Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques, ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Episode 8 : Gustave Roud.
« Sa mort n’a pas fait plus de bruit que sa vie », écrivit Philippe Jaccottet à propos de celui qui fut l’un de ses maîtres en poésie, et qu’il n’aura jamais manqué sa vie durant de faire connaître davantage. Longtemps Gustave Roud (1897-1976) apparut en effet en Suisse romande comme un écrivain d’importance, mais en France comme un poète secrètement admiré à chaque génération par un (trop) petit cercle de lecteurs. Il y eut cependant en 1978 la belle édition des Écrits, en trois volumes sous coffret vert d’eau, de la Bibliothèque des Arts à Lausanne, regroupant ses œuvres poétiques – essentiellement une prose musicale, d’une suavité griffée de cris – puis en 1982 celle du Journal aux éditions Bertil Galland. Au tournant des années 2000, Gustave Roud entra dans la collection Poésie/Gallimard, avec Air de la solitude et autres écrits. Il y eut depuis, aux éditions Zoé, en 2022, une plus majestueuse publication des Œuvres complètes en quatre volumes bleu de ciel, réunissant les livres poétiques, les traductions, le journal intime ainsi que les écrits journalistiques et critiques, sans oublier les photographies qui comptèrent pour beaucoup dans son travail. Les mêmes éditions Zoé publient depuis à raison au format de poche des titres séparés, épargnant l’achat des œuvres complètes impressionnantes pour une découverte : Petit traité de la marche en plaine, Requiem et autres poèmes, Essai pour un paradis précédé de Pour un Moissonneur… À chaque texte, une langue suave et subtile emporte dans son chant du monde un contemplateur tantôt dépossédé, tantôt « traversé », avec des miracles de transparence verbale, et quelque chose du brouillard, de la buée cependant…
« Je fus sauvé par un regard », dit l’errant dans le paysage agreste, petit frère du Wanderer allemand, apprenant à se déprendre de l’azur mallarméen comme du bleu inaccessible des fleurs en les découvrant plus lumineux et réconfortants dans un œil d’homme, brûlant dans un corps qui « me rendra le monde perdu ». Mais à peine cette vérité charnelle est-elle trouvée que le poète en est de nouveau exclu. De cette trajectoire, sans cesse reparcourue, tout est bouleversant.
« Une bouteille vide, deux verres tachés de rose parmi des cendres, l’avare lumière encore assourdie par des nappes de fumée… Ce verre tout à l’heure était vivant aux lèvres d’un homme, cette fumée enroulée à son haleine […] » : à la énième relecture, je suis aujourd’hui particulièrement sensible à ces scènes d’intérieur, à la morosité des fêtes finissantes, quand voilà près de quarante ans, découvrant cette voix, j’avais été d’abord ébloui par le chant du monde, par célébration plutôt qu’une mélancolie qui en est la nécessaire doublure. Aussi recommanderais-je de commencer par Air de la solitude, un livre de mi-parcours, daté de 1945, pour l’harmonie trouvée dans la quête, pour une diversité qui n’a pas encore été lissée par la volonté d’équilibre, quand le pinceau vibrait en liberté alors qu’il se fera plus somptueux, mais peut-être moins palpitant, quand il aspirera dans le plus tardif Requiem de 1967 à la grâce plus assurée d’une toile de Poussin :
Je vais parmi les moissons du soir que le soleil a quittées et qui rayonnent doucement leur or dans l’ombre grandissante. Un orage à l’horizon du nord croule dans le bleu et plomb de l’averse, mais au levant se tiennent les nuages comme des anges solennels, des statues de neige et d’air, échangeant leur forme sans hâte. Monde mystérieux créé, détruit sans cesse par les mille mains des vents invisibles, suspendu ce soir dans sa magnificence et sa majesté. Je l’interroge selon l’antique interrogation paysanne, levant la tête vers cet immense champ de bataille où la lumière moribonde lutte en vain contre la vapeur et la cendre, où des îles de suie et d’argent heurtent et mêlent mollement leurs rivages. Si loin de hommes ! Si près des hommes ! Deux garçons bleus construisent à coups de fourche un char de gerbes qui va bientôt l’atteindre, et sur le faîte de la colline voici Fernand debout contre le ciel, pris dans le ciel. La tête appuyée aux nuages, il tourne vers moi ses yeux clairs où la subite flambée du couchant aiguise un feu fugace, ce regard bleu sans abandon, si calme, où l’adolescent cède à l’homme, où se lit toute la certitude d’une existence. Il détache du beau mur de froment un seul épi qu’il froisse dans ses fortes mains, les joint et les creuse comme un van, souffle la balle, porte à ses lèvres, un à un, les grains de blé sous la dent durs comme une croûte de pain chaud. Le grand corps nu redevient sombre. Une lueur luit encore au plein de la puissante épaule. Fernand contre le ciel, qui me montre sans rien dire entre deux nuées la première tremblante étoile – et qui la touche.
Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?
