Pierre Unik, universelle aragne

Dans sa chronique « D’un monde à l’autre », publiée dans le n° 59 de la revue Commune, Pierre Unik délaisse un instant la poésie pour se pencher sur les araignées. Prenant appui sur l’ouvrage que Lucien Berland venait alors de consacrer à ces animaux, il y déploie, non sans ironie, une réflexion sur l’indifférence des hommes envers le monde naturel.

Il est bon de temps à autre de se désintoxiquer du moi. Je plains l’homme qui s’est considéré une fois pour toutes, et définitivement, comme le seul objet intéressant de l’univers.

Je viens de vivre quelques heures en compagnie des araignées, par l’intermédiaire de deux livres consacrés à ces créatures injustement décriées. J’ai eu le bonheur, ayant réussi à quitter Paris deux journées, de pouvoir suivre dans la nature quelques épisodes de la vie passionnante que me révélait la lecture.

Toute l’existence de l’araignée tient en trois séries d’actions essentielles : filer, manger, se reproduire. Ces nécessités de l’individu et de l’espèce ne lui laissent guère le temps de se livrer aux joies pures de l’étude désintéressée. Il n’en va pas de même pour l’homme. Une saine économie de ses mouvements et de ses travaux, une organisation rationnelle de la recherche de la nourriture et le caractère relativement facile dans l’espèce humaine du rapprochement entre les sexes, devraient donner dès maintenant à chaque individu des besoins suffisants à toutes sortes d’études. Et notamment le temps de connaître les araignées.

On peut supposer qu’en un temps où la vie du grand Napoléon, la lutte contre le taudis, et les invectives d’un médiocre peintre d’origine autrichienne n’accapareront plus tous nos instants libres, le livre de la nature ouvrira pour tous ses pages merveilleuses. Chacun alors saura que l’araignée, qui a huit pattes servant à la marche, n’est pas un insecte, car les insectes n’ont jamais que six pattes, bien qu’elle appartienne comme eux au groupe immense des animaux articulés, qui comprend également les crustacés et les millepattes.

Les écoliers de notre pays apprennent en classe que Louis XI reçut le surnom « d’universelle aragne ». Devenus grands, ils ne tardent pas à oublier cette analogie audacieuse. Tout ce qu’ils sauront des araignées, tout au moins dans nos villes plus ou moins tentaculaires, c’est que ce sont de sales bêtes venimeuses, sauf celles du soir qui signifient espoir, et aussi qu’un copain qui en a une « dans le plafond », n’est pas en très bon état. Le dessinateur Jean Effel a fait ces dernières années de louables efforts pour populariser cette notion arachnéenne.

Il a existé, jusqu’à présent, il faut bien le dire, « une certaine indifférence envers les choses de la nature, qui est particulièrement marquée dans notre pays », comme le constate à juste titre M. Lucien Berland, dans un livre fort intéressant sur les araignées qui vient de paraître1. Lorsque la masse des braves gens aura réglé leur compte à ces survivances de la férocité ancestrale que l’on appelle des dictateurs, lorsqu’elle aura relégué parmi les mauvais souvenirs « dignes de l’antique » les guerres et les sociétés anonymes, lorsqu’il sera communément admis que quiconque vitupère la raison humaine, fût-ce au nom de la race, de Wotan, ou de Nietzsche, ne mérite pas le nom d’homme mais, à peine, celui de macaque, il est permis de croire que cette indifférence aura fait place à une véritable communion. A l’écart des grandes villes qui seront des lieux de travail, des sortes de foires gigantesques ou d’incomparables expositions universelles permanentes où se confronteront de façon continue les manifestations diverses du génie des différents peuples, l’homme aux poumons bien oxygénés, allégé de siècles d’ankylose, de son habitat plongé dans la verdure, regardera vivre, grouiller et se transformer les règnes de la nature.

Nous sommes peut-être loin encore de ces temps bienheureux, pour lesquels en ce jour des hommes luttent, se battent, et aussi meurent. En attendant, l’on peut observer chez nous un intérêt croissant, et semble-t-il durable dans sa nouveauté, pour les choses de la nature. Témoin ces collections de « livres de nature », ces monographies sur les animaux, les entités géographiques, les rapports de l’homme avec certaines portions de l’univers. Les insectes, d’autres animaux réputés à tort ou à raison comme répugnants, bénéficient même à l’heure actuelle d’une réelle vogue. Citons en passant le beau roman d’aventures sur la guerre des espèces, dû à Jacques Spitz, La Guerre des mouches, véritable guerre des mondes d’un genre tout à fait original.

Pour en revenir aux araignées, voici quelques particularités qui me paraissent remarquables et que je rapporte d’après le livre de M. Berland.

