Madeleine de Sinéty, l’authenticité rustique 

Dans une vaste exposition que lui consacre le Jeu de Paume à Paris, l’œuvre de la photographe (1934-2011) apparaît dans toute sa splendeur. Des champs de la campagne bretonne aux rues nocturnes de New York, c’est une plongée dans la vie d’une femme qui n’a eu de cesse d’appuyer sur l’obturateur. 

C’est avec le train que Madeleine de Sinéty démarre véritablement la photographie en 1969, elle qui est d’abord dessinatrice de mode pour des magazines dans les années 1960. Le train qui part près de chez elle, gare Montparnasse, où elle se rend pour attraper des images et faire le portrait de son quartier. Auprès de son compagnon, le journaliste Daniel Behrman, elle parvient à sympathiser avec une équipe de machinistes qui lui permettra de monter clandestinement dans la cabine du conducteur et de réaliser ses premiers clichés de reportage. Son objectif attrape la gueule des travailleurs nappés dans la fumée des locomotives, les paysages qui défilent, les monstrueuses machines encore à charbon… Elle suit ensuite un groupe de cheminots en Bretagne où elle choisit de s’installer pour se consacrer définitivement à la photographie. 

À Lanloup où elle passe quelques mois, elle côtoie des pêcheurs et des agriculteurs. À l’été suivant, en 1972, elle fait étape à Poilley, en Ille-et-Vilaine, non loin de Rennes. Le charme opère immédiatement. L’odeur du foin et le bruit des chevaux doivent lui rappeler sa tendre enfance quand, alors qu’elle habitait le château de Valmer dans le Val de Loire, il y avait une ferme à côté où elle n’avait pas le droit d’aller… Elle décide de s’installer dans une maison de ce village breton qui compte 500 habitants. Elle y restera huit ans et fera pas moins de 50.000 clichés, dont plus de 33.000 diapositives couleur. 

Se dégagent des photographies de la commune de Poilley une vérité franche qui éblouit le regard. Nous sommes étonnés par la puissance avec laquelle la photographe parvient à donner vie à certaines scènes du quotidien, révélant la nature brute des choses, autant contenue dans la joie sanguine d’un enfant que dans le rire étouffé d’une paysanne. Nous sommes transportés au cœur des années 1970, quand la France était encore animée par la rusticité d’une paysannerie grandement vivante où les jeunes gens se disputaient les bottes de foin à piquer sur leurs fourches autour d’un tracteur vieillissant. 

Madeleine de Sinéty, New York 1972.

Virée américaine 

Le compagnon de Madeleine de Sinéty étant originaire de New York, le couple y séjourne plusieurs fois au cours des années 1970. La photographe se plaît alors à déambuler à l’aube dans la ville, particulièrement autour du Meatpacking District. L’occasion de faire le portrait des travailleurs du petit matin, des carcasses de viande qu’on va vendre quelques heures après, des fruits qui débordent d’un chariot. C’est aussi le tableau d’une certaine misère sociale : les sans-abris qui se réchauffent auprès d’un feu de fortune sous le métro aérien. 

En 1985, Madeleine de Sinéty s’installe avec sa famille à Rangeley, dans le Maine, aux États-Unis. Une ville d’environ 1000 habitants, loin de tout, entourée d’immenses forêts et de grands lacs. Malgré son accent français, elle y fait la rencontre de la communauté locale, se faisant peu à peu accepter. Elle devient rapidement la photographe des rituels du voisinage : mariages, remises de diplômes, sorties scolaires… 

À l’occasion d’un atelier de photographie, elle fait la rencontre de la célèbre photographe américaine Mary Ellen Mark. Elles sympathisent. Mary Ellen Mark soutiendra ensuite Madeleine de Sinéty et l’aidera notamment à faire un editing sur sa série de Poilley.

La photographe restera en tout vingt-cinq ans dans le Maine, où elle s’éteint en 2011. Elle y laissera de puissants clichés en noir et blanc qui témoignent du fait qu’en plus d’une précision redoutable, son œil était aussi plein d’une tranquille tendresse. 

Jean-Baptiste Gauvin