Impossible de réduire l’œuvre du peintre Francis Picabia (1879-1953) à un seul caractère, à un seul mouvement. Kaléidoscope, tourbillon de formes, de supports et de couleurs cet être insaisissable aura multiplié les vies, les « périodes », les passions. L’exposition du Musée d’art moderne de Céret (66), jusqu’à fin novembre 2026, se concentre sur une décennie charnière (1913-1924) et sur deux foyers, New York et Barcelone, propices aux compagnonnages et aux explorations nouvelles. Figure centrale des cercles artistiques internationaux, Picabia rassemble autour de lui une pléiade de peintres et sculpteurs dont les œuvres réunies ici suscitent l’étonnement ravi du visiteur.
«Vous pouvez toujours me crier Fixe
Capitaines de l’habitude et de la nuit
Je m’échappe indéfiniment sous le chapeau de l’infini»
Aragon, Les Débuts du fugitif, in Le Mouvement perpétuel, 1926
Clin d’œil assumé à la manifestation culturelle internationale (2017-2019) impulsée par le Musée national Picasso de Paris nommée « Picasso-Méditerranée », l’exposition présentée au Musée d’Art moderne de Céret prend pour titre Picabia-Méditerranée. Fuyant dès 1913 les tristes passions nationalistes et le théâtre des conflits, nombre d’artistes se retrouvent d’abord à New-York, foyer culturel et artistique majeur des années qui précèdent et accompagnent la Grande Guerre. Datée de 1914, une splendide aquarelle et crayon accueille, « cueille » – le visiteur : Embarras. L’œuvre abstraite frappe par l’imbrication complexe des plans géométriques ; elle émerveille par la délicatesse de ses tons mauves, la fraîcheur de ses roses fanés, le contraste entre les volumes noirs et gris et les ouvertures blanches, la grâce de rares volutes. L’équilibre d’une composition minutieuse qu’animent cependant les vibrations d’une palette légère.On sent l’artiste fasciné par les rouages minutieux et implacables de l’univers technique qu’il découvre et les possibilités infinies d’une renaissance artistique. Embarras le bien nommé ouvre une exposition faite de contrastes.

papier collé sur carton, 53,8 x 64,7 cm,
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza
La rencontre avec le « Nouveau Monde » et sa haute technicité constitue sa première étape. L’illustrent des « compostions mécaniques », des « machines », une « Vanité » mi moteur mi projecteur – des rouages, toujours des rouages – signées Picabia, ou l’étincelante réédition (1966) d’une sculpture de Man Ray New-York 17 originellement construite à partir de bandes de bois et d’un serre-joint de menuisier, ici présentée en argent massif ! Des mêmes années, une sombre « Composition » de Juliette Roche et un « New-York » très construit d’Albert Gleizes manifestent le même étonnement, voire le même « embarras » admiratif devant les architectures érigées. On se réjouit de trouver à leurs côtés les « Neuf Moules Mâlic » de Marcel Duchamp (1914) – dont l’histoire mériterait à elle seule un long développement…Une fertile émulation unit les créateurs, singulièrement autour de la revue culturelle 291 fondée en 1915 par des artistes et des mécènes aventureux américains pour promouvoir la création d’avant-garde. L’exposition montre plusieurs pages de cette revue éphémère où paraît entre autres Embarras. Combien ces œuvres et le compagnonnage artistique de leurs auteurs préparent les audaces de la Revue 391, le parcours de l’exposition ne tardera pas à le faire saisir !
Compagnons de route donc sont ceux, couples d’artistes et amis pacifistes, qui composent ce que l’exposition nomme « un écosystème en exil » – deuxième étape du parcours -. Hasard des errances et des affinités, ils se retrouvent à Barcelone dès 1916, date à laquelle Picabia rejoint la capitale catalane. Dans un poème de 1917, il salue la Méditerranée, « énorme de santé bleue et d’ingénuité pure ». On renvoie au chapitre du catalogue signé Gwendoline Corthier-Hardoin pour comprendre les circonstances qui ont présidé à la constitution d’un tel vivier artistique dans une ville, Barcelone, en pleine expansion économique et devenue terre de rencontres et d’expérimentations. Des œuvres, disparates qui ont éclos, le visiteur découvre un panorama contrasté.
De beaux exemples rarement vus du « Cubisme ornemental» du peintre d’origine russe Serge Charchoune, savantes et décoratives constructions colorées, les recherches picturales caractéristiques de Robert Delaunay ou un impressionnant portrait (130 x 81 cm) signé Van Dongen (1914) du boxeur Jack Johnson, premier champion du monde poids lourds noir de l’histoire et dont les exilés ont pu voir le combat à Barcelone contre Arthur Cravan le 23 avril 1916. Monumental, nu, de face, dans un paysage luxuriant de palmiers et d’orangers, l’athlète tient en parfait gentleman alliant puissance et élégance un chapeau haut de forme et une canne. De Juliette Roche, on apprécie la « Nature morte au porro » (1916) : le traditionnel pichet à vin orne ici un second tableau « Le Porron » (1916) -. Ils voisinent avec des « Clowns » rutilants et tourbillonnant d’Albert Gleizes (1917), une des plus exubérantes célébrations de la tonicité circassienne. Acceptera-t-on de lire que les Marie Laurencin réunis font bien pâle figure à côté de ces inventives compositions ? Mais la muse d’Apollinaire et ses graciles silhouettes ont ici toute leur place. C’est par l’entremise de Marie en effet que Picabia à Barcelone entre en relation avec le marchand d’art Josep Dalmau, personnage central dans la diffusion de l’art moderne en Espagne. Son rôle va s’avérer fondamental dans la naissance de la revue 391, épicentre de l’exposition.

