Derrière le dandy mondain fasciné par les paillettes et les célébrités se cachait un écrivain en quête de vérité. Avec De sang-froid, Truman Capote invente le « roman-vérité » en plongeant au cœur d’un fait divers tragique qui révèle les failles de l’Amérique profonde. Une enquête littéraire hors norme qui marquera à jamais son œuvre et sa vie.
En apparence, rien ne prédisposait Tuman Capote à se faire le chroniqueur d’une enquête policière sur un crime particulièrement sordide survenu au centre géométrique des Etats-Unis, ainsi que sur le procès qui s’ensuivit et le châtiment de ses auteurs, exécutés par pendaison. Rien, dans la mesure où Truman, de son vrai nom Truman Streckfus Persons, né à la Nouvelle Orléans en 1924, était le type même de l’esthète mondain, fasciné par le strass, le glamour, et plus encore par les grands de la mode et du show-biz, voire de la politique, adorateur de Marilyn Monroe, habitué des cocktails branchés new-yorkais, où il s’alcoolisait considérablement et se faisait remarquer par ses tenues excentriques et ses propos insolents émis d’une voix perçante reconnaissable entre toutes. En bref, l’écrivain mondain, vivant largement sur les avances financières de ses éditeurs rarement payés de retour, reçu dans tous les milieux snobs aussi bien à Paris qu’à Londres et jusqu’à Moscou, cancanier bruyant et terriblement amusant. Non, rien ne prédisposait Truman à tourner le regard vers cette région aride du Kansas, vers Holcomb, petit bourg rural où les trains ne s’arrêtent pas, où les gens se méfient les uns des autres, où les lieux de sociabilité sont quasiment inexistants en dehors des églises et du bureau de poste.
Rien, vraiment ? Capote (il a violemment rompu avec son père biologique et adopté le patronyme de son beau-père cubain, de lointaine origine française) n’a jamais renié son identité sudiste. Un lien subtil, dont il fait état dans ses écrits autobiographiques, le relie à la chaleur et à la lumière du Sud, aux rythmes et à la stabilité de l’Amérique profonde. Le socle dissimulé de sa sensibilité et de son éthique (car il en a une, derrière ses excentricités) c’est la tendresse et la solidité discrète des liens familiaux, la sollicitude jamais oubliée de sa mère et de ses tantes, qui lui ont fourni une norme par rapport à laquelle il se donne les moyens d’évaluer cette Amérique de tous les excès qui par ailleurs l’absorbe et le fascine.

En 1959, Capote a déjà 35 ans et une certaine notoriété dans les milieux littéraires, après la publication de plusieurs écrits « sudistes » qui le placent, plus ou moins, dans le sillage de Faulkner, avec une dimension intimiste singulière, celle d’un regard naïf et enfantin sur une nature mystérieuse, tantôt envoûtante et tantôt inquiétante, jamais totalement à la mesure des êtres humains, mais plus rassurante malgré tout qu’une société où règne le mal, protéiforme, un mal qui va de la violence ouverte au cynisme le plus sophistiqué, en passant par « la fureur de se distinguer ». Parallèlement naît en lui l’envie, ou peut-être le besoin, de créer un genre romanesque nouveau, qui ne soit plus de la fiction tout en restant un roman, c’est-à-dire un récit ample aux acteurs multiples, avec un drame et un dénouement, se différenciant du récit journalistique par sa puissance d’évocation, mettant le lecteur en capacité et même en responsabilité de juger et de conclure. Tel est le concept du « non novel novel », traduit plus ou moins adéquatement en français par « roman vérité ». Lisant dans les journaux le récit du meurtre inexplicable de la famille Clutter, famille représentative de toutes les valeurs américaines de rigueur, de sobriété et de responsabilité, typique des habitants de la Bible Belt, Capote se prend à penser : « Pourquoi pas un meurtre, après tout ? » Et il se rend immédiatement sur les lieux, pour une enquête puis un récit qui prendront cinq années de travail intensif avant la publication de De Sang-froid.
