Quand la musique prend soin de nous : l’art au service de la santé mentale

Face à l’augmentation des troubles psychiques et aux limites d’un système de soins sous tension, les arts apparaissent comme un précieux levier de bien-être, de lien social et de rétablissement. À Toulouse, le projet Résonance(s) fait dialoguer patients, soignants et musiciens autour de la musique, dans une expérience où l’écoute partagée fait tomber les barrières et rappelle, au-delà des fragilités, notre commune humanité.

La musique partagée au cœur du projet Résonance(s)

Du 5 au 18 octobre 2026 s’est tenue la 37e édition des Semaines d’information sur la santé mentale (SISM). Des milliers d’événements (ciné-débats, escape games, spectacles, portes ouvertes, festivals et conférences) étaient organisés « pour promouvoir la santé mentale, déstigmatiser les troubles psychiques et fédérer en faveur de la santé mentale ». Nous avons assisté pour Commune à l’un de ces événements, intitulé « Quand la musique s’accorde avec soin(s) ». Psychiatres, infirmiers, spécialistes de la santé psychique et de la neurobiologie, patients, associations, musicothérapeutes, musiciens étaient réunis pour une journée d’information, essentiellement autour du projet Résonance(s). Une musicienne de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, engagée dans le projet, nous livre en une synthèse profondément humaniste son émouvant témoignage.

Un tableau alarmant

Près d’un Français sur cinq est ou sera touché par un trouble psychique. Entre l’impact persistant, incessamment renouvelé, des crises sociétales, les difficultés accrues d’accès aux soins et la hausse marquée des détresses psychologiques chez les plus jeunes, la situation alarme les spécialistes. Les chiffres sont froidement statistiques, mais nous disent la détresse des individus concernés. La France enregistre quelque 9 000 décès par suicide par an (soit 24 décès par jour, soit encore environ 13 suicides pour 100 000 habitants). Le suicide reste la deuxième cause de mortalité chez les 15–24 ans (après les accidents de la route). Selon les données de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) et de Santé publique France, près de 18 % des adolescents de 17 ans (24 % des filles et 12,3 % des garçons) déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. Chez les 18–24 ans, elles touchent près de 29 % de la population. Les passages aux urgences et les hospitalisations pour gestes auto-infligés et crises d’angoisse chez les jeunes filles et adolescentes ont connu une hausse d’environ 40 % sur la période récente. En France, environ 4,5 millions de personnes sont suivies ou traitées pour un trouble psychiatrique. Les centres médico-psychologiques (CMP) et le secteur psychiatrique public viennent en aide à plus de 1,3 million de patients par an. Le numéro national de prévention (3114), mis en place pour répondre aux détresses psychologiques et au risque suicidaire, reçoit 200 000 appels par an… La santé mentale a été reconduite officiellement comme grande cause nationale pour l’année 2026, prolongeant le dispositif lancé en 2025 sous le slogan « Parlons santé mentale ! ». Chacun sait que le slogan, faute d’investissements structurels massifs, n’a guère été suivi d’effets : pénurie persistante de postes de soignants, extension des déserts psychiatriques, singulièrement en matière de pédopsychiatrie, engorgement des centres médico-psychologiques, fermeture continue de lits de psychiatrie… Le tableau est accablant.

D’autres chiffres interrogent : 82 % des Français jugent les troubles psychiques encore tabous. 52 % pensent qu’on n’en guérit pas vraiment. 38 % disent même craindre les personnes qui en souffrent. 73 % regrettent le manque d’information.

Face aux drames et aux souffrances que peinent à évoquer ces statistiques et cette situation, les projets évoqués ci-après apparaîtront d’une bien faible portée. Ils méritent cependant d’être connus.

Les arts comme adjuvant

Le rapport publié en 2019 par l’Organisation mondiale de la Santé, fondé sur plus de 3 000 études, confirme les effets positifs des activités artistiques sur la santé mentale, physique et sociale. « Faire entrer l’art dans la vie de quelqu’un par le biais d’activités telles que la danse, le chant ou la fréquentation de musées et de concerts nous donne une clé supplémentaire pour améliorer notre santé physique et mentale », souligne dans un communiqué la Directrice régionale par intérim de l’OMS pour l’Europe. Ces contacts « apportent des bienfaits, que l’on soit créateur ou simple spectateur et que l’art soit choisi ou orienté par un professionnel ». Ils favorisent la régulation émotionnelle, réduisent le stress, renforcent les liens sociaux et participent à la prévention de la dépression et de l’isolement. Les arts jouent également un rôle dans le rétablissement des personnes atteintes de troubles psychiques et dans la réduction des inégalités territoriales en santé. Les pratiques de soins évoluent. La place donnée aux personnes concernées devient centrale. Elle amène les spécialistes à se réinventer. Les ponts entre soins et arts se consolident et s’ouvrent vers le champ des interventions non médicamenteuses. Le slogan choisi cette année par le SISM impose cet impératif : « Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux arts ». Le projet *Résonance(s) cherche depuis 2023 à répondre à cette injonction.

Le projet Résonance(s)

« L’Orchestre national du Capitole de Toulouse mène depuis plusieurs années une politique active en faveur de l’inclusion et de l’accès à la culture pour les publics empêchés. C’est dans cette dynamique qu’est né, en 2023, le projet Résonance(s), un programme innovant de soin et de recherche, conçu sur une idée du Dr N. Bounhoure, psychiatre au CHU de Toulouse et au CSTR [Centre Support de Toulouse en Réhabilitation Psychosociale].