aquarelle, encre et gouache sur
papier, Collection
Hélène Bailly Marcilhac. Crédit
photographique : Hélène Bailly
Marcilhac
Mais avant de s’attarder dans la vaste salle consacrée au magazine précurseur du dadaïsme, le visiteur parcourra les espaces ibériques. Ils s’avèrent riches des œuvres que l’Espagne et ses traditions inspirent avec une exaltation inégalement distanciée au collectif d’artistes réunis par les hasards de l’exil. C’est une envolée de mantilles, des frissons d’éventail, un bondissement frémissant de robes à volants, un déploiement d’œillades et de peignes plantés haut que captent Natalia Gontcharova sobrement, Juliette Roche plaisamment, Albert Gleizes en des structures d’influence cubiste, Marius de Zayas avec une élégante ironie. On découvre une Seguidilla signée Man Ray, du moins une photolithographie sur Altugas issue d’une collection particulière : sa tonique verdeur séduit. De Picasso qui retrouve un temps Picabia à Barcelone, une « Femme avec mantille » (1917) étonne par son académisme assumé, la noblesse de sa pose, le modelé du visage, la construction pyramidale d’une composition sage. A l’opposé, Sonia Delaunay s’attachant à une «Étude pour Flamenco» (1916) de haut vol confond dans un tourbillon puissamment enlevé le corps et son mouvement, le ballet et ses vibrations de flammes. Picabia saisit dans une aquarelle rapide l’étreinte des danseurs de flamenco dans un corps à corps qui révèle la maîtrise du dessin. Humour de la muséographie que construit le visiteur : deux Toreros de notre peintre coiffés de la montera complètent le paseillo, défilé d’entrée de la corrida. Cet ensemble prépare à Flamenca (1917) dont l’organisateur de l’exposition souligne l’irrespectueuse ambiguïté que confirme le léger strabisme de son « Espagnole » (1922).

Flamenco, 1915, huile sur toile, 25,8 x 20,5 cm, collection particulière, Courtesy Galerie Zlotow
En effet, « Flamenca,[incarne] l’ambiguïté du rapport de l’artiste à la culture ibérique. Son titre féminise et hispanise une machine dont la silhouette suggère une danseuse ou un taureau. L’artiste s’approprie la vue en coupe d’un ressort de soupape d’un moteur automobile dont les cliquetis lui évoquent des castagnettes. Picabia qui acquiert [au long de sa vie] 127 voitures différentes, rapproche la danse et la mécanique ». (Jean-Roch Dumont Saint Priest, directeur-conservateur du Musée d’Art moderne de Céret, in Picabia. Flamenca, Catalogue). La composition mécanomorphe orne la couverture du troisième numéro du magazine 391. Tous les chemins de l’exposition, toutes les œuvres, même les moins évidents, mènent à 391.
Le visiteur doit prendre le temps de s’attarder devant les vitrines qui présentent les pages, poèmes, manifestes, planches et illustrations de cette irrévérencieuse parution née à Barcelone sous la direction de Picabia et dont les 17 numéros s’étalent de janvier 1917 à 1924. On y découvrira des pépites d’intelligence, de malice, de provocation, d’humour noir et d’humour rosse. A chacun sa cueillette. Dans le catalogue, l’article éclairant de Carole Boulbès « 1916-1917, Picabia à Barcelone / L’invention de la Revue 391 » informera le lecteur curieux des circonstances de cette création, l’influence de 291 et découvrira le « véritable maillon manquant, 290 […] titre d’une esquisse préparatoire datée du 10 janvier 1917 », presque entièrement rédigée par Picabia. Dans les vitrines, on restera étourdi devant la qualité des couvertures dont Carole Boulbès analyse la singularité : « La représentation dadaïste de mécaniques associant roues, pistons et poulies devient prédominante. De plus en plus frontales, ces « machines célibataires » seront mises à l’honneur dans trois des quatre couvertures de 391 à Barcelone, à l’image de la Flamenca du n°3 ». On choisira pour notre part le « Peigne » du numéro 2 – auquel est associé savoureusement celui en acier de Marcel Duchamp -, où les cordes du piano dessinent un époustouflant graphisme. Picabia le sous-tend d’un tercet avisé que le lecteur se tient pour dit : « Regarde au loin, ne regarde pas en arrière/ on déraisonne / quand on veut toujours connaître les raisons ».
Jean Jordy
