Dans des tableaux envoûtants, la peintre d’origine géorgienne met en lumière le grouillement de la vie et l’incertitude des êtres qui habitent la ville. La galerie Lazarew de Pontcharra à Paris expose la dernière série de cette artiste née en 1993.
On y voit un type à demi-ivre, en train de remonter avec peine l’escalier d’une bouche de métro tandis que le paysage autour, nocturne, tourmenté, a des allures de fin du monde. Les teintes sont très vives par endroits – lampadaires jaunâtres qui dévorent les murs, chaussures rouge sang du soulard – et plus froides dans l’ensemble – bleu nuit de la redingote du personnage au premier plan, vert sombre des arbres du parc attenant. Mais ce qui frappe plus encore que la palette utilisée pour cette toile, c’est la sinuosité extrême des touches qui évoquent comme des flammes dansantes. On a le sentiment que le tableau bouge, vit, tant la trace du pinceau est visible, tenace et débordante quand bien même la matière, elle, reste immobile.

C’est ainsi qu’on est emporté dans l’univers très singulier de Masho Zaldastanishvili qui peut faire penser à La Fièvre de Petrov du réalisateur russe Kirill Serebrennikov où un homme, malade, déambule dans la nuit polaire tout en croisant des êtres abîmés et fragiles qui lui renvoient dans un miroir grossissant ses propres failles. Le bus bondé où des passagers toussent et vomissent, le skate parc usé où des jeunes gens traînent, le couloir d’un hôpital psychiatrique aux larges fenêtres qui laissent passer d’épais nuages ombrageux… Des lieux qui ont en commun d’être des espaces de passage ou d’attente, où les individus se côtoient sans véritablement se rencontrer. Ici ou là, des visages qui méditent, contemplent, se laissent bercer par le climat ambiant. Une myriade de couleurs par petites touches quand l’ensemble demeure opaque et sombre.

Il y a aussi quelque chose des intérieurs étouffants d’Édouard Vuillard dans les toiles de Masho Zaldastanishvili. On pense notamment à Intérieur, mère et sœur de l’artiste où la robe de la sœur se confond au motif du mur – le célèbre papier peint moucheté – comme si elle était aspirée par le monde qui l’entoure, comme si nous étions toujours imbibés des éléments qui heurtent notre chemin. À ce titre, il y a un vestiaire spécifique à l’artiste qui use à merveille des teintes inattendues, rehaussant le vert kaki d’un pull avec des lignes orange fluo, faisant d’un blue jean un bleu électrique et vibrant. Masho Zaldastanishvili a étudié le théâtre et cela se sent, notamment dans les costumes portés par les personnages qu’elle élabore, actrices et acteurs d’un bal mi-macabre mi-joyeux. Alors, comme happé par une drôle de fièvre ou de légère ivresse, notre regard dérive sur ces figures mouvantes et devient à la fois plus fluide et plus fou.
Jean-Baptiste Gauvin
Masho Zaldastanishvili, Crossings, 5-26 septembre, mar-sam, 14h-19h, 14 rue du Perche – 75003 Paris
