L’exposition « Un vestiaire à soi », au Palais Galliera, réunit des femmes habillées en messieurs entre 1870 et 1920. Massimiliano Mocchia di Coggiola y cherche celles qui méritent le nom de dandyke.
L’une des questions qu’on me pose le plus souvent, quand je parle de dandysme, est de savoir s’il existe un dandy au féminin. Ma réponse était toujours la même : non, il n’existe pas. Et ce n’est pas en ouvrant le terrain de jeu à tout le monde que le jeu devient plus beau. Barbey d’Aurevilly et Charles Baudelaire furent les premiers à s’intéresser à la définition du dandy, et c’est à eux que nous devons le refus d’un dandysme à l’œstrogène. Chez Baudelaire, misogyne par frustration, on lit souvent à quel point la femme serait « naturelle », donc le contraire de l’artifice du dandy. Le dandy, en effet, toujours selon Baudelaire, serait l’expression ultime du raffinement occidental, point d’aboutissement d’une tendance séculaire qui voudrait l’être humain toujours plus éloigné des barbares lois de la nature. De là, la devise jésuite « perinde ac cadaver » devient l’emblème du dandy baudelairien : ressembler à un cadavre étant l’ultime acte du progrès des belles manières européennes.
Barbey semble moins intransigeant lorsqu’il décrit certains types féminins (notamment dans ses Diaboliques) assimilables à un dandysme du beau sexe. Les dames décrites par le Connétable sont en vérité plus proches de la femme fatale, de ces Merteuil du XIXe siècle sanguinaires et impitoyables, ou bien protagonistes d’un lavender marriage : rudes spadassines musclées, heureusement accouplées à des freluquets langoureux.

S’il est vrai que le dandy est un provocateur, un dissident (à sa manière), cela tient aussi à son sexe, ou plutôt, à son genre. Si le dandy doit être un homme, c’est parce qu’une part de sa provocation vient précisément de ce qu’il use de « codes » perçus comme féminins dans un champ d’expression masculin qui ne les prévoit pas, du moins pas entièrement ou pas de cette manière. Le dandy est donc fondamentalement de genre masculin, puisque dans la société victorienne des qualités comme la vanité (frôlant la futilité), la couleur (dans le vêtement), le raffinement (frôlant dans une certaine mesure l’afféterie), le désœuvrement revendiqué et non subi, étaient toutes perçues par les Victoriens comme féminines. Il en va de même pour le vêtement : un usage souvent immodéré des couleurs (par contraste avec le noir « viril »), des matières « sensuelles » (soies, velours), des bijoux voyants (boutons de manchette et épingles de cravate remarquables) et des parfums sont les éléments d’une garde-robe aux limites de la respectabilité bourgeoise. La terreur du XIXe siècle devant l’unisexe (on dirait aujourd’hui « confusion des genres ») est conceptuelle, mais aussi matérielle : le vestiaire masculin touchait, à ses marges, une zone grise et indistincte qui le confondait avec le contenu des tiroirs et des coffrets de madame ; et c’est sur cette frontière que le dandy aime se servir.
Le dandy se joue de la règle tout en la respectant, dixit Barbey d’Aurevilly. Voilà la frontière ténue entre le « type » du dandy et celui de l’homosexuel décrit par Willy dans Le Troisième Sexe, la frontière subtile qui sépare les gants roses de Baudelaire, les chemises de soie de d’Annunzio (accessoires masculins admissibles mais non conformes) et les cinq bagues par main et le bistre autour des yeux d’un personnage comme Jean Lorrain. Lorrain, l’esthète par excellence, franchit la ligne qui distingue l’overdressing maîtrisé du dandy et déborde joyeusement, comme une écluse en crue, dans les codes « queer » du gay du XIXe siècle. Oscar Wilde fut le cas le plus abouti : il réunit en lui les deux paradigmes.
L’esthète né du premier Wilde et l’homosexuel post-wildien usent d’instruments qui ne respectent pas la règle de Barbey, mais la franchissent avec insolence. Cette dissidence a été largement étudiée, et c’est une dissidence employée comme arme politique : elle servait à rassembler des individus qui voulaient être socialement reconnaissables (à des fins diverses, et non des moindres la prostitution). En cela l’homosexuel victorien se distingue du dandy : d’abord il est politique, donc antinomique à la sacro-sainte indifférence brummellienne ; ensuite il est social, rassembleur : les esthètes queer voulaient faire partie d’une communauté (rien de nouveau), leurs codes vestimentaires devaient servir à les faire reconnaître comme membres d’un groupe social bien défini. Le dandy, lui, refuse le collectif et embrasse l’individuel à outrance, comme une déclinaison de cette liberté de pensée qui lui est propre.
Et c’est peut-être dans cette règle que nous pouvons repartir de zéro pour définir cette hypothétique femme-dandy…