Ce dispositif favorise l’inclusion sociale et culturelle de personnes présentant des troubles psychiques, en leur offrant un espace inédit où l’immersion musicale devient un support d’expression, de partage et de rétablissement. Résonance(s) s’intéresse aux effets de l’écoute musicale, en proposant un dispositif d’immersion sonore exceptionnel : les répétitions d’un orchestre symphonique. […]

Chaque saison, un groupe d’une trentaine de personnes, patients et soignants, est accueilli à la Halle aux grains, loin du cadre hospitalier. Ils assistent à des répétitions de l’Orchestre national du Capitole, partagent en petit groupe un temps d’échange avec les musiciens, puis reviennent sur leur expérience lors de séances de réécoute immersive […]

Depuis la saison 2025-2026, Résonance(s) se diffuse à l’échelle nationale auprès d’orchestres, d’opéras et des structures de soins désireux de s’engager en faveur de la santé mentale. Cette dynamique reflète l’intérêt croissant pour un programme alliant excellence artistique, innovation sociale et avancées scientifiques. »²

Photo de groupe réunissant patients, musiciens et soignants : © Marie Loison – Ferrepsy

Parmi les communications de la journée « Quand la musique s’accorde avec soin(s) », nous avons choisi de faire entendre une voix, droite et sensible : celle d’une instrumentiste de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse engagée dans le projet.

Jean Jordy

Le témoignage de Claire Pélissier, altiste

« Quand on est musicien, notre métier consiste avant tout à monter sur une scène, à jouer et à partager la musique avec un public. Nous transmettons des émotions, parfois très fortes. Nous les ressentons aussi. Mais finalement, nous avons assez peu d’occasions de savoir ce que vivent réellement les personnes qui nous écoutent. À la fin d’un concert, chacun repart de son côté, avec ses propres émotions, ses propres ressentis.

Le programme Résonance(s) nous offre quelque chose de très différent : la possibilité de prolonger ce partage par la parole et par la rencontre. Nous sommes amenés à échanger avec des patients et des soignants, avec une particularité que je trouve essentielle : nous ne savons pas nécessairement qui est patient et qui est soignant. Et cela change profondément la rencontre.

Depuis que je participe à Résonance(s), je suis impressionnée par la qualité de ces échanges. Les questions sont extrêmement variées, souvent très pertinentes, parfois inattendues. Certaines nous interpellent profondément et peuvent même venir nous questionner personnellement, intimement.

Pour moi, cette expérience résonne aussi très fortement avec mon histoire personnelle. J’ai grandi avec un frère trisomique. Je suis née après lui et, aussi loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours ressenti une profonde injustice face au regard que la société pouvait porter sur lui et, plus largement, sur le handicap et la différence.

J’ai également été confrontée très jeune à une autre forme de fragilité. Mon père est décédé à l’âge de 60 ans de la maladie d’Alzheimer. J’ai vécu sa maladie, son évolution, et cette forme de dérive psychique qui, peu à peu, transforme profondément une personne que l’on connaît et que l’on aime. Voir son père perdre progressivement ses repères, perdre une partie de ce qui constituait son identité, est une expérience très difficile.

Dans cette période de ma vie, la musique m’a considérablement aidée. Elle a été un point d’ancrage, quelque chose de stable lorsque, autour de moi, les repères devenaient justement de plus en plus fragiles. Elle m’a permis de continuer à avancer, de mettre des émotions quelque part lorsque les mots ne suffisaient plus.

Avec le recul, la musique m’a aidée à traverser à la fois la différence de mon frère, la maladie de mon père et le sentiment d’injustice ou d’impuissance face à ces situations.

Mon parcours de vie m’a aussi amenée à rencontrer la fragilité psychique sous différentes formes, chez les autres, mais aussi dans les épreuves et les questionnements de chacun. J’ai compris peu à peu que cette fragilité n’appartient pas à une catégorie de personnes. Nous pouvons tous, à un moment ou à un autre de notre existence, être confrontés à une forme de mal-être, avec des intensités et des réalités bien différentes.

La musique, elle, est un art exigeant. Elle impose des codes, de la discipline, énormément de travail et des apprentissages qui peuvent parfois être douloureux.

Un peu comme la vie, finalement.

Mais elle possède aussi un pouvoir extraordinaire : elle est un langage universel. Quels que soient notre âge, notre langue, notre culture, notre histoire ou notre situation, nous pouvons être touchés par une musique. Les styles et les goûts diffèrent, mais partout dans le monde, la musique peut provoquer une émotion, réveiller un souvenir, apporter de la joie, du réconfort ou simplement un moment de bien-être. C’est ce que je trouve de plus beau dans Résonance(s).

Lorsque nous échangeons avec les patients et les soignants, les catégories s’effacent. Il n’y a plus, d’un côté, « les patients », de l’autre « les soignants », et ailleurs « les musiciens ». Simplement des personnes se rencontrent, s’écoutent et partagent.

Et pour moi, très tôt confrontée au regard des autres, stigmatisant lorsqu’il enferme quelqu’un dans sa différence ou dans sa maladie, cette expérience a une valeur particulière. Résonance(s) rappelle que derrière les catégories, le handicap, la maladie, derrière une fonction ou un métier, il y a d’abord une personne.

La musique possède précisément cette force : pendant quelques instants, elle peut faire disparaître ces frontières. Elle ne demande pas qui nous sommes, ni ce que nous avons, ni dans quelle catégorie nous devrions entrer.

Elle nous permet simplement de ressentir ensemble.

Je participe au programme Résonance(s), parce qu’au-delà du partage de la musique, il nous donne la possibilité de créer une véritable rencontre humaine.

C’est cela aussi, être musicien : faire résonner des notes, bien sûr, mais surtout faire résonner entre eux les êtres humains. »

— Claire Pélissier