Dans ce milieu rude et peu tolérant, son arrivée ne passera pas inaperçue. Tenace, observateur pénétrant et volontiers fasciné par les idiosyncrasies et autres petites bizarreries des êtres humains, sans retirer à aucun sa sympathie, Capote va suivre l’enquête au plus près, depuis l’effroi collectif devant ce meurtre sauvage jusqu’aux diverses étapes de l’enquête, qui se conclut finalement assez rapidement par l’identification et l’arrestation, puis au procès et à l’exécution par pendaison des deux coupables.
C’est là que le titre du roman prend tout son sens : le meurtre de la famille Clutter semble avoir été commis « de sang-froid », par deux individus déterminés. En fait, il s’avérera qu’il a été commis dans un accès de surenchère viriliste entre ces deux individus, frustrés devant un cambriolage raté, chacun s’efforçant de montrer à l’autre qu’il était « un homme », particulièrement Perry Smith, métis d’Indien et d’Irlandais diminué physiquement, cassé à vie par une enfance épouvantable et très probablement homosexuel honteux. Cependant, c’est bien « de sang-froid » que ces deux hommes seront exécutés par l’Etat du Kansas. Capote dira par la suite que cette exécution aura été « le moment le plus horrible de (sa) vie ».
Car dans l’intervalle, il aura eu le temps de tisser de véritables liens d’amitié avec les deux coupables, comme il l’avait fait avec les proches des disparus, les policiers chargés de l’enquête, les avocats… La force de ce roman tient à ce que Capote fait preuve d’une empathie réelle avec les uns comme avec les autres, sans minorer en rien l’horreur du crime commis ni celle de la peine de mort.
Et c’est à qu’on retrouve, intact, l’étonnement légèrement angoissé du petit garçon qu’il n’a jamais cessé d’être devant le monde, celui des humains comme celui de la nature : tout ce qui est au départ familier, normal et rassurant peut devenir disproportionné, caricatural et menaçant sans qu’on sache totalement pourquoi. Certes, le temps est dans cette affaire le personnage principal, mais les grands espaces et la liberté qu’ils promettent favorisent aussi l’anonymat, l’indifférence aux autres et le repli de chacun sur sa différence. Il y a beaucoup de pudeur et d’autodérision dans le regard acéré que Capote apprend, à partir de De Sang-froid, à poser sur le monde.
Il n’est pas sorti indemne de cette expérience. Riche et même adulé, certes : son livre fut un triomphe, avec d’énormes tirages, des traductions en plusieurs langues, des adaptations cinématographiques. L’Amérique profonde avait cessé d’être un mot pour devenir une réalité humaine et sociale ployant sous le poids de ses contradictions. Mais Capote ne retrouva plus jamais son équilibre ni sa sérénité. Jusqu’à sa mort en 1984, il mena une vie mondaine intense, écrivit de nombreux courts récits dont certains sont regroupés dans Musique pour caméléons (1980), lequel contient un autre roman vérité, Cercueils sur mesure, où l’auteur parle à la première personne. Mais il se montrera incapable de produire la « fresque proustienne » qu’il ambitionnait, n’en laissant que trois chapitres publiés après sa mort sous le titre Prières exaucées, peut-être son livre le plus drôle et le plus dérangeant.
On a beaucoup glosé sur la « mythomanie » de Truman Capote. Elle existe sans doute, mais elle est beaucoup plus limitée qu’on ne l’a dit. Et il faudrait plutôt admirer la probité avec laquelle, dans De Sang-froid, il s’efface devant son enquête, restituant scrupuleusement la parole de chacun, même quand cette parole est absurde ou choquante, modifiant seulement deux noms de témoins pour des raisons de confidentialité. Que ce mondain excentrique se soit montré capable d’une telle ascèse, jusqu’à y laisser une partie de ses forces, tend à montrer que le clinquant et les paillettes sont parfois ce derrière quoi s’abrite, avec pudeur, une inquiétude profonde et une quête obstinée de sens.
Jean-Michel Galano