Dans la belle exposition du Palais Galliera à Paris, « Un vestiaire à soi », sont explorées les garde-robes de diverses figures féminines qui, par goût, par inclination ou par conviction politique (souvent tout cela à la fois), entre 1870 et 1920, s’habillèrent comme de petits messieurs.
Au fil du temps, plusieurs mots ont été proposés pour désigner une hypothétique femme-dandy : dandizette servait surtout à désigner la compagne du dandy, vers 1820, lorsque le dandysme devint un phénomène de mode ; la dandizette n’était donc définie qu’en tant que « compagne de », sans plus. Un autre mot, peu employé mais plus riche de sens, fut quaintrelle. Vague à souhait, ce terme servit à désigner des femmes élégantes et émancipées, souvent intellectuelles et artistes, adonnées à une certaine excentricité, mais pas forcément liée à l’échange de garde-robes qui nous occupe.
Les commissaires de l’exposition forgent un néologisme intéressant dont nous n’avons aucun mal à nous emparer : dandyke. Composé de « dandy » et de « dyke », le terme semble s’adapter à merveille, sur mesure, oserait-on dire, pour décrire le modus vivendi de certaines de ces dames et finit par désigner, plus largement, la tendance au raffinement quasi décadent de certaines d’entre elles, indépendamment de leurs préférences sexuelles et malgré la racine du terme. Un raffinement qui ne touche pas aux usages et coutumes traditionnellement féminins mais qui évolue tout naturellement vers une garde-robe masculine : dans un siècle dominé par le moralisme bourgeois, inventeur d’un système binaire de reconnaissance des sexes extérieur, rétinien, mais qui se voulait scientifique, l’« impudeur » des dissidentes exposées au musée de la mode de Paris frappe doublement. Par sa valeur sociale (« se travestir » était interdit par la loi, et il fallait un permis pour porter le pantalon), politique (une femme habillée en homme est aussi dangereuse qu’un anarchiste), et par l’intérêt historique pour les théories du genre.
Or, toutes les femmes habillées en homme à cheval sur les XIXe et XXe siècles ne sont pas des dandykes. Car vouloir s’approprier les codes de la mode masculine est une chose, les porter à une expression de perfection artistique en est une tout autre. D’abord, la garde-robe ne doit pas se limiter à un travestissement occasionnel ; l’assimilation du goût masculin doit être complète et constante. C’est la pratique qui rend parfait : le dandy oublie comment il est habillé dès qu’il sort de chez lui, la dandyke devrait pouvoir en dire autant. Inutile de souligner combien c’est plus simple pour un homme que pour une femme de l’époque : la société dans laquelle elle évolue est fondamentale pour l’expression de soi, ergo, ce n’est que dans une société culturellement à la page que la dandyke trouve un terrain fertile. La princesse Murat, propriétaire (avec Rosa Bonheur) d’une bonne moitié des vêtements exposés à Galliera, le savait bien : deux femmes au charisme remarquable, à la mesure de leur compte en banque, capables de s’imposer dans la haute société parisienne où on les tenait pour des excentriques, ou peu s’en faut. Quand le versant politique ou fashion se retire devant l’ennui existentiel, mondain, voilà que la militante disparaît derrière la femme-dandy. Rien à voir avec les garçonnes auxquelles, souvent, la cravate allait davantage par mode que par conviction personnelle ; rien à voir avec les vaillantes cantinières de l’armée du Second Empire, femmes en uniforme dont le charme était plus… martial que décadent.

La vision binaire des sexes dont nous sommes les héritiers (bon gré mal gré), que Laqueur date du milieu du XIXe siècle et que Preciado lit comme une technologie de contrôle, repose sur une caractérisation pseudo-scientifique des « types ». S’il est encore débattu que sous l’Ancien Régime prévalait plutôt une vision monosexuée du corps, le modèle à deux sexes qui lui succéda visait aussi à contrer le « libertinage » du siècle précédent, à mieux contrôler les déviances, et à reléguer la femme à un rôle que nous percevons aujourd’hui comme secondaire. Certaines questions surgissent d’elles-mêmes. Quid du corps trans ? L’exposition explore largement la vie de personnes qui vécurent toute leur existence avec une tenue « non conforme » en se présentant souvent comme des hommes ; difficile de dire pour chacune si ce choix répondait à leur nature ou à autre chose (praticité, vivre un amour lesbien, exercer un métier, etc.). Mais le dandysme ne demande pas seulement un corps, il demande surtout un geste : l’homme trans qui met de la soie et du parfum là où son époque attendrait le drap noir peut être un dandy comme un autre. Un dandy trans, en somme, ça ne fait pas un pli, car le dandy, comme beaucoup d’autres « types » dissidents du XIXe siècle, est reconnu avant tout pour le genre qu’on lui attribue, non pour le sexe qui lui a été assigné.
La dandyke arrive un siècle après Brummell parce que les femmes, quand le dandysme naissait, avaient à peine la possibilité de s’instruire, de lire, de travailler, de posséder une maison ou de l’argent. Quand Brummell « pouvait se permettre » de rejeter le système bourgeois, ses amies avaient d’autres questions plus urgentes à régler. Non que les dandykes arrivent après la bataille ! Elles sont plutôt le symptôme d’une tendance à l’insoumission, et non la démonstration d’une liberté sociale. Les dandykes sont rarissimes, comme le sont les dandys ; ce sont des soupapes de sécurité de la société, non des points d’arrivée. Le progrès est un mot souvent honni du dandy : Baudelaire ne croyait pas à la « religion du progrès », mais c’est pourtant lui qui inventa le concept actuel de modernité. Dont dandys et dandykes sont la preuve la plus sereine et la plus élégante au siècle qui vient de s’écouler.
Massimiliano Mocchia di Coggiola
