L’anti rentrée littéraire d’Olivier Barbarant #5 : Natalia Ginzburg

Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques, ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Episode 5 : Natalia Ginzburg.

Comme on l’a rappelé récemment (voir l’anti rentrée littéraire 4), il n’y a pas que les récits, même si ceux de Natalia Ginzburg (La Route qui mène à la ville ; Nos années d’hier ; Valentino ; Les Mots de la tribu…) mériteraient relecture. L’une des très grandes figures de la littérature italienne du XXe siècle n’a pas encore semble-t-il la reconnaissance acquise par ses amis : Elsa Morante, Cesare Pavese, Giorgio Bassani, Primo Levi, Italo Calvino… Née Natalia Levi à Palerme, épouse de Leone Ginzburg avec lequel elle vécut l’aventure intellectuelle turinoise de la maison d’édition Einaudi qui rassembla l’opposition à Mussolini, Natalia Ginzburg (1916-1991) regroupa en livres ses chroniques parues dans La Stampa et Il Corriere della sera dans les années 1960 et 1970. L’ensemble forme désormais une trilogie en langue française grâce aux soins des éditions Ypsilon, dont les beaux volumes rouge opéra sont aisément identifiables dans les rayons des libraires, et dont la qualité de fabrication mérite la gratitude de tout lecteur.

Vie imaginaire (2025), traduit par Muriel Morelli, constitue le troisième et dernier rassemblement des chroniques, après Les petites vertus et Ne me demande jamais. Publié en italien en 1974, regroupant des articles des années 1972 à 1974, le livre offre le plaisir de la disparate, passant d’une réflexion sur la poésie à la condition des femmes, du cinéma de Bergman à des questions de société ou à la condition juive, dans un texte d’une redoutable actualité. Tous les sujets sont envisagés avec l’apparente simplicité de qui reprend chaque question à sa racine. Une véritable radicalité se conquiert ainsi, par le refus du préjugé et le tri des affects. C’est en elle-même que l’essayiste creuse ; en elle-même qu’elle fait le tri. Nulle pensée plus nette et plus scrupuleuse que cette progression à petits pas, largement assaisonnée d’humour. Découvrir aujourd’hui ces considérations du début des années 1970 constitue un exercice salutaire pour prendre la mesure de la permanence de certaines questions que l’ignorance est toujours trop prompte à prendre pour entièrement nouvelles. Et avec quelle redoutable intelligence, dans le précis cliquetis des phrases brèves :

Un des autres livres s’intitule L’uccellino Tic Tic. L’auteur s’appelle Poi. Je ne sais pas qui est ce Poi. Celui-là aussi je l’ai lu tout de suite, du reste il se lit en deux minutes. C’est l’histoire d’un enfant qui a peur du loup, mais Tic Tic le petit oiseau donne à manger au loup, il lui donne plein d’oignons, de têtes de sardine, de vieilles chaussures, le loup n’a plus faim et devient gentil, l’enfant n’a plus peur. Une charmante histoire. À un moment donné, je me suis aperçue que ce qui m’agaçait, c’étaient les mots écrits au verso de chaque livre. Ces mots disent : « Des contes et des histoires simples, sans fées et sans sorcières, sans châteaux luxueux, sans princes majestueux, sans enchanteurs mystérieux, pour une nouvelle génération d’individus sans inhibitions, sans chaînes, libres et conscients de leurs forces ». J’ai compris peu à peu qu’en plus de trouver ces mots agaçants, je les haïssais. Je les trouvais d’une prétention suprême. J’ai pensé que tant qu’on proposait nonchalamment L’uccellino Tic Tic, sans lui attribuer d’importance, étant donné qu’il est légitime d’attendre de cette collection pour la jeunesse des livres de toute nature et de toute espèce, tout allait bien, mais que si on le présentait avec un programme pédagogique et comme bible des nouvelles générations, alors pour moi L’uccellino Tic Tic était révoltant.

À la lumière de cet agacement, j’ai regardé à nouveau L’uccellino Tic Tic et je ne l’ai pas trouvé charmant du tout. La morale de l’histoire est qu’il faut donner à manger aux loups pour qu’ils deviennent gentils. Ce n’est pas vrai. Celui qui l’a écrit a pensé qu’il est bon de démythifier l’idée du loup aux yeux des enfants. Mais les loups existent. On peut les nourrir autant qu’on veut, ils restent loups et mangent les hommes. En plus des loups, il existe des personnes qui ressemblent aux loups, et le monde en est plein. Je ne vois pas en quoi les enfants auraient avantage à penser que les loups deviennent doux si on leur donne à manger.  Je ne vois pas non plus en quoi les enfants auraient avantage à ne plus avoir peur du loup. C’est une erreur de croire que la peur est un mal. La peur, il faut l’éprouver et apprendre à la supporter.

En plus, les loups ne mangent pas d’oignons.

Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?

Olivier Barbarant