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La crise de l’opéra : le Crépuscule des Dieux ?

A l’heure printanière où les principales maisons d’opéras françaises s’apprêtent à dévoiler leur prochaine saison, à la suite de nombreuses prises de position et d’alertes signées par les directeurs de salle, les artistes, singulièrement les chanteurs, les professionnels et les observateurs, il convient que Commune se fasse l’écho du danger de disparition que court le genre musical unique qu’est l’opéra.

Silence, on coupe !

            L’opéra traverse une crise profonde. Bien des salles de théâtre lyrique français sont contraintes de réduire la voilure pour affronter des difficultés financières et annulent des représentations, des spectacles, des projets. Dans un entretien au Monde, en février, Loïc Lachenal, directeur de l’Opéra de Rouen faisait état pour la saison en cours et à venir de 26 productions d’opéras annulées dans toute la France et plus de 120 représentations déprogrammées, ce qui correspond à l’équivalent de la saison de deux structures. De nombreux postes d’intermittents sont en danger et on commence à dénombrer les musiciens, les chanteurs, les techniciens qui craignent pour leur emploi à très courte échéance ou qui renoncent à leur passion. Face à cette situation, quelle position adopter ?

Elle s’impose pour nous. Parodiant Térence, chacun de nous doit dire : « Je suis homme et rien de ce qui est culturel ne m’est étranger ». Que des collectivités territoriales fassent des coupes claires dans leurs budgets culturels est un crime contre l’esprit. Qu’elles s’abritent idéologiquement sur le constat contestable que l’opéra est un divertissement du passé, dépassé, réservé à une élite intellectuelle, fermé aux plus démunis et aux jeunes relève de l’absurdité. Service public, l’opéra est dépositaire et défenseur d’une part essentielle du patrimoine national et universel.

            Beaucoup d’argent pour peu de gens, prétendent les contempteurs d’un loisir affublé de l’étiquette infamante de bourgeois. Qui ne voit qu’un tel discours – on ne saurait parler de raisonnement – ouvre grand la porte aux censeurs, aux révisionnistes de tout acabit, aux coupeurs de têtes pensantes, au rétrécissement à très court terme de la culture multiple et diversifiée. En ces temps de soulèvement populaire pour lutter contre une loi injuste et une gouvernance obtuse, en cette période d’inflation, de perte de pouvoir d’achat, de souffrance sociale, courir au secours de l’opéra peut être senti comme une provocation sans compassion.

Mais tout se tient. C’est du même mal que souffre l’opéra : enchérissement des coûts de production, des dépenses contraintes (électricité, chauffage), augmentation nécessaire des salaires, appel en masse aux contrats courts. C’est le même prétendu remède qu’appliquent les autorités : taille dans les dépenses, licenciements, suppressions.

            Économiquement, l’opéra fait vivre des milliers de gens, génère de l’argent : 2 millions de billets vendus par an pour des spectacles lyriques. Et contrairement à une idée répandue, même si majoritairement le public est plutôt âgé, il existe une proportion de jeunes enthousiastes. L’âge moyen du spectateur est ainsi plus jeune qu’on ne l’imagine : 51 ans en moyenne (46 ans pour l’Opéra de Paris).  Les moins de 30 ans représentent près de 20% du nombre total de spectateurs. Les opéras en région représentent un poids économique chiffré à 414 millions d’euros an niveau national. Les retombées économiques sont de l’ordre de 168 M€. Ces chiffres issus d’une étude datant de 2017 conduite Les Forces Musicales, syndicat professionnel des employeurs du spectacle vivant, crise du COVID aidant – n’ont guère varié depuis.

Autre cliché auquel il faut tordre le cou : la cucuterie des productions. Les mises en scène au contraire brillent par leur audace, – jugées même excessives, leur inventivité, leur prouesse technique, leur exigence artistique, le déploiement des moyens conçus par des artistes cultivés, mis en place par des techniciens hors pair,  interprétés avec une excellence orchestrale et vocale que le passé a rarement atteinte. Culturellement, l’opéra, art de la scène vivant, art total, demeure ainsi une prodigieuse machine à rêves, à émotions, à communion.

