Tandis que le vertige nous saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Épisode 10 : Vénus Khoury-Ghata.
Née au Liban en 1936, parisienne depuis 1973, Vénus Khoury-Ghata est morte en janvier dernier. D’une œuvre considérable, qui a circulé des vers à la prose romanesque et compte plus de quarante titres depuis la parution des poèmes de Terres stagnantes chez Seghers en 1968, nous retiendrons ici la poète singulière de Monologue du mort (Belfond, 1986) ou de Compassion des pierres (La Différence, 2001). La collection « Poésie/Gallimard », qui a publié en 2016 l’anthologie Les mots étaient des loups, lui consacre à présent deux volumes.
À la lecture des poèmes de Vénus Khoury-Ghata, un effet d’étrangeté (et souvent d’inquiétante étrangeté) ne naît pas seulement de leur fréquente exploration des ténèbres (Quelle est la nuit parmi les nuits, s’interrogeait le titre d’un recueil de 2004 publié au Mercure de France), mais plus profondément d’un déracinement de la langue française sous la plume d’une autrice bilingue, qui tempère l’une par l’autre les deux langues à sa disposition. La voix nous arrive de loin : par les paysages et les images qu’elle arpente, sans doute, mais souterrainement par cette tension toujours maintenue. « J’ai raconté mon enfance en prose et en poésie dans un français métissé d’arabe, la langue arabe insufflant sa respiration, ses couleurs à la langue française si austère à mon goût. […] Avec le recul, je pense que la langue française m’a servi de garde-fou contre les dérapages », expliquait-elle dans un entretien de 1999. L’élan d’un lyrisme « oriental » se voit ainsi constamment contraint, et même contrarié, par une superbe sécheresse. Pareille vigilance agit comme un sable : elle assèche et enfouit une puissance dont on pressent cependant l’énergie contenue. Souvent au bord de la fable ou du conte (« C’était un temps avant le temps »…), le poème ouvre un espace imaginaire qu’il referme aussitôt sur un mystère qui ne sera jamais tout à fait levé. Le loup n’abonde pas pour rien dans les textes de Vénus Khoury-Ghata : il rôde, menace et souvent mord.
Livre tardif, publié en 2018 au Mercure de France, Gens de l’eau offre une belle entrée dans l’œuvre à qui souhaiterait s’y aventurer. Si les gens de l’eau, ondoyants, fragiles, sont bien l’humanité même, ils sont aussi les peuples transvasés par l’exil, ou désormais abîmés dans leur traversée de la Méditerranée. Une première section dépeint tout un peuple aux colorations mythiques (« Celui qui parle plus haut que les autres fera fuir la nuit / Celui riche d’une abeille habitera une ruche / sa jarre débordera de miel / l’eau de sa femme aura goût de lavande… »). La troisième, « La Dame des Cyclades », constitue une belle ekphrasis, suite de poèmes consacrés à une figurine de marbre exhumée quatre mille ans après le tremblement de terre qui a détruit les îles cycladiques. Au centre, la section « Les dépeupleurs » se fait plus cruellement actuelle :
Dieu de tous les dieux
pourquoi n’y a-t-il pas d’arbres à plumes
pourquoi les oiseaux n’ont pas de feuilles
qu’est-ce qui différencie le chasseur qui mange son gibier du tueur qui laisse sa victime sur le macadam
le tueur une terreur qui prie
filmé en direct il aura sa photo sur les murs
sa mère bénéficiera d’un loyer au rabais
à l’école du jihad ses jeunes frères apprendront comment soustraire les vies multiplier les cimetières
« Le tueur une terreur qui prie » : qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?
Olivier Barbarant
