Philippe Bazin et Christiane Vollaire: vingt-cinq ans de luttes et de solidarités

À travers une œuvre à quatre mains, le photographe Philippe Bazin et la philosophe Christiane Vollaire donnent forme à vingt-cinq années de rencontres, de luttes et de solidarités, dans un dialogue puissant entre images et textes. Bien plus qu’un livre rétrospectif, leur ouvrage compose un manifeste politique et esthétique, une invitation à désapprendre à voir pour mieux regarder le monde et retrouver le désir d’agir.

C’est un programme qui s’ouvre sur une phase emblématique : Feu aux frontières et s’achève par une autre : Toute la place au peuple.

Entre les deux, ce qui se déploie est une manière de manifeste politique, un propos esthétiquement engagé dans le mouvement d’une solidarité internationale qui, elle, fait fi de toutes les barrières et frontières. Mais c’est aussi, assurément, une œuvre d’art de grande ambition, en même temps qu’un brûlot, qu’il faudrait, pour ces raisons et d’autres encore, mettre entre toutes les mains possibles.

Faire feu contre l’indifférence du monde semble être son projet même. Un feu inextinguible qui est la part vivante de la philosophe et du photographe, que le monde traverse et brûle dans toutes les dimensions de leur être-au-monde et qui ont trouvé, dans le rapport véritablement amoureux et intimement conjoint de leurs pratiques respectives du texte et de l’image, une façon de partager ce qu’il est urgent de dire, de mettre en forme et de transmettre aux autres, sous une forme à la fois mûrement pensée et profondément plastique. Car ici, chacun, chacune des deux protagonistes a donné le meilleur de soi à l’autre dans l’objet commun.

Ce feu-là est peut-être aussi ce qui cristallise l’émotion de leur lectrice ou de leur lecteur : il remet debout celles et ceux que l’état du monde courbe et, ce faisant, aide à sortir de l’indifférence, des mensonges, de l’apathie et des compromissions qui sont le pain quotidien de qui baigne dans le liquide vénéneux du capitalisme mondialisé.

Ce n’est pourtant pas exactement un livre CONTRE, encore qu’il s’érige contre le vide de la parole, de la pensée ou de l’image. Il faut plutôt souligner combien cet ouvrage est un livre POUR réenchanter la conscience aiguë des choses et constitue sans doute l’un des plus beaux objets apparus ces dernières années dans le champ de l’édition photographique contemporaine, tant par sa justesse que par sa pertinence. Car ce n’est pas ici un livre d’images, de celles aux tristes surfaces lisses et mortifères de leur papier glacé, dont la beauté frelatée s’expose agressivement à nos regards, dans ses oripeaux publicitaires mensongers, et qui sont le déversoir du capitalisme consumériste. Ce n’est pas non plus une proposition de photojournalisme aguicheur faisant mine de nous raconter un monde qui va mal à partir de ses angles les plus sensationnalistes. Ici, justement, il faut désapprendre à voir pour recevoir, car la mise en mouvement du regardeur face à la proposition visuelle le rend intelligent, à la mesure de ce qu’il sait mettre en relation, dans le montage et au sein des images mêmes, nourries des références picturales qui les composent. Quant à leur matérialité, il faut comprendre, dans ce velours profond d’images mates, un clin d’œil à la peau, c’est-à-dire à la matière des corps. Les motifs, eux, entremêlent, selon un rythme quasi cinématographique, paysages, surfaces, profondeurs, rencontres, angles et villes captées, le tout formant un ensemble devenu chair à penser.

Dira-t-on alors que l’ouvrage rend intelligent ? Oui, absolument, et il n’est que de l’ouvrir et de le feuilleter pour s’en convaincre. En entrant dans le corps de l’œuvre, en se laissant entraîner par le montage des images, absorber par le texte, on saisit progressivement le lent et patient travail d’une pensée à quatre mains, nourrie d’une somme de voyages et d’expériences vécues durant vingt-cinq ans, et qui s’est élaborée non pas selon un mode abstrait, préétabli à l’avance, mais, au contraire, sur des terrains nombreux et divers. Ce travail d’élaboration de la pensée, à la fois formel et conceptuel, propose ainsi la quintessence d’une somme infinie de rencontres et de temps passés avec les autres et dans le monde.

