réserves pétrolières et avec une redistribution pour les classes populaires, est rapidement devenu une histoire de glissement. Si l’ère Chávez avait garanti des avancées sociales centrales pour les milieux les plus démunis, les années Maduro ont été marquées par une grave crise économique liée à la baisse des prix du pétrole et à la sur-utilisation des revenus liés aux rentes. Maduro a alors scellé le passage à un autoritarisme pur et dur. Pour maintenir un système économique à bout de souffle, le régime a dû verrouiller toutes les issues de sortie possibles : contrôle absolu de l’armée, propagande d’État, musellement de la presse indépendante et répression sanglante des mouvements étudiants de 2014 et 2017.

Au fur et à mesure, les Vénézuéliens se sont vus privés de leurs libertés les plus fondamentales, tandis que le pays s’enfonçait dans une pauvreté paradoxale, alors que la nation est assise sur les plus grandes réserves de brut au monde.

Les dernières années ont été les plus intenses. Après les vagues de manifestations de 2014 et 2017, où la répression a fait des centaines de morts, l’autoritarisme a atteint son paroxysme lors des élections de 2024. En amont du scrutin, le gouvernement de Maduro a interdit à la principale prétendante et figure de proue de l’opposition, María Corina Machado, de se présenter. Au dernier moment, celle-ci a désigné un candidat de substitution, l’ancien diplomate Edmundo González.

Malgré les entraves, le peuple a voté massivement. Les documents électoraux récupérés par l’opposition (également étudiés dans le cadre de cette enquête) montrent précisément l’ampleur du trucage : alors que les urnes donnaient une victoire écrasante à González, le Conseil National Électoral, aux mains du pouvoir, a proclamé Maduro vainqueur sans publier les résultats détaillés. À Caracas, un bureau de vote montre l’étendue des écarts : sur 365 votants lors de l’élection, Maduro n’en a remporté que 43, contre 318 pour González, ainsi que quelques votes pour d’autres candidats. À la suite de ce résultat, les assesseurs et le président du bureau ont été interdits de sortir avant l’annonce des résultats officiels donnant la victoire à Maduro.

Au-delà de ce bureau de vote, peu représentatif de l’ensemble du Venezuela, l’opposition a mis en ligne au lendemain du scrutin une plateforme dédiée recensant l’intégralité des procès-verbaux numérisés des bureaux de vote du pays. Plus de 81 % des actas y sont accessibles, accompagnées de leur QR code et des signatures des assesseurs. L’analyse des données agrégées montre que la défaite de Maduro ne s’est pas limitée aux quartiers aisés de Caracas mais s’observe dans l’ensemble des États du pays, y compris dans des bastions historiquement chavistes – l’érosion du vote pour le pouvoir y constitue d’ailleurs l’élément le plus frappant du scrutin. En rendant publics ces documents officiels que le pouvoir s’est refusé à diffuser, cette plateforme apporte des éléments de preuve documentaire d’une manipulation massive des résultats. Ce déni de réalité a marqué la fin de toute prétention démocratique du régime.

Pour garantir une mainmise totale sur la société, le gouvernement Maduro a orchestré l’installation d’une véritable caste au pouvoir. Ce système fonctionne par cercles restreints où la loyauté politique est la seule monnaie d’échange pour accéder aux ressources. Les chefs militaires, les juges de la Cour suprême et les cadres du parti majoritaire (Parti socialiste unifié du Venezuela, PSUV) forment un bloc quasi homogène dont les objectifs principaux sont la capture des rentes et la survie du système.

Il n’est ainsi pas étonnant que, malgré la capture de l’ancien président par les forces américaines le 3 janvier dernier, un fonctionnement similaire reste en place. Sa vice-présidente, Delcy Rodríguez, aujourd’hui aux manettes, incarne cette continuité : elle est le produit de cette caste profondément antidémocratique.

Dans les rues de Caracas, le discours officiel pro-Maduro sature encore l’espace. La propagande d’État persiste, martelant le récit d’un enlèvement impérialiste. Sur les murs, on attend le retour de ce chef incontesté, présenté comme le leader suprême du Venezuela, victime d’une cabale internationale. On voit des affiches fraîchement collées clamant « Maduro Presidente », « Más cambios y transformaciones », tentant désespérément de maintenir la flamme de ce président désormais emprisonné.

Une population plus que jamais fracturée

Le Venezuela de 2026 n’est pas un bloc uni face à l’histoire. La société est fracturée en trois mondes qui ne se croisent (presque) plus, mais qui coexistent dans des périmètres si réduits que l’on bascule de l’un à l’autre au travers d’un croisement de rue.

