Nadav Lapid devait être l’un des invités du Festival international de cinéma de Marseille, qui se tiendra du 7 au 12 juillet. À l’annonce de sa venue, plusieurs réalisateurs internationaux ont menacé de boycotter l’événement si son invitation était maintenue. Le festival a finalement renoncé à l’accueillir.
Le cinéaste israélien, auteur de Synonymes (Ours d’or à Berlin) et du Genou d’Ahed, a dénoncé une « stratégie d’intimidation » et regretté le manque de fermeté de la direction du festival face aux pressions exercées contre lui.
La situation a pourtant quelque chose de paradoxal. Depuis le 7 octobre 2023, Nadav Lapid est devenu l’une des voix les plus radicales et les plus isolées du cinéma israélien. Dans son dernier film, Oui, il met en scène un artiste qui se met au service d’un pouvoir engagé dans la destruction de Gaza et décrit la manière dont le traumatisme du 7-Octobre a conduit une partie du monde culturel israélien à accompagner la logique de guerre.

Surtout, Lapid n’a jamais conçu son travail comme celui d’un artiste extérieur à la mêlée. Dans l’entretien qu’il nous accordait à l’occasion de la sortie du film, il expliquait que Oui était lui-même « pris dans une tempête » et refusait de faire comme si le contexte politique n’existait pas. Il revendiquait également son isolement au sein de la société israélienne, évoquant le sentiment d’être entouré de personnes participant à une « maladie collective » et rappelant qu’il défendait déjà l’idée de sanctions contre Israël bien avant le 7 octobre. Face à ceux qui lui reprochent encore de ne pas satisfaire à un idéal de pureté politique, il répondait avec une certaine lassitude : « le niveau de purisme qu’ils exigent est tellement détaché des conditions réelles qu’il montre un nombrilisme, un narcissisme extrême ». Rappelant que contrairement à la plupart de ses détracteurs, jouissant du confort de militer dans des bulles, il était, lui, réellement exposé à la violence de l’extrême-droite israélienne.
On peine à voir ce que cette exclusion produit politiquement, car à ce compte-là, quelle place reste-t-il pour les voix dissidentes ?
Elle ressemble davantage à la satisfaction d’un désir de toute-puissance qu’à une stratégie efficace. Comme si l’important n’était plus de combattre une politique ou un régime, mais d’étendre sans cesse le cercle des exclus, jusqu’à y faire entrer ceux-là mêmes qui en dénoncent les crimes. À vouloir ainsi sanctuariser une exigence politique (sur des critères bien peu internationalistes), ce sont finalement la lutte contre la colonisation comme la création artistique qui se retrouvent perdantes.
Poussée jusqu’au bout, une telle conception devient absurde. Qui soutiendrait sérieusement que le boycott de la République islamique d’Iran devrait conduire à exclure ses cinéastes les plus critiques, tels Jafar Panahi ou Saïd Roustayi ? Qui penserait qu’il faille fermer les portes des festivals à ceux qui, précisément, affrontent de l’intérieur les dérives de leur propre société ?
Victor Laby