Selon cet auteur, il doit exister à la surface de la terre au moins 100.000 espèces d’araignées, peut-être même beaucoup plus. Elles peuplent toutes les parties habitables de la Terre ; on en trouve aussi bien dans l’île de Pâques qu’au Groenland, dans les déserts les plus arides comme dans les demeures de l’Ile-de-France, dans les cours d’eau comme à plus de 5.000 mètres sur l’Everest.

Les araignées habitent un peu partout. Cela varie selon les espèces. Celles que l’on nomme Mygales maçonnes méritent à ce point de vue une mention particulière. Elles se creusent un terrier d’environ 1 centimètre de diamètre et d’une profondeur de 20 à 30 centimètres. Les Mygales maçonnes ferment l’entrée de leur terrier d’un opercule si habilement camouflé que l’ouverture est absolument invisible.

Certaines Mygales… le composent de plusieurs couches de soie, alternant avec des couches de terre, si bien que l’ensemble mesure deux à trois millimètres d’épaisseur ; la première couche (vers l’intérieur) est de soie, la dernière, tournée vers l’air libre, de terre. Bien plus merveilleux encore est le bord de l’opercule : il est taillé en biseau, le bord du terrier également, et le tout exécuté d’une façon si parfaite que cela s’adapte exactement, de sorte que de l’extérieur on ne voit même pas la mince ligne qui sépare l’ouverture du clapet, quand celui-ci est rabattu. Et cette porte, si parfaite qu’elle est invisible, et même étanche, l’araignée l’a faite en pleine nuit, sans voir son travail ; il existe d’ailleurs des portes semblables qui sont à l’intérieur du terrier, et par conséquent ont été faites dans une complète obscurité… Ces Mygales savent aussi harmoniser la surface du terrier à la couleur du sol en la revêtant de parcelles de terre rigoureusement pareilles à celles des environs. Si même ce terrier est creusé dans un talus recouvert de mousse rose, elles en revêtent la face externe de son opercule ; de toute façon elles le camouflent de manière à le rendre invisible.

Voici une autre araignée, l’Argyronète, qui passe toute sa vie dans l’eau, où elle est née d’ailleurs. Elle tend quelques fils entre les plantes aquatiques. Elle remonte à la surface, en faisant sortir son abdomen à l’air. Ses poils ne se mouillant pas, une couche d’air la recouvre. Elle nage à nouveau vers les fils qu’elle a laissés dans l’eau, et se débarrasse de l’air rapporté, en se brossant avec ses pattes. Après plusieurs voyages, les fils enserrent ainsi une grosse bulle d’air. L’argyronète alors file autour de la bulle une cloche ouverte vers le bas. C’est là qu’elle vivra désormais, sur la provision d’air accumulée, qu’elle renouvellera selon la nécessité, car il lui faut, pour respirer, l’air atmosphérique.

Araignée souriante, Odilon Redon, 1881

Les insectes ne filent pas à l’état adulte, seules leurs larves font de la soie. Les araignées, au contraire, filent à toutes les époques de leur vie. L’araignée possède dans son abdomen une véritable « usine à soie », selon l’expression de M. Berland, qui comprend plusieurs centaines de glandes. Presque chaque famille d’araignées a son système de glandes particulier, qui diffère de celui des autres familles.

La soie sort à l’état liquide d’une multitude de petits orifices, mais le contact de l’air la durcit instantanément, et de tous ces fils élémentaires fait un fil unique.

Ces glandes produisent des soies très variées, parmi lesquelles l’araignée s’y reconnaît fort bien. Elle fait fonctionner son usine à volonté, selon les besoins de la production, et règle avec un automatisme parfait cet appareil des plus compliqués. La soie sert à l’araignée pour se déplacer, parfois à édifier sa demeure, de forme extrêmement variée, et, usage essentiel, à fabriquer des pièges pour la capture des proies. Ces pièges revêtent des formes diverses, selon les espèces. Une des plus remarquables est la toile dite « géométrique ». Lorsque l’araignée a tissé le centre de sa toile, puis les rayons, elle fabrique le fil spiral.

Il y a d’abord une spirale provisoire, dont les tours de spire sont largement espacés, et qui est faite en partant du centre pour aller vers la périphérie ; c’est en somme le bâti, ou échafaudage, qui permettra de filer la spirale définitive. Lorsque l’Epeire [il s’agit d’une espèce d’araignée commune à nos contrées] est arrivée au bord externe, en effet, elle en repart dans le sens inverse, et file cette fois la vraie spirale, qui restera, et dont les tours sont beaucoup plus serrés ; au fur et à mesure qu’elle avance, elle détruit d’un coup de griffe les éléments de la spirale provisoire.