D’un côté se trouvent les élites gravitant autour du pouvoir, qui continuent de consommer du luxe dans la bulle la plus fortunée. Celles-ci détiennent les moyens de production, ont des intérêts souvent liés à la rente pétrolière ou au monde des affaires. À Las Mercedes, quartier commercial huppé du sud-est de Caracas, les moteurs de SUV blindés et les vitrines des boutiques de design font oublier que le pays est en état de choc.

De l’autre se trouve une classe moyenne qui, pour une partie, a sombré dans la pauvreté (souvent anciens fonctionnaires, professeurs qui ont vu l’inflation ronger leur pouvoir d’achat au quotidien). En mai 2026, l’inflation annuelle frôle encore les 612 %, ce qui rend les salaires en bolivar dérisoires. Beaucoup de membres de familles ont été contraints à l’exil ou à la débrouille permanente pour obtenir quelques dollars, monnaie stable qui permet de garantir une survie immédiate.

Enfin, dans les barrios (quartiers populaires accrochés aux collines, souvent définis comme « Communes socialistes »), nous trouvons une population méfiante, fatiguée et déconnectée du reste du pays. Le souvenir du grand transformateur que fut Chávez reste prégnant. Beaucoup vivent en autarcie, entre solidarité de voisinage et économie de troc, avec le sentiment d’avoir été les premiers servis par les promesses de 1999. C’est lorsque l’on marche dans ces barrios que l’on réalise l’hostilité envers les États-Unis vécue par la population : les habitants des communes vérifient que les visiteurs ne sont pas des « gringos » espions ou armés (terme utilisé pour désigner péjorativement un Américain).

Ces trois mondes sont de véritables cercles fermés. Cette fragmentation rend toute unité nationale difficile : entre ceux qui réclament une purge totale du système et ceux qui craignent le chaos, le dialogue semble rompu.

Le problème inflationniste et d’accès à la monnaie est réel : ces dernières années, le Venezuela a connu une inflation sans précédent, à tel point que la monnaie locale, le bolivar, ne vaut plus rien. Les magasins affichent les prix en référence au dollar (ou parfois à l’euro). Aujourd’hui, les distributeurs automatiques ne permettent de retirer que l’équivalent d’environ 5 dollars maximum, forçant la population à dépendre entièrement des paiements numériques.

Une économie bancarisée s’est ainsi développée, et tous les commerçants possèdent à présent des terminaux de paiement ou utilisent l’application « Pago Móvil ». Cette situation laisse néanmoins une grande partie de la population de côté, celle qui n’a pas de compte en banque ou pas d’accès stable au réseau internet.

En parallèle, les sanctions américaines mises en œuvre à partir de 2014-2015 ont fortement porté préjudice à l’économie du pays. Si elles visaient initialement à asphyxier le cercle rapproché de Maduro, elles ont fini par punir l’ensemble de la population. En gelant les avoirs de la compagnie pétrolière nationale (PDVSA) et en interdisant au pays d’accéder aux marchés financiers internationaux, Washington a coupé les vivres à une économie déjà en souffrance. Les sanctions ont fortement accru les difficultés vécues par la classe moyenne vénézuélienne, transformant la survie quotidienne en parcours du combattant et rendant l’accès à l’eau potable, à l’électricité et aux médicaments de base de plus en plus aléatoire.

Les inégalités se sont dramatiquement accrues. Depuis la pandémie et l’aggravation de la crise, la distribution de repas (souvent effectuée par les communautés religieuses) pour les plus précaires est devenue la seule bouée de sauvetage. D’importantes files d’attente s’étirent devant les centres d’aide. Au total, d’après les statistiques internationales, environ 40 % de la population souffre d’insécurité alimentaire modérée à sévère.

Enfin, les entretiens menés au cours de cette enquête soulignent l’importante solitude qui touche les plus âgés. Un certain nombre d’enfants et de petits-enfants ont dû quitter le pays (près de 8 millions de migrants au total) pour envoyer des remises de fonds depuis les pays voisins, l’Espagne, les États-Unis, etc. Les familles vénézuéliennes sont souvent fragmentées, avec des personnes âgées se retrouvant souvent seules, dépendantes d’aides familiales et d’une connexion Telegram et WhatsApp pour garder un lien avec une famille éloignée.

