Chef-d’œuvre incontesté, la Passion selon saint Jean de Bach est-elle vraiment entendue dans l’esprit de sa conception ? Dans Les Oreilles de Luther, Agathe Sueur invite à redécouvrir l’œuvre à la lumière de la parole du réformateur et de sa réception au XVIIIᵉ siècle. Une lecture stimulante qui débarrasse la Passion de certains réflexes interprétatifs pour en retrouver les principes et l’esprit.
Au commencement était le Verbe
Au commencement de La Passion selon saint Jean de Bach était le Verbe de Luther. Sa voix. Son texte. Celui de l’Evangile tel qu’il l’a traduit du grec en langue allemande dans les années 1520.
La partition écrite par Bach est mise en musique humble de cette Parole sainte. Elle ne peut en aucun cas être assimilée à un Oratorio dont les visées mondaines sont à l’opposé des principes du protestantisme. Tel est le postulat – iconoclaste – de la thèse défendue brillamment par Agathe Sueur, dans son livre à la fois savant et accessible, plaisamment intitulé Les Oreilles de Luther et sous-titrée En écoutant la Passion selon saint Jean de Bach, comme une invite à une activité de perception nouvelle. Professeur de Lettres en Classes préparatoires (CPGE), Agathe Sueur est spécialiste de l’éloquence musicale, de la Renaissance aux Lumières. Traductrice et biographe du théoricien allemand Joachim Burmeister (1564-1629), elle incite le lecteur à bousculer tout ce qu’il sait d’un des chefs d’œuvre de Bach pour revenir aux sources et placer la création de la Passion dans son contexte historique et musical. La troisième partie de l’imposant ouvrage (404 pages) intitulé « Luther conseiller musical » contient le texte intégral de la Passion et sa traduction en français. Chaque phase de l’œuvre est assortie d’une contextualisation et enrichie des commentaires de Luther et de l’auteur. C’est peu dire que cet ensemble de quelque 130 pages est indispensable pour tout amoureux de la Passion de Bach, pour tout lecteur curieux, mélomane ou non.

Agathe Sueur, Les Oreilles de Luther. En écoutant la « Passion selon saint Jean » de Bach
L’argumentation cherche d’abord à lever les obstacles – entendez les préjugés, le poids de la tradition, le conformisme – qui font écran à une approche solide et éclairée de l’illustre partition. Première idée reçue ici pourfendue : la Passion ne saurait être un oratorio, « genre mondain pour la chambre ou le théâtre », par là même inadapté au cadre austère de l’église luthérienne et de sa liturgie. On ne saurait davantage considérer le texte, fondé sur les chapitres 18 et 19 de l’Evangile de Jean comme un « livret ». La musique d’église doit rester proprement spirituelle et fuir les agréments et les grâces de celle de théâtre. Cette conception rigoriste, Agathe Sueur en voit l’expression la plus nette dans les écrits de Johan Kuhnau (1660 – 1722), le prédécesseur de Bach au poste de cantor de la Thomaskirche et donc compositeur : il se félicite d’avoir mis en musique les « paroles bibliques qui sont belles par leur beauté propre, sans aucun embellissement étranger ». De même, il faut préférer « des œuvres de compositeurs exercés dans le pathétique et dans le style d’église qui pousse à la dévotion, visant simplement à honorer Dieu ». Bach suivra ces principes. La lecture des registres conservés à Leipzig et des annales de la vie locale témoignent de l’enracinement d’une tradition liturgique sobre qui promeut une prédication sur le sens de la mort du Christ et des rémissions des péchés.
Agathe Sueur étudie l’éloquence musicale. Cette spécialité sous- tend sa démonstration. Bach est d’abord essentiellement un cantor au service de la ville, le directeur de la musique de son église, « un orateur musical, un humble et dévoué prédicateur musical », et qui dès lors connait, pratique et respecte les lois qui président à l’écriture – musicale en l’occurrence – d’un discours, adapté au lieu, à l’auditoire, aux circonstances. Dans le cas présent, l’assemblée luthérienne réunie dans l’église pour un office des vêpres du Vendredi saint. Au cœur du discours, intangible, s’impose la parole de Jean, narrant « l’histoire des souffrances et de la mort du Christ ». Tout ce qui la sertit, l’encadre, l’accompagne est modulable, interchangeable, adaptable. Ainsi, et la démonstration s’avère convaincante, la Passion « n’est pas une relique à vénérer, elle n’est pas un monument à classer en recensant et étiquetant chacune de ses pierres ». Elle est « un discours vivant qui se déploie dans sa rencontre avec l’assemblée des fidèles ». Dans les concerts d’aujourd’hui, nous sommes plus près de la vénération béate, déplore-t-elle, que de l’échange vivant. Avec un sens de la formule qui caractérise souvent la verve stylistique de l’auteure, elle formule ce vœu : « Puissent les auditeurs ne pas attendre d’écouter religieusement une œuvre sanctifiée devenue relique – les reliques sont affaire de catholiques ».