Détail étonnant, le centre, les rayons, la spirale provisoire sont en soie non adhésive, sur laquelle une proie ne se prendrait pas. Seule la spirale définitive est imprégnée d’un mucus gluant qui collera à la toile les imprudents. L’Epeire fabrique cette toile, dès les premiers jours de sa vie, sans le moindre défaut. Beaucoup d’entre elles la refont chaque jour, et, en défaisant l’ancienne toile, elles en font une boulette qu’elles avalent !

En ce qui concerne la reproduction, le mâle présente une singularité surprenante, dont on ne retrouve, paraît-il, dans la nature qu’un seul autre cas, chez les mollusques céphalopodes (poulpe, calamar, seiche), animaux fort éloignés des araignées. Le mâle chez les araignées a des organes d’accouplement entièrement séparés des organes génitaux. Ces derniers se trouvent dans l’abdomen, tandis que les premiers sont à la partie antérieure du corps, attachés au thorax. Ce sont les « pattes-mâchoires », plus petites que les pattes qui servent à marcher, et situées en avant de celles-ci. L’extrémité de ces pattes-mâchoires est renflée et transformée en un organe spécial qu’on appelle un bulbe. Le moment de l’accouplement venu, le mâle fait une petite toile sur laquelle il pose son abdomen et dépose la semence. Puis il se retourne et remplit par aspiration chacun de ces deux bulbes situés à l’avant du corps. Il part ensuite en quête d’une femelle, guidé par l’odorat. Après un certain nombre de manœuvres préparatoires fort curieuses, danses nuptiales, etc… (c’est ainsi que, chez les araignées à toile, un véritable dialogue s’engage par l’intermédiaire des fils de la toile de la femelle, que chacun des partenaires tiraille à son tour), le mâle agréé s’accouple à la femelle. Et c’est par l’intermédiaire du bulbe rempli de semence qu’il la féconde, sans qu’il y ait rapprochement des organes génitaux des deux sexes. Nous passerons sur le fait que dans beaucoup d’espèces le mâle est fréquemment dévoré après l’accouplement par sa femelle. De tels faits chez les animaux sont aujourd’hui largement connus, après notamment la célèbre description par Fabre des amours de la mante religieuse.

Je voudrais signaler (en laissant de côté toutes sortes de questions pourtant intéressantes, comme celle du venin des araignées, par exemple) encore une particularité de l’araignée que le jargon de notre époque n’hésiterait pas à qualifier de sensationnelle. Les araignées connaissent et pratiquent l’aviation. A certaines époques de l’année, lorsque les conditions atmosphériques sont favorables, les jeunes araignées grimpent en masse au sommet des herbes ou des arbustes ; là, accrochées par les pattes, elles élèvent leur abdomen, émettent leur soie, et attendent :

Les courants d’air chaud ascensionnels étirent le fil vers le haut. Si l’opération réussit, c’est-à-dire si le fil ne s’est accroché nulle part, l’araignée se trouve, en peu de secondes, avoir un long fil dont une extrémité reste libre et flottante, et qui continue à s’étirer jusqu’à ce qu’elles l’arrêtent. Lorsqu’elles sentent le moment favorable venu, elles lâchent prise des huit pattes à la fois, et les voilà enlevées dans l’air, au bout de leur fil. Elles peuvent atteindre une altitude de plus de mille mètres, peut-être même trois mille mètres, et être véhiculées par les courants aériens à des distances plus ou moins grandes.

Ce qu’on ne saurait trop admirer, écrit M. Berland, c’est la précision de l’instinct chez ces petites araignées, qui leur fait saisir exactement le court instant favorable à leur vol, c’est-à-dire celui où il y a des courants ascendants, et aussi celui du « lâchez tout » pour opérer une manœuvre habile, que d’ailleurs elles n’ont jamais vu faire, et qui n’a pas son équivalent chez les animaux…

D’après notre auteur, les araignées auraient apparu… dès que la vie fut possible sur les continents… elles peuplent la Terre depuis que les continents ont émergé de la mer primitive ; elles s’y sont maintenues sans éclipse jusqu’à nos jours… C’est, comme l’a dit l’entomologiste américain Howard, pour les insectes, l’exemple d’une des plus complètes réussites qui soient, à côté de tant d’essais infructueux que la nature a faits.

Lorsque l’homme fit son apparition sur la planète, les araignées avaient une histoire de plusieurs centaines de millions d’années. Nous n’avons pas mis beaucoup de temps pour apprendre à faire ce que l’araignée sans doute sut faire de tout temps, et ce que, peut-être, elle ne fait pas mieux aujourd’hui qu’il y a des milliers de siècles. On en tirera les conclusions que l’on voudra, ou même aucune conclusion.

Pierre Unik

Commune n°59