L’intervention américaine de janvier : entre choc, espoir et attente

Une partie de la population s’y était préparée : dès la fin de l’année 2025, Donald Trump avait multiplié les avertissements, annonçant son intention ferme de mettre fin au régime de Nicolás Maduro.

L’opération Absolute Resolve du 3 janvier a agi comme un séisme. Au-delà de l’impact politique, elle reste perçue comme une prouesse technique dont le souvenir est encore très présent dans la bouche des habitants de la capitale. En quelques heures, les forces spéciales américaines ont neutralisé les centres de commandement sans déclencher la guerre généralisée fortement redoutée. Après un moment de choc intense, une vague d’euphorie a déferlé sur Caracas : des concerts de klaxons aux embrassades spontanées, les Vénézuéliens ont eu, l’espace d’un instant, l’impression d’être enfin sauvés d’un oppresseur interne.

Cependant, derrière la bannière de la libération, l’ombre de l’impérialisme américain et de l’exploitation des ressources naturelles plane. Le pétrole a été l’objet officieux de cette intervention, qui a piétiné les règles du droit international. Washington n’a pas seulement exfiltré un dictateur : il a repris pied sur les plus grandes réserves de brut de la planète.

Quatre mois plus tard, l’euphorie a laissé place à une attente nerveuse. Les interrogations brûlent toutes les lèvres : quels sont véritablement les objectifs à long terme des États-Unis ? Comment les bénéfices liés à l’exploitation pétrolière seront-ils distribués ? Pour l’instant, le citoyen ne voit pas la couleur des pétrodollars, ni les effets que ceux-ci pourraient avoir sur la vie quotidienne.

Maduro est peut-être derrière les barreaux à New York, mais le système tient : rien n’a véritablement changé depuis l’intervention. En parallèle, les Vénézuéliens observent avec méfiance cette transition sous influence américaine, qui laisse à penser, d’après les derniers posts sur X, que les États-Unis pourraient annexer le Venezuela comme un 51e État.

Une figure émerge comme une lueur d’espoir d’une sortie de crise par les urnes pour nombre de Vénézuéliens : María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, est actuellement sur toutes les lèvres. Malgré un positionnement très à droite (voire à l’extrême droite) et ses accointances avec Donald Trump, elle semble, pour beaucoup de Vénézuéliens, incarner la seule alternative crédible pour les prochaines élections, permettant le démantèlement réel de la caste au pouvoir.

En tout état de cause, l’impérialisme américain qui est en train de s’installer au Venezuela est également à craindre : si les États-Unis sont intervenus pour démanteler le pouvoir en place, la nature de leurs intentions à long terme interroge. Après avoir asphyxié l’économie par des années de sanctions, ceux qui se présentent aujourd’hui comme les libérateurs du pays avancent avec des intérêts économiques et financiers massifs. Le risque est réel de voir s’installer une nouvelle caste de dirigeants sous cette influence, où l’accession de María Corina Machado au pouvoir ne serait pas le gage d’une indépendance du pays, mais le début d’une ère pro-américaine sous tutelle. Une question demeure alors : quel rôle Donald Trump entend-il jouer dans le futur processus électoral, et quelles sont les intentions réelles de la Maison-Blanche au-delà de la mainmise sur le pétrole vénézuélien ?

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la situation n’a jamais été aussi dure pour nombre de Vénézuéliens. Si le sommet de l’État a été capturé, la base de la société continue de s’enfoncer. L’inflation poursuit sa course dans une économie où le système bancaire officiel est au plus bas.

Le pays est devenu un terrain de jeu géopolitique à ciel ouvert. Même si l’intervention militaire des États-Unis s’avère à première vue libératrice pour le pays, il semble clair que les Américains comptent faire main basse sur le Venezuela, non seulement pour sécuriser ses réserves pétrolières, mais aussi pour s’assurer un contrôle stratégique sur la région.

Malgré ce tableau sombre, en marchant dans les rues de Caracas en avril et mai 2026, on peut lire sur certains visages une lueur d’espoir. Pour beaucoup, le pire est peut-être passé : serait-ce enfin le début d’une nouvelle ère où le Venezuela accède à de véritables élections libres et à un mode de fonctionnement véritablement démocratique, où les citoyens deviennent libres de leur destin ? Aujourd’hui, alors que beaucoup ont l’impression que le plus dur est derrière eux, les Vénézuéliens attendent désormais inlassablement de redevenir les acteurs de leur propre histoire.

Arno Fontaine

Photo de couverture : Leonardo Salazar