L’anti rentrée littéraire d’Olivier Barbarant #9 : Rebecca Makkai

Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Épisode 9 : Rebecca Makkai.

Née en 1978 à Chicago, la romancière Rebecca Makkai n’a pu que frôler, depuis sa première enfance, les années du début de l’épidémie de sida, dont elle peint les conséquences sur une petite communauté d’amis décimés à compter de 1985. Elle porte depuis The Borrower (publié sous le titre Chapardeuse dans la collection Du monde entier des éditions Gallimard en 2012) son attention aux effets sur les esprits et sur les corps des catastrophes historiques – dans ce premier roman, celles du 11 septembre sur l’Amérique profonde. Les Optimistes (The Great Believers), traduit en 2020 par Caroline Bouet et disponible désormais en 10/18, dans un récit qui vaut d’abord par son montage, fait jouer en miroir, d’une part, le destin d’une attachante bande de camarades gays en lutte contre la maladie et l’ostracisme qu’elle engendrait et, d’autre part, trente ans après, les aventures parisiennes de leur amie Fiona, qui les a accompagnés jusqu’à leur mort, au risque de passer à côté de sa propre vie. Même son accouchement fut évincé par sa coïncidence avec la mort de son plus proche ami, Yale, si bien qu’elle en est réduite, adulte mûrissante, à rechercher sur un autre continent sa fille vingtenaire en révolte contre une mère ratée. Dans les deux univers, le calendrier est tendu vers l’art : à Chicago, une exposition de peintures que tente de monter le jeune Yale avant de tomber malade ; à Paris, la rétrospective à Beaubourg de son ami photographe, autre survivant. Monologues intérieurs, remémoration des luttes et des fêtes qui brandissaient contre la tragédie la comique insolence de la culture gay, reflets tremblants d’analogies font prendre la mesure du temps entre le Paris de 2015 et le Chicago des années 1985-1990.

« Si nous pouvions juste être sur Terre au même endroit et au même moment que tous les gens que nous avons aimés, si nous pouvions naître ensemble et mourir ensemble, tout serait si simple. Et ça ne l’est pas. »

La complexité du quotidien, les fils croisés du désir, de la mémoire et de la mort font ici plus qu’une fresque historique, quand bien même le livre vaudrait aussi pour cela. Quand un roman en est un (ce qui n’est, dans ce qu’on vend pour tel, que rarement le cas), sa force tient, comme on sait, à sa belle bâtardise : il ne trie pas, ne hiérarchise pas les hauts faits et les anecdotes, pour mieux saisir la vie à l’endroit où elle palpite. Ainsi de ce retour en métro, quand Yale sait désormais qu’il sera malade :

Yale promit de prendre un taxi, mais il n’en fit rien. Il marcha jusqu’au métro. Il voulait être près d’autres passagers, serrés contre eux. Il voulait voir la ville d’en haut, passer suffisamment près des fenêtres des gens pour voir les tables dans leurs cuisines, leurs disputes.

Le monde était un endroit terrible et beau, et puisqu’il ne serait plus ici très longtemps, il pouvait faire tout ce qu’il voulait, et la chose qu’il souhaitait le plus était d’arranger les choses pour l’exposition de Nora, de rendre justice aux peintures et aux dessins maladroits de Ranko Novak, en dépit de leur piètre qualité.

Il pensa aux gens qui pourraient l’aider. Il y avait les Sharp, mais après tout ce qu’ils avaient fait pour lui, il ne pouvait leur demander un service de plus. Il ne connaissait presque plus personne à la Northwestern. Il ne pouvait certainement pas replonger Cecily là-dedans. Debout en face de lui dans le métro, il y avait une adolescente avec des rangées d’anneaux en argent remontant le long de son oreille. En la voyant, Yale pensa à Gloria. Gloria était au Tribune. Gloria l’aiderait. Il ne savait pas du tout comment, mais elle, elle saurait.

À l’arrêt juste avant le sien, un homme entra en titubant dans le wagon et, alors que Yale croyait qu’il allait s’affaler sur ses genoux, il ouvrit un sac en toile.

« Je vends des chaussettes, marmonna-t-il d’une voix traînante à Yale et à la femme assise à côté de lui. Un dollar la paire. Deux dollars pour trois. J’ai la taille qu’il vous faut. »

Il sortit un petit sachet en plastique contenant une paire de chaussettes de sport toutes propres, avec des bandes jaunes en haut. Elles semblaient incroyablement épaisses et confortables.

« T’as des trous dans tes chaussettes ? »

Cette question s’adressait à Yale.

« Avec celles-ci, tu te sentiras mieux. Avec de bonnes chaussettes, on se sent vraiment mieux. Un dollar, vraiment mieux. »

Yale trouva un dollar et le donna à l’homme, qui révéla un sourire édenté et lui tendit les chaussettes. Yale se leva pour son arrêt et serra le sachet en plastique.

Un cadeau de la ville, eut-il l’impression. Quelque chose de doux à mettre entre lui et la terre.

Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?

Olivier Barbarant