L’anti rentrée littéraire d’Olivier Barbarant #7 : Mireille Havet

Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques, ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Episode 7 : Mireille Havet.

Née en 1898, morte en 1932 après une descente dans les affres de la drogue et de la maladie, « enfant prodige » soutenu par Paul Fort et Apollinaire qui publia ses poèmes dans le dernier numéro des Soirées de Paris en juillet-août 1914, connue de Colette (qu’elle adorait), de Cocteau, de Gide et de Claudel, Mireille Havet serait absolument oubliée sans l’admirable travail des éditions Claire Paulhan, et de leur directrice éponyme. Personnalité flamboyante, libre dans son art comme dans son lesbianisme revendiqué, Mireille Havet fait partie de celles et ceux qu’Aragon a pu appeler les « enfants damnés des années 1920 » brûlés par leur intransigeance et leur lucidité devant les fastes de jeux mondains auxquels ils contribuaient sans y croire. Son journal a été miraculeusement sauvé de l’oubli et a donné lieu à une publication de six volumes d’un beau bleu profond, couvrant des années 1913 à sa mort.

Une éditrice exceptionnelle a ainsi offert un écrin à ce qui constituera, plus encore que ses poèmes et récits, l’œuvre la plus remarquable de l’écrivaine, avec comme à l’ordinaire aux éditions Claire Paulhan une splendide iconographie, un appareil de notes impeccable, mais rejeté en fin de volume pour éclairer tout l’univers disparu sans jamais manger sur la page d’écriture. Claire Paulhan elle-même recommande de ne pas forcément commencer par le premier volume chronologique (1913-1916), mais par le premier qu’elle a publié (1918-1919), pour faire la connaissance d’une personnalité déjà accomplie, qu’on aura dès lors envie d’accompagner en amont comme en aval.

Le Journal de Mireille Havet offre évidemment le plaisir propre au genre : la plongée dans un monde révolu, et une décennie évidemment fascinante, le témoignage direct, au jour le jour, des sentiments, sensations et pensées d’un être. Mais il n’a pas du tout une vocation documentaire : c’est une écrivaine exceptionnelle que l’on découvre, d’une splendide liberté de ton et d’allure, avec un art du portrait, de l’analyse, de la comédie mondaine, mais aussi de l’introspection, de l’analyse de ses propres passions, en bref de la peinture du monde et de soi qui font évidemment la force et l’intérêt du livre.

Ainsi de ce fragment de ce qui fut écrit le jeudi 14 novembre 1918, par une jeune femme de vingt ans, au sortir de la guerre, et au lendemain de l’enterrement d’Apollinaire :

J’ai les autres en horreur, même pas en indifférence, et je suis pleine de morts comme une crypte, pleine de souvenirs et de rêves…

Mon pauvre Guillaume, comme on l’a laissé seul tout de même dans ce coin de cimetière parisien parmi les herbes folles et les fleurs pourries dans la terre gluante comme de la poix. Quelle tristesse… ce lourd cercueil, descendu là pour toujours. Ah ! quelle bêtise que la vie humaine, cet acheminement fait de souffrance, d’humiliation, d’espoirs manqués et qu’avilit la déception éternelle vers quoi, un trou rectangulaire aux confins de la ville, en limite des quartiers les plus populeux, si bien que nos amis couchés au Père-Lachaise voisinent avec la Prison de la rue de la Roquette !… avec les abattoirs.

J’en ai le cœur empoisonné, noyé.

Notre pauvre Guillaume, dans cet affreux cimetière plein de petites maisons bourgeoises… comme des cabinets, d’inscriptions idiotes, de noms ridicules que soulignent de vieilles perles.

Ah ! nous l’avons laissé. Que pouvions-nous faire ? Nos larmes étaient bien peu en comparaison de notre désespoir. Que c’est bête ! que c’est bête !

Je me sens diminuée de tous ces êtres en moins. À quoi bon se démener, se faire de la peine en s’accrochant à une humanité où il n’y a pas de joies.

Guillaume Apollinaire, Jean Le Roy, et tant d’autres… Autant continuer la guerre jusqu’à une extermination totale. On n’a pas assez tué, puisqu’il en reste pour souffrir de l’absence !

La saison cependant continue placidement ses rites, comme une bonne ménagère que rien ne saurait troubler. Peu à peu elle a rangé toutes les feuilles et toutes les fleurs, elle a raccourci la lumière des jours, et fraîchi la température.

Nous n’attendons plus que l’hiver.

Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?