Mais ce qui fait aussi la singularité de l’ouvrage, c’est la perspective qu’il propose : il ne se présente pas comme une somme rétrospective — ce qu’il est pourtant —, mais se veut une anticipation. Feuilleter l’ouvrage apparaît en effet comme une proposition d’agrandissement d’un espace mental ouvrant sur la promesse d’un autre monde possible, celui d’une utopie vivante où l’engagement politique est un lieu à habiter, où des mots épars, criés sur des murs, refont des phrases qui ont la cohérence d’un projet critique, où des portraits lumineux d’intelligence en acte deviennent la matrice de l’image plurielle d’un peuple ressoudé dans sa dignité d’appartenance humaine, lui qui a été si patiemment regardé par Philippe Bazin, entendu par Christiane Vollaire.

De ce livre, il nous faudra encore dire que son récit concerne ici et maintenant les citoyennes et les citoyens que nous sommes. Images et textes, en corps mêlés, racontent la lutte de celles et ceux qu’arrachent à leurs espaces les immeubles de la spéculation, que jettent sur les mers les drames politiques ou personnels qui les déchirent, au fil d’actes de vie et de survie qui font remonter l’Histoire enfouie dans les mémoires et au mitan des murs en ruine, dans la perspective bleue d’une mer immobile. Mais l’acte est ici aussi celui du photographe qui a pris l’image : celle de la balle qui a fait mouche sur une vitre et ricoche sur le reflet de corps en lutte. Ou encore celle des regards qui se croisent, des gestes solidaires qui s’approfondissent, des paysages humains qui se reconstruisent, malgré les arrière-cours d’un monde capitaliste dévasté, malgré les munitions inutiles et rouillées que le paysage conserve et que l’image restitue, comme une vigie nous faisant comprendre combien les images du passé proche nous mettent en garde contre l’oubli de l’Histoire.

En somme, cet ensemble tissé de générosité et de rigueur tient tous les bouts de ce qui fait qu’un livre peut et doit vous sauter au visage parce qu’il vous traverse le cœur : au lecteur, à la lectrice, il donne autant à penser qu’à ressentir et, du dialogue en écho et en miroir entre ce qui est à voir et ce qui est à lire, il fait un récit-fleuve, comme un poing levé, une main tendue, un sourire humain.

On sort grandi et renforcé de cette confrontation à toutes ces pages d’une documentation inlassable des luttes, des solidarités, de cette humanité vivante et agissante qui se laisse regarder ou vous regarde, non pas avec innocence, mais avec la forte confiance de personnes sûres d’exister sous le regard du photographe et de la philosophe, sûres aussi d’être entendues par ces deux auteurs qui, de fait, ont décidé de devenir les inlassables passeurs de leurs visages-histoires.

Le pavé-livre est donc aussi une méthode, un manuel d’éducation politique et esthétique, un objet d’avenir : bref, une somme.

Mais une somme ouverte, qui fera fermenter longuement la pensée et la sensibilité de qui le prend en main et décide de plonger dans l’aventure de ces vingt-cinq années.

À la fin, c’est-à-dire au début de tout ce qu’il enclenche, et qui dure longtemps après qu’on l’a traversé une première fois, le livre — qui met littéralement en mouvement (verticalement, parce qu’il accroît la puissance d’agir ; horizontalement, parce que la puissance reconquise du lecteur n’a de cesse de vouloir se projeter au plus vite hors du petit soi) — vous arrache à vous-même. Il vous remet dans le monde. Un monde tel qu’il peut encore être habité par des humains mus par leur dignité, leur conscience de leurs droits, la défense des droits des autres, leurs solidarités, leur affirmation d’existence.

Car tant de générosité accordée au réel depuis si longtemps, au fil d’un montage subtil et réellement opérant, offre à voir un morceau d’humanité. Non pas celle de la Family of Man. Tout au contraire : loin des êtres affaiblis et fragiles, celle, conquérante, des solidaires et des « en lutte ». Celle d’humains qui ne s’en laissent pas conter. Celle qui documente la force des gestes et la puissance des mémoires en résistance. Celle de la parole enfin écoutée et restituée. Celle de la dignité immense.

Et sans doute, en ces temps politiques difficiles, est-ce le livre le plus nécessaire qui soit.

Claire Angelini

Politique de la représentation, 19 x 30 cm, 396 pages, environ 476 reproductions en quadrichromie, 40 €