Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques, ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Premier épisode, Chrìstos Ikonòmou.
Chrìstos Ikonòmou est né à Athènes en 1970. Après un premier livre, intitulé en traduction Femme derrière les barreaux (2003), il a rencontré une reconnaissance nationale puis internationale en 2010 avec Ça va aller, tu vas voir (traduction française aux éditions Quidam en 2016), racontant sous forme d’intense fiction l’enfer de la crise grecque et de son écrasement par les banquiers européens. Le salut viendra par la mer, admirablement traduit par Michel Volkovitch (Quidam éditeur, 2023), poursuit avec une même intensité la peinture d’un désastre. D’urbains athéniens, frappés par leur naufrage économique, avaient rêvé d’établir dans une île de l’Égée une collectivité plus humaine. Les tensions entre les autochtones et les nouveaux habitants s’y écrivent d’emblée, dès le premier chapitre (« Je vais bouffer vos rêves ») dans une langue incendiaire. La scène inaugurale (« La troisième fois, ils l’ont ligoté sur le capot de son pick-up et l’ont fait passer au lavage . Savon, brossage, séchage, toute la séquence. Une semaine à l’hosto, dents cassées, la peau ravagée par les brosses et les produits chimiques ») donne le ton de ce qui deviendra aussi, dans un lumineux surcroît de violence, un admirable chemin de croix :
C’était une de ces journées dont on croit que ça n’existe plus. Pâques pour vous là-haut je ne sais pas, mais ici c’était une de ces journées, on croit qu’elles ne reviendront plus, qu’on nous a enlevées avec le reste. Tu regardais le bleu du ciel et il te venait des larmes d’être né avec des bras au lieu d’ailes. Ou tu aurais voulu pousser un bouton et partir en mille morceaux, t’éparpiller partout, du sommet du Pòlemos jusqu’au fond de la mer, t’éparpiller à des kilomètres, entre les lacs et les torrents, les jardins, les oliveraies, les vignes et les murets, les pâturages les bois les prés les pentes, les ponts, les moulins, les chapelles et les monastères, entre les phares, les ports, les caïques, les chantiers navals, entre les buissons et les arbres, myrtes, chênes verts, genévriers, pins, sapins, saules, platanes, chênes, cèdres, hêtres, caroubiers, noyers, châtaigniers – partir en mille morceaux, t’éparpiller partout, car petit comme tu es dans ton petit corps, comment sentir le monde ?
Un phrasé à hauteur de vie.
Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?
Olivier Barbarant
