Spectacle vivant

Le cri du spectacle vivant

À Avignon, le gel des financements menace le spectacle vivant. Mais la violence des réactions en dit plus encore : sur les réseaux, l’extrême droite rêve d’en finir avec la culture subventionnée.


« Monsieur le président de la République, nous, artistes réunis à Avignon, vous interpellons aujourd’hui pour le théâtre, la danse, le cirque, la musique, la marionnette, la performance, qui subissent depuis plusieurs mois des attaques d’une brutalité inédite. »

Une lettre, lue dimanche 12 juillet et saluée par le public présent dans la Cour d’honneur du Palais des papes, alerte le président de la République sur le gel des financements publics qui affecte le spectacle vivant et met en péril de nombreuses institutions. Les signataires, directeurs de théâtre, auteurs, chorégraphes — Julien Gosselin, Rebecca Chaillon, Baptiste Amann, Élise Chatauret, Céline Champinot, Julie Deliquet, Abdelwaheb Sefsaf, Bouba Landrille Tchouda, Madeleine Fournier — interpellent Emmanuel Macron en des termes vigoureux : « L’heure est venue de choisir de quel côté de l’histoire vous voulez vous tenir. Ne soyez pas celui qui aura tout détruit. » Par-delà le bien-fondé de ces protestations, un autre phénomène interroge.

Sur les réseaux sociaux, dans les réactions de lecteurs commentant cette lettre, l’extrême droite et la droite radicale déchaînent leur haine contre les intermittents, prétendument profiteurs d’un système, et les hommes et femmes de culture, qui capteraient les subventions pour élaborer des programmes et des spectacles élitistes et prétentieux. On n’est pas loin des procès intentés, dans l’histoire, contre un art décrété dégénéré.

Florilège : « Première étape : faire des spectacles qui donnent envie, et pas juste des trucs abscons de six heures réservés à quelques bobos. » « Qu’on fasse des spectacles qui attirent du monde, et non des trucs incompréhensibles réservés à une élite qui n’y comprendra pas plus, mais qui dira le contraire en soirée mondaine. » « Les caisses sont vides. Après des décennies de vie de cigales oisives, l’hiver est arrivé. Ce secteur doit apprendre à vivre par ses propres moyens au lieu de vivre une vie de bohème au crochet du pays et de ceux qui ne vivent que de leur travail. » « Cette petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous va morfler. » « Le plus dramatique ici n’est pas qu’ils soient en difficulté, mais qu’ils continuent à rester accrochés à un modèle de subventions publiques qui serait le seul à pouvoir les faire vivre. Ce faisant, ils se condamnent définitivement. Il n’y a plus d’argent public, pour personne. Réinventez votre modèle sur un schéma autonome et rentable, ou disparaissez. Et ce sera valable pour tous les secteurs non régaliens. » « Oh, les pauvres chéris ; ils vont devoir commencer à regarder à la dépense ; ce gel d’une petite partie des subventions publiques est nécessaire pour mettre enfin un frein à l’escalade sans fin des dépenses générées par ces théâtres et festivals dispendieux qui se multiplient. Il est grand temps qu’ils aient à trouver leur propre financement et réduisent la voilure, à défaut qu’ils disparaissent purement et simplement. »

Ce verbatim consternant se passe de commentaires. Qu’opposer à cette bêtise ? La beauté d’un poème qui, sans définir la poésie ni la beauté, ouvre l’esprit et l’âme.

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

La Saison du monde (1986), Jean Mambrino

Jean Jordy