Quatre siècles après sa naissance, Molière demeure moins un classique qu’un contemporain. Derrière les scandales politiques, les impostures morales et les abus de pouvoir de notre époque ressurgissent les silhouettes de Tartuffe, de Dom Juan ou des petits marquis. Romain Lancrey-Javal relit l’œuvre de Molière à la lumière de l’actualité française des vingt dernières années, preuve de l’actualité du père du théâtre français.
Le mot de Sacha Guitry « Quoi de neuf ? – Molière ! » fait partie de ces paradoxes spirituels et ressassés… Et les paradoxes d’hier, on le sait, deviennent les lieux communs d’aujourd’hui.
On a fêté et célébré Molière – le quatrième centenaire de sa naissance en 2022. Il est devenu en France, depuis longtemps, le nom ou l’antonomase (comme diraient les pédants de son théâtre) de la langue française dans la périphrase « la langue de Molière » et de la cérémonie des prix du théâtre « la cérémonie des Molières » (qui l’affecte souvent d’un curieux pluriel…).
Il y a eu tellement de belles mises en scène des comédies de Molière ces dernières années qu’on n’en finirait pas de les recenser et de les encenser. Mais on s’intéressera rapidement ici non à la dramaturgie de l’auteur mais aux résonances qu’il a pu trouver depuis vingt ans dans l’actualité politique et sociale en France. L’actualité de Molière est un poncif. Mais il est parfois intéressant de renouer avec les poncifs.
Le point de départ de cette réflexion est bien scolaire : la contribution à un petit Classique Larousse Dom Juan publié en 2007… Mais les presque vingt années écoulées n’ont cessé d’actualiser l’intuition d’une triste actualisation permanente.
On va passer ici sur la découverte des méfaits du « patriarcat » : impossible de faire de Molière un féministe avant l’heure. Mais l’évidence subsiste que la vie de tous dans les familles est altérée par la manie d’un père de famille délirant et tout-puissant, qu’il soit obsédé par sa religion, sa cassette, sa promotion sociale ou sa santé… Pitié ici pour les pères mais un fil rouge et comique court dans la comédie de Molière : le pouvoir s’exerce dangereusement, déjà à l’intérieur du cercle familial où ce pouvoir est détenu par une figure paternelle despotique. Pas de MeToo chez Molière, où sont renvoyés dos-à-dos tyrans masculins et femmes savantes… Mais une évidence : la tentation, quand on détient un pouvoir, à tout moment d’en abuser – et il se trouve que le pouvoir était (est encore ?) aux mains des hommes…

Récapitulons les surimpressions de ces quinze dernières années, parmi d’autres, dans l’actualité politique française.
Une affaire de moeurs dans un Sofitel à New-York fait tomber en mai 2011 le candidat grand favori de l’élection présidentielle – Don Juan abattu par une statue du Commandeur made in America.
Une affaire de corruption fait tomber en 2017 un candidat chantre de la vertu et de l’austérité, et grand favori également de l’élection – Tartuffe soudain surpris à la fin de la pièce, avant les élections présidentielles, d’un appétit financier insoupçonné.
Justice après l’exercice du pouvoir : le président qui avait nommé Tartuffe premier ministre et se prévalait sans cesse de la morale (« Quelle indignité ! ») se retrouve lui-même condamné et sous les barreaux en octobre 2025 pour une escroquerie meurtrière à rebondissements.
Et libre à chacun aujourd’hui de considérer que la France est sous la coupe de petits marquis – et que ce sont de petits marquis qui sont en lice pour la prochaine élection présidentielle en 2027…
On passera sur les multiples avatars de Don Juan dans le petit monde du show-business (en rappelant que Don Juan à l’origine est violeur chez Tirso de Molina – et que son statut chez Molière lui donne cette insupportable impunité…).
On s’était dit rendez-vous dans vingt ans ? De 2007 à 2027, « lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal… » (Dom Juan, V,6, Petit Classique Larousse 2007 p. 129). Il faudrait ajouter aujourd’hui le sort terrible des enfants subissant les violences détruisant les familles aujourd’hui.
Et le Sganarelle de Molière continue de réclamer ses gages.
Romain Lancrey-Javal