Soyons clairs : monter un opéra coûte cher, très cher. Raboter, raboter encore, raboter toujours – dans les décors, dans les costumes, dans les éclairages, dans la technologie, dans les salaires – serait un signe de mépris, une insulte à l’intelligence et à l’exigence des spectateurs avides d’artL’opéra est une entreprise culturelle coûteuse, ouverte à un nombre trop limité de spectateurs, en raison même du prix des billets. Il ne sera jamais une entreprise rentable, sauf à doubler ou tripler le prix d’accès. Dès lors, la seule question qui s’impose est celle-ci : la France veut-elle, peut-elle se passer de l’opéra ?

            Beaucoup ont déjà répondu par l’affirmative, mais sans oser l’assumer. On comptabilise environ un quart de représentations et de spectacles d’opéras en moins sur le territoire par rapport au début du siècle. Ces amputations se font en catimini, à bas bruit, sans que s’en émeuvent outre mesure les pouvoirs publics, ou sans qu’ils luttent pour enrayer cette glissade. Les maisons d’opéras, conscientes depuis longtemps du danger, ont fait des efforts, pour mutualiser les coûts et les productions, mis en place des projets et notamment les projets participatifs avec un public renouvelé, fait appel largement, mais sans doute insuffisamment encore au mécénat. Elles ont construit des partenariats avec les DRAC et l’Education nationale pour former un nouveau public de jeunes. Elles diffusent via le cinéma ou des plateformes d’accès gratuit ou peu cher des représentations de qualité en direct ou en différé. Les salles d’opéras s’ouvrent aux récitals, aux conférences, aux rencontres avec les artistes et les techniciens, à des séances de répétition gratuites, à la programmation d’opéras pour enfants.

Ces initiatives ne doivent pas faire oublier l’essentiel : la mission ultime et fondamentale d’une maison d’opéra est de produire des spectacles, avec une exigence artistique du plus haut niveau. Et on ne fait pas bien avec un petit moins. Nous ne croyons pas les discours de ceux qui, refusant une nouvelle fois de considérer que l’argent est le nerf de la guerre, rejettent sur le changement des pratiques culturelles le discrédit dont souffrirait l’opéra. Il est évident que les maisons d’opéra doivent, en montant de nouvelles productions, non seulement songer à leur coût, mais surtout à leur amortissement : les coproductions doivent se multiplier sans tomber dans le piège d’un nivellement et d’un affadissement pour complaire à la part la plus conservatrice du public,  et les metteurs en scène doivent songer pour faciliter la location des spectacles à leur dispositif scénique plus « transportable », plus « adaptable ». Chaque maison lyrique doit probablement envisager dans son fonctionnement singulier quelque aménagement.

Mais c’est à la marge. L’Etat doit prendre toute sa part. Parmi les propositions évoquées par les professionnels – acteurs essentiels du débat pour cerner le mal et proposer des remèdes -, il faut retenir celles avancées par le Syndicat professionnel des producteurs, festivals, ensembles, diffuseurs indépendants de musique (PROFEDIM). Ils réclament dans une pétition : « un rééquilibrage du budget du ministère de la Culture par redéploiement des crédits consacrés au Pass Culture pour compenser le besoin urgent de financement ». Le même appel souhaite par ailleurs une coordination entre les collectivités territoriales et l’Etat, dépassant les clivages politiques, pour assurer la pérennité des structures et des équipes. Ces demandes dépassent le seul problème de la crise de l’opéra. Mais elles lancent quelques pistes bienvenues.

La survie de l’opéra dépend avant tout du politique et de la place qu’il octroie à la culture. « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude » écrivait Camus. L’enjeu, évidemment politique, est bien là.

Jean Jordy