Nous laisserons le lecteur curieux découvrir pourquoi l’Urtext – entendez le texte musical d’origine – de la Passion selon saint Jean « est une chimère », ou comment « le Diable gît volontiers dans la ponctuation », titres de chapitres à la fois provocateurs et stimulants. Chacun pourra encore méditer sur le « danger de découper [la Passion de Bach] en tranches ». Ces entrées témoignent toutes d’une érudition dont attestent les 369 notes du volume, d’une limpidité d’écriture dans la conduite de l’argumentation, d’un esprit libre et passionné qui rendent la lecture de l’ouvrage aisée et tonique. A l’appui de la démonstration, multiples sont les références scrupuleuses au texte même de la Passion et aux exemples précis, puisés dans des écoutes de l’œuvre. Ainsi du silence qui s’impose entre deux phrases de l’Evangéliste, trop communément liées. Ou du prétendu respect des tempi. Résumons. Bien des interprétations se fondent sur des partis pris qui dramatisent – travestissent – l’œuvre à l’envi sans s’ancrer dans le contexte liturgique, religieux de sa création. Le retour à la source s’impose. Et cette source est la Parole de Jean dont l’importance centrale est maintes fois rappelée par la récurrence de formules tel « er sprach » (« il dit »).

Agathe Sueur, et c’est là un de ses grands mérites, plonge le lecteur au cœur du « monde luthérien » et de ses pratiques individuelles et sociales. Dans les jours qui précèdent Pâques, les fidèles lettrés relisent la parole évangélique, s’en imprègnent. Le pasteur la commente, tissant entre l’appropriation personnelle et l’échange collectif une polyphonie de sens d’une singulière richesse. La Passion de Bach peut s’entendre comme une projection au plus haut degré spirituel de cette appropriation telle que Luther l’a définie dans ses commentaires : « Il faut bien retenir l’histoire, afin qu’elle reste dans le cœur et ne soit pas oubliée. Car l’histoire contient beaucoup d’exemples, d’indications et de témoignages par lesquels les cœurs pieux peuvent se souvenir de ce que le Christ a souffert pour nous et pour nos péchés ». La tâche de Bach, sa mission apostolique, qui relève donc de la propagation de la foi chrétienne, sera de prolonger par la composition musicale de la Passion la prédication énoncée par Luther. Rejetant l’hypocrisie des pratiques « papistes » – entendez catholiques -, rompant avec l’orgueil et le faste, fuyant les splendeurs, celles du monde ou de la langue, Luther prône une vertu que Bach fera sienne, la simplicité. Tout lecteur, croyant ou pas, lira avec un vif intérêt, le chapitre justement intitulé « Ouvrir ses oreilles, ses yeux, son cœur », riche de longues citations de Luther, rassemblées avec pertinence. Le théologien y dénonce avec fougue lors des célébrations les démonstrations de piété bruyantes, ostentatoires, fustige les fidèles « beuglant et tonnant dans le chœur », et recommande la réserve. Seuls les « gestes, chants, paroles et lectures » faits avec « l’intention d’enflammer le cœur et d’éveiller le désir et le recueillement qui incline à la prière […] sont bons et utiles ». Luther utilise sa lucide observation du comportement de l’être humain pour lier méditation et lecture de l’Evangile. « Le support de la Parole et de l’Ecriture » permet seul à l’homme, fragile, inconstant, sujet à l’égarement et au divertissement de rassembler les forces de son esprit et de penser à Dieu. Rompant avec un préjugé tenace sur le mépris de Luther pour les images, une citation magnifique de simplicité leur donne un statut singulier : « […] que je le veuille ou non, lorsque j’entends le mot Christ, se forme dans mon cœur l’image d’un homme attaché à la croix – tout comme mon visage se dessine naturellement dans l’eau lorsque je le regarde. Ce n’est donc pas un péché, il est bon que j’aie l’image du Christ dans mon cœur ». En fin de chapitre, Agathe Sueur ouvre la réflexion par un rapprochement artistique convaincant. Rappelant la force et la beauté des gravures sur bois de Dürer (1471-1528), la Grande Passion et la Petite Passion datées de 1511, elle affirme : « Chaque spectateur de ces gravures peut […] apprendre à identifier les signes qui portent le sens littéral, moral et spirituel de la Passion. Par sa composition, ses lignes, chaque gravure fait voir avec clarté ce que la parole – puis la musique de Bach – invitent à écouter, à entendre, à méditer ». En quelque sorte, l’œil écoute.

Dès lors, et la démarche argumentative s’avère cohérente, il est aisé de percevoir « comment faire sonner le récitatif de l’Evangile » (titre d’un chapitre), cœur et moteur de l’œuvre, son essence même. Bien évidemment, c’est chez Luther, largement sollicité, que l’auteure trouve ses réponses. « Saint Jean et les autres évangélistes décrivent l’Évangile et la Passion, non pas avec des mots somptueux, magnifiques, mais en des termes ordinaires et simples. ». La difficulté pour le compositeur est de mettre en musique sans la défigurer, sans pallier sa simplicité, la traduction de Luther, à savoir une prose plate, sans rythme remarquable. A chaque interprète de Jean, de « trouver une manière de faire sonner [ce texte] dans un style d’église », en rejetant les oripeaux du théâtre et les excès de la dramatisation. Bref d’aller à l’encontre des affectations de telle ou telle présentations de l’œuvre. L’histoire de la Passion, nous rappelle l’auteure, « n’est pas une intrigue jalonnée de péripéties qui la conduiraient vers un dénouement. Le récitatif est ici destiné à engendrer chez l’auditeur une activité de remémoration, en suscitant des espèces d’images mentales sobres, propices à la méditation ». Amateurs et professionnels liront avec profit la section « Polyphonie et polychromie du récitatif » qui recense les qualités (clarté mélodique et rythmique, articulation de la diction, variété et énergie du discours) et la distribution des figures (terme préféré à celui de rôle ou de personnage) propres à rendre expressive et profonde la parole mise en musique par Bach. Plus pointue, mais non moins éclairante, s’avère la partie consacrée au « rythme du récitatif ». Elle couronne le plaidoyer pour une interprétation sobre et naturelle, sans marquer les effets, sans souligner les affects, dans le respect essentiel de la parole évangélique. Tout, le choix des tempi, l’exigence des silences qui ponctuent le discours, l’attention à la ponctuation, la compréhension intime des « soupirs », expression symbolique du gémissement du fidèle plongé dans une méditation spirituelle (« Du fond de ma détresse, je crie vers toi », confie une cantate de Bach datée de la même année que la Passion sur un texte de … Luther), tout, analyse Agathe Sueur, dans les chorals, les airs et la parole de Jean, a une seule et même mission : conduire à la méditation qui rapproche de Dieu.
Il est possible, « de faire sonner la Passion selon saint Jean de sorte qu’elle s’accorde sur le fond avec le verbe de Luther, avec les enjeux d’une musique qui vise à faire méditer, espérer et prier ». Cette conviction que l’auteur fait partager au lecteur avec rigueur et érudition sonne comme un vœu. La composition du livre aurait gagné à être allégée, le récepteur aurait pu être plus ciblé – ouvrage pour le profane ou pour le spécialiste ? -. Cependant, Les Oreilles de Luther s’avère un livre précieux et stimulant, instructif, passionné et passionnant. Merci à l’éditeur Ruthmos de publier un ouvrage d’une telle exigence méthodologique et intellectuelle 1. A l’évidence, il invite à revisiter l’œuvre de Bach, à la réécouter en variant les approches et en interrogeant avec plus d’acuité et d’exigence les choix interprétatifs.
Jean Jordy
Agathe Sueur, Les Oreilles de Luther. En écoutant la « Passion selon saint Jean » de